‹ Fa Dièze (volume 2)Chapitre 19 sur 19 · SI · texte numérisé non relu

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De retour à Ober-Wesel , Conrad sentit qu’il n’avait pas long-temps à vivre, et en même temps qu’il mourrait sans souffrances, non pas ainsi qu i) a été dit si souvent, comme on s’endort , mais au contraire comme on s’éveille d'un songe pénible.

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Il se félicita de voir qu’il finirait de bonne grâce, sans se cramponner à la vie — comme les arbres qui en vieillissant enfoncent plus profondément leurs racines dans le sol. — Il se fit porter dans tous les lieux qui avaient conservé pour lui quelques souvenirs , puis il se fit coucher dans une chambre richement tendue de soie, où de son lit la vue s’étendait sur le Rhin; il fit remplir cette chambre de rosiers en fleurs , fit semer sur le tapis et sur son lit des roses effeuillées. •

Un jour, il se sentit tellement affaibli qu’il comptait qu’il ne verrait plus lever le soleil ; il défendit de laisser entrer les médecins ni personne, fit effeuiller dans sa chambre des roses fraîches , et, quand le soleil disparut derrière des nuages que son reflet empourprait, il fit ouvrir les fenêtres et un rayon encore vint colorer de rose sa face pâle et sou oreiller , — puis il sentit qu’il faisait froid , il fit signe de fermer la fenêtre et de

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faire du feu , car, dit-il en souriant et d’une voix faible, j’ai décidé que je mourrais sans souffrir.

Le soleil avait disparu, et ne laissait plus à l’occident qu’une teinte jaune qui pâlissait à chaque instant. 11 entendit Atkanase qui sanglotait aux pieds de son lit.

Il lui fit signe d’approcher. — Athanase, lui dit-il, c’est une souffrance de voir et d’entendre pleurer, si tu m’as jamais aimé, garde comme moi un visage calme ' avec tes yeux gonflés tu fais une horrible disparate dans cette chambi'e que j’ai fait faire si riante; ta figure fait mal sur les feuilles de roses, va prendre une bouteille de kirsehenwasser, et bois pour moi le coup de l’étrier — car je vais faire un voyage dans lequel tu ne m’aeompagneras pas; allons, prend le kirschen wasser .

Athanase obéit , Krumpkoltz voulait verser lui-même, mais il n’en eut pas la force.

— Allons, dit-il, les chevaux sont à la toiture , et le postillon fait claquer son fouet , dis-moi bon voyage.

Il reprit haleine, et dit: — Mon bon Athanase, je ne t’ai pas oublié dans mon testament , j’ai toujours été pour toi un bon maître , me refuseras-tu ce que je vais te demander ? .

A ce moment, un domestique vint parler bas à Athanasequi dit à Conrad:

— Plusieurs de vos parens et de vos amis demandent en pleurant à entrer.

— C’est la plus mauvaise recommandation, dit péniblement Conrad, ils entreront dans une demi-heure.

— Votre excellence demandait quelque chose à son serviteur.

Oh ! Athanase , excellence toi-même , si tu veux. C’est dans la nuit où j’entre que tous les chats sont du même gris. Ce que j’ai à te demander, ce que tu ne peux me refuser sous peine d’ingratitude, c’est de pren-

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dre pour quelques minutes un visage riant, et de me chanter une chanson.

— Que voulez-vous que je chante? dit Athanase.

— Ce que tu voudras, ditKrumpholtz en traînant ses paroles , entrecoupées d’un hoquet, pourvu que ce ne soit ni un requiem ni un de profundis , dont ta figure semble le prélude; dépêche-toi, car c’est en ce moment qu’il est important de m’obéir promptement.

Athanase, d'un ton dolent , commença à psalmodier en pleurant l’air:

Au Rhin ! Au Rhin !

— Sais-tu donc cet air, dit le baron se levant sur un coude et retombant aussitôt.

— Oui, monsieur le baron.

— Alors, chante-le, au nom du ciel, chante-le , — et presse la mesure — pour cause.

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Athanase essuya ses larmes , et recommença :

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Mais Conrad Krumpholtz n’avait pas entendu l’air — il avait cessé d’exister lorsque Athanase avait pa'ssé le fa dièze.

Et heureusement pour lui;

Car il eût appris que cette Blanche , le jet de ses rêves dorés, cette Blanche qu'il avait divinisée dans son esprit et dans son

cœur , cette Blanche , qui avait eu le commencement de sa vie , et dont le souvenir en avait si fort tourmenté la fin ;

Il eût appris que cette Blanche Strœnitz, celle dont il avait trouvé le bouquet de bluets , celle dont il avait payé un vieux mouchoir deux cents florins ;

Etait cette même Blanche que dédaignait depuis si long-temps Athanase ; que c’était elle dont la voix lui avait fait entendre à Paris une mesure de plus de son air , lorsqu’elle voulait attirer l’attention de son valet.

Que c’était elle <jui avait appris cet air à Athanase, et que, enrichie par le testament du baron, elle vivrait avec Athanase dans cette retraite où Conrad avait cherché vainement à rappeler des souvenirs qui avaient fait le charme de sa jeunesse.

Il eût appris ce qu’il soupçonnait déjà — qu’au fond de nos peines et de nos joies, mêmes les plus intimes — il n’y a rien.

Voici ce qu’il arriva du testament de Conrad Krumpholtz.

On ne pensa pas à prendre l'empreinte de son visage.

Blanche Strœnitz et Athanase acceptèrent les diflférens legs qui les concernaient et se marièrent.

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FA DlfÿZE.

Pierre Lorrin , l’homme aux lunettes bleues , dépensa ses dix mille florins à faire représenter à ses frais un opéra ridicule qui fut joué trois fois.

Les femmes et les filles d’Ober-Wesel .

assez heureuses pour se nommer Blanche , reçurent les cinq cents florins et jetèrent au vent le bouquet de bluets.

Le major Relier paria les cinq cents florins à une course qui eut lieu entre le cheval qui lui venait du legs de Conrad et celui d un de ses amis ; il perdit par une chute qui lui brisa la tète sur une pierre.

Athanase eut soin de revendiquer les dix mille florins légués à celui qui finirait l’air :

Au Rhin ! au Rhin !

Au requiem qui fut chanté pour Conrad, une seule personne pleura ; ce fut la fille du savant, qui, moyennant la petite somme que lui avait valu son nom de Blanche, se compléta une dot et se maria.

Au lieu des Heurs que Conrad Kruinpholtz avait demandé qu’on cultivât sur sa tombe, Blanche et Athanase crurent devoir mettre une énorme colonne où l’on grava l’éloge du mort et les regrets de tous ceux qui l’avaient connu.

On interpréta mal ce soin des deux héritiers : on prétendit qu’ils n’avaient chargé le corps de Krumpholtz de cette lourde colonne que dans la crainte que la teire ne lui

fût trop légère , et qu’il ne sortît de son tombeau.

Pour nous, sans vouloir médire de Blanche et d’ Athanase , nous nous permettrons seulement d’affirmer , en thèse générale ,

Que :

Quelque graude que soit la douleur pieuse d’un héritier , elle n’égale pas celle qu’il ressentirait si l'homme dont il pleure la mort revenait à la vie.

(Épilogue.

Au moment où fleurissent les pêchers, où la nature commence à se faire belle pour recevoir les premières caresses du soleil , l’esprit est peu porté au travail ; on aime à se laisser aller au courant de l’eau entre les saules qui feuillissent , on aime à courir à

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cheval sur les chemins verts , dans les bois où la violette est en fleurs, où l’aubépine

va bientôt fleurir.

Et nous peut-être plus qu’aucun autre.

Cependant, voici ce que nous avons voulu vous raconter en attendant un récit auquel nous attachons plus d’importance.

iV. B. — Notre éditeur nous écrit de Paris (fii il a pris sur lui de corriger nos épreuves au lieu de nous les envoyer. Nous pensons que l’éditeur a eu tort.

Alphonse Karr.

A^ril. — Saiut-Maur.

Nous confessons naïvement nos torts.

S’il était possible d’alléguer une justification , nous dirions :

— Sachant que M . Alphonse Karr fait peu de corrections, nous avons pris sur nous de corriger quelques feuilles.

Il fallait que cet ouvrage fût en vente aujourd’hui, et nous avions peur que M. Alphonse Karr, au milieu des chemins verts et des bois en feuillaison , n’oubliât son éditeur.

Paris, 21 avril.

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