a.- yv
j- ’ * ci
P ieux-Chdteau . J'aime beaucoup aller au Pieux- Château ; je 11 e sais rien dans Rüdesheim qui me paraisse aussi beau ; de la plate-forme , couverte de rosiers en fleurs , on jouit d une vue immense; le Rhin et ses rives vertes, et ses coteaux couverts de pampre, et ses rochers arides.
C'est un spectacle auquel je suis accoutumé depuis mon enfance , et je ne m'en lasse jamais.
Néanmoins je ne veux pas être de cette promenade; c est aujourd’hui dimanche, il y aura beaucoup de monde. Je ne suis ni aussi bien vêtu , ni aussi bien arrangé que tous les jeunes gens qui s’y promènent; toutes les femmes semblent chercher leurs regards. 11 n’y en a pas un pour qui ces femmes ne veuillent être belle, pas un auquel une femme n’ait pensé ce mâtin en arrangeant ses cheveux, en choisissant sa parure.
Moi seul je suis étranger au milieu de ce monde ; aucune ne cherche , aucune n'évite
FA DlfezE. '
mes yeux. 11 n'y en a pas une qui s inqüiète de la couleur qui me plaît ; et parmi ces jeunes filles dont les cheveux sont aplatis en bandeau, pas une seule ne sait combien cette coiffure ajoute pour moi de charmes prestigieux à sa figure; et si elles le savaient , il n’y en a pas une qui demain se coifferait de la même manière.
Je n’irai pas au V faux- Château ; mais c’est dans deux heures que l’on doit partir, il faut m’esquiver.
Où irai-je ? La solitude seule plaît à mon esprit chagrin , à mon cœur blessé.
Blessé î de quoi ? Où est mon mal ?
Je ne sais; mais je souffre. Je suis irrité contre tout. Dans cette belle saison, tout est paré et riant ; les forêts sont vertes et sombres , les taillis sont pleins de genêts ; sur les rives des fleuves , les iris balancent leurs fleurs jaunes , l’alcyon vole droit et rapide comme une flèche d’itne rive à l’autre,
pour cacher dans le feuillage bleu des saules sou brillant plumage qui le trahit.
Moi seul je suis triste ; le soleil brûle mon front sans réjouir mon ame ] au milieu de cet air de fête , j’ai envie de pleurer , je me sens en colère contre tout le monde.
Je n’irai pas au Vieux-Château.
J’irai seul errer sur les bords du Rhin, jusqu’au soir, jusqu’à ce que la nuit ait enveloppé Rüdesheim.
Comme le soleil était beau hier à son cou-
chant ! comme tout était silencieux et mélancolique ! mais cette tristesse même n’était pas en harmonie avec celle de mon coeur. Je suis toujours fâcheux aux autres et à moi , comme une discordance, comme une fausse note au milieu d’une harmonie.
La nature était muette ; les petites lames que le fleuve rotlle au sahle de ses rives
semblaient avoir diminué leur murmure ; le vent ne faisait plus frissonner les feuilles.
La nature , quand le soleil descendait , semblait une femme qui s'assoupit avec un tristé §ourire sur les lèvres, parce qu’elle quitte un amant chéri, mais qu’elle est sûre de revoir le lendemain , aussi beau , aussi tendre. C’est de la tristesse , mais un- moment de tristesse entre un souvenir et une espérance. Par la malédiction du ciel! ce n'est pas là la nature de mon chagrin.
Quand la pointe de la plus haute roche a eu perdu le dernier reflet du soleil , je m’en suis allé , je suis revenu par le Vieux-Chôteau. L’air tiède était doucement rafraîchi par un petit veut d’est qui se levait.
Là, l’herbe encore couchée avait gardé l’empreinte des pieds des femmes qui s’y étaient promenées tout le jour. Il me semblait que dans l’air il était resté quelque chose d’elles, je respirais avec ivresse cet air qui avait joué dans leurs cheveux et dans
la gaze de leurs écharpes. J’avais la tête eu feu ; je me suis couché sur l’herbe et je me suis mis à pleurer... Quand je suis rentré , ma mère m’a fort injurié. Ce qui m’a exaspéré, ce ne sont passes mauvais traitemens, j’y suis accoutumé ; le bruit de ses paroles ne me fait pas plus d’impression d’ordinaire que le bruit monotone du balancier de l’horloge ; mais hier sa voix dérangeait une douce mélodie que j’entendais au dedans de moi.
J’avais , sur l’herbe, ramassé un bouquet de bluets, je l’avais caché comme une trouvaille précieuse et j’avais l’esprit tout occupé de celle qui l’avait perdu.
Quelle étrange folie! mes émotions du soir , le mystique silence de la nuit , y en- * traient pour beaucoup... Aujourd’hui tout est passé.
Qui sait?
FA D1ÈZE. 3 ^
A coup sûr, celle femme est blonde; une femme brune ne porterait* pas un bouquet bleu.
J’ai mal dormi. J*ai vu dans un rêve une jeune fille avec une couronne de bluets sur la tête. Quand je me suis réveillé , j’ai senti cette triste impression que cause , par les beaux jours d’hiver , un nuage qui passe et voile le soleil. J ai refermé les yeux , mais sans pouvoir me rendormir ni retrouver cette touchante figure.
Ma mère, hier soir , quand je suis rentré, m’a dit d’un ton sec et impérieux : — - Je ne veux pas que vous sortiez la nuit , ni dans les rues ni dans la campagne.
Pourquoi donc me priver de ma liberté !
c’est mon seul bien. En a-t-elle le droit?
Non , non , je veux être libre comme le vent. Si je puis me faire un métier qui me fasse gagner ma vie, je la quitterai.
Si ma mère a jamais paru m’aimer, c’était par un principe de vanité personnelle, à cause de mes succès à l’Université.
En effet , quand, il y a un an , j’ai été expulsé pour ma querelle avec ce pédant , au lieu de chercher à me consoler de ce que j’étais mis hors de concours , elle me l’a reproché amèrement.
Je me rappelle pourquoi on m’avait chassé du collège. J’avais commis je ne sais quel acte de rébellion contre un professeur; le chef du collège m’avait condamné à aller lui demander des excuses.
Je riie rappelle bien : c’était par une horrible gelée , les étoiles scintillaient blanches au ciel ; je me levai au milieu de la nuit , j’allai au milieu de la cour et j’appelai mon
FA DlÈZE. 39 '
pédagogue. Après avoir long-temps hésité,' il parut à la fenêtre. — Monsieur Sieber, lui dis- je , faites-moi le plaisir de descendre bien vite.
— Pourquoi?
— Descende?.
Quand il fut dans la cour, grelottant:
— Monsieur , lui dis-je , veuillez me pardonner ma désobéissance de l'autre jour.
Hier, comme je sortais, une amie de ma mère m’a dit : — Rapportez-nous donc des bluets. En revenant , j’ai dit que j’avais oublié la commission des bluets.
Hier le ciel était admirable.
Sur un fond d’un azur pâle , sur les poiu tes des rochers, s’appuyaient d’immenses
FA D1ÈZE.
uuées noires et pourpres; au-dessus brillait la lune en croissant tin et délié comme un cheveu, et toute blanche ; à mesure qu’elle devenait jaune, le bleu du ciel s’assombrissait , et la couleur de pourpre devenait violette et s’effacait.
On voyait flotter des nuages légers semblables à une f^imée empourprée.
J’ai promis à ma mère de la conduire demain chez une de ses amies ; je m’y ennuierai , j’y serai gauche et gêné; j’ai eu
tort. , .
Cependant, si je suis si peu accueilli quand je vais quelque part, c’est ma faute.
On ne saurait croire combien je fais d’efforts pour atténuer l’expression de mes sensations, pour renfermer au dedans de moi ce que j’éprouve.
11 y a à peu près quinze jours, je reve-
FA D1ÈZE.
nais du Vieux-Château , une femme portail avec beaucoup de peine un fagot que j’aurais facilement porté d’une main. Mon premier mouvement fut de la débarrasser de son fardeau ; mais la crainte du ridicule me retint , et depuis le haut de la rue je fus continuellement combattu.
Imbécile! le ridicule... Qui aurait osé rire en me voyant soulager cette pauvre femme ? et quand on aurait ri , qu’est-ce que cela me fait?
Pour mes actions , comme pour mes paroles , je suivrai toujours ma première impulsion , sans me soucier de l’opinion des autres. Je me suis aperçu que lorsqu’il m’arrive de laisser un peu voir mon cœur on mon esprit à découvert , j’excite l’attention et l’intérêt ; il faut que je prenne sur moi de parler aussi vivement que je sens , et
j’en sui sûr, je serai éloquent.
i" juillet, mercredi.
Il est deux heures du matin. Je ne puis dormir ; je voudrais marcher, courir, mais je ne sais où aller... Mon saug circule avec une effrayante rapidité ; je sens dans la poitrine un feu qui brûle et produit cependant
une sensation voluptueuse Je ne sais ce
que j'ai : je vais écrire, cela me calmera peut-être. Ce soir, je n’ai pas tenu la promesse que je m’étais faite : on a dansé , je me 6uis intimidé ; j'ai très-mal dansé.
Mais il y avait là, près de l’embrasure d’une fenêtre, une jeune fille, vêtue de blanc, si belle !... si belle.
Je n’ai pu voir qu elle de toute la soirée.
Elle est bien jeune ! on ne peut être amoureux de cette enfant.
Mais elle est si belle! si douce Cette
robe blanche lui sied si bien.
FA D1ÈZE.
Elle s’appelle Blanche.
3 juillet , jeudi.
3 juillet
nt' O
Il y a quinze jours qu’elle est notre voisine ; depuis quinze jours, chaque fois que
avec ma mère; l’autre soir, quand je me suis couché sur l’herbe , si désespéré , près du Vieux-Château , elle y avait passé presque toute la journée.
Ce bouquet de hluets ne peut être à elle , elle a les cheveux bruns; je le jetterai.
c’est-à-dire, je laissais mes yeux errer sur un livre , je la vis entrer dans le jardin ; je me levai, et en la saluant je me sentis rou-
ma mère est allée se promener , elle était
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Hier, comme dans le jardin je lisais
gir , je cherchais quoi lui dire , pour ne pas lui sembler une sorte de sauvage , car pour moi j’eusse autant aimé ne pas lui parler ; c’était assez d’être près d'elle , de la voir.
Comme j’hésitais, elle prit la parole:
— Ma tante est chez madame votre mère , me dit-elle, et on m’a dit d’aller au jardin cueillir un bouquet.
Il se lit un long silence.
Je crus devoir l'interrompre , mais quand je voulais parler, je manquais d’haleine , plus qu’il ne m’arrive après avoir gravi les rochers les plus escarpés.
Enfin, je dis :
— Le soleil est bien ardent.
Probablement, Blanche trouva la chose si évidente qu’elle pensa qu’on ne pouvait la nier et qu’il était inutile de l’aflirmer ; donc elle ne répondit pas , et me laissa encore tout l’embarras de la conversation.
FA DLÈZE.
Je m’enhardis aussi un peu et je dis :
— Vous étiez avec ma mère il y a quelques jours, lorsqu’elle fit une promenade au Vieux-Château .
— Oui , répondit Blanche.
— Il faisait encore bien chaud , repris-je.
Probablement par la même raison qui l’avait empêchée de répondre 'à ma première phrase, elle ne répondit rien.
— Connaissiez - vous cette promenade ?
fis- je.
— Non, reprit-elle.
J’étais désespéré de ne pouvoir donner à la conversation une direction telle que Blanche fût obligée de parler à son tour, et d’interrompre ses réponses monosyllabiques qui me laissaient toujours le soin de soutenir une conversation d’autant plus embarrassante, que la chose que j’avais à lui dire, était précisément celle dont je ne pouvais
Mais tout à coup elle me sortit d’inquié-
46 J?A^ D1ÈZE .
lude, en disant: — Je n’ai pas vu souvent d’aussi belles roses que celles qui sont sur la plate-forme de tour.
— Ni d'aussi odorantes , dis- je.
— Ni d’aussi grosses , ajouta-t-elle.
— Et cependant, repris- je, quelque belle et riche et prodigieuse que soit la nature , les peintres ont* encore la fatuité de la vouloir embellir : toutes les roses que j’ai vues , même celles des plus célèbres peintres, sont plus grosses que les roses naturelles.
Je m’aperçus que Blanche ne connaissait ni les plus célèbres peintres, ni ses roses, et pour parler d’autre chose , je lui dis :
— Le jour où vous êtes allée au Vieux* Château , j’y suis allé aussi, mais le soir..*
En commençant ma phrase , je voulais dire :
— J’ai trouvé un bouquet de bluets, mais je ne l’osai pas , et je dis :
— Et je ne suis rentré que très- tard.
Blanche ne crut pas me devoir rien dire
de plus mystérieux que ce dont je lui faisais part, et elle répondit :
— Nous , nous étions rentrées à huit heures.
Certes notre conversation était bien simple et bien innocente , et cependant quand j'entendis frissonner les branches d’un arbrisseau , bruit causé par ma mère et par la tante de Blanche ,
Je me sentis rougir, et je ne pus continuer â parler ; je me croyais coupable de tout ce que je n’avais pas osé dire.
Ma mère me dit assez sèchement :
— Je ne vous savais pas ici.
Je m’empressais de donner une foule de raisons péniblement cherchées de ma présence au jardin. •
Jamais je n'ai été aussi maladroit.
Blanche doit me croire niais.
Je ne veux plus la voir. ,
FA DIKZÊ.
J’avais le bouquet de bluets à la main ; quand elle approcha de moi je le jetai dans les broussailles.
Elle regarda ce que j’avais jeté.
— C’est, dis- je, un bouquet de bluets que
j’ai trouvé... près du vieux château , ajou-
tai-je un peu plus bas; puis je poursuivis d’une voix à peine intelligible : le jour où vous y allâtes avec ma mère.
— C’est singulier! dit Blanche.
— Comment? m’écriai-je.
— C’est singulier ! répéta-t-elle.
Et , après un silence , elle ajouta :
— Ce jour-là , j’ai , du haut de la plateforme , jeté un bouquet de bluets que j’ai remplacé par des roses.
— C’est singulier! dis-je à mon tour.
FA DIF.ZE.
— Oui, dit-elle, que vous ayez ramassé ce bouquet.
— Non, dis-je, que vous choisissiez des bouquets bleus, ayant les cheveux bruns j le bleu nuit au teint des brunes.
— Oh ! fit-elle , je ne suis pas si coquette, j’aime les fleurs de toutes les couleurs.
D’ailleurs, ajouta - t -elle, le bleu ne me sied pas si mal , je suis fâchée de n’avoir rien de bleu.
J’avais une cravate bleue, je la lui offris, elle la mit à son cou : elle a la peau si blanche, en effet, que le bleu lui sied à ravir. <■* ’ * ' '■ I ■ ,
Hier ma mère voulut faire blanchir ma cravate bleue, je la lui tirai des mains avec ♦ une sorte de fureur ; Dieu sait tout ce qu elle ma dit. Elle se promena long-temps dans
la chambre en m’invectivant; elle prédit que je finirais mal ; m’appela sot , fantasque, ingrat , mauvais cœur ; et en dernier lieu , après avoir long-temps hésité, comme si celte expression forte lui semblait un peu plus dure qu’il ne fallait, elle ajouta.... original.
— Je m’en irai.
Bah! un sourire de Blanche efface tout cela.
Avant-hier j’ai fait des vers, à peu près comme certains oiseaux chantent par les temps d’orage.
Je vous voyais , comme une fleur charmante * Dont l’éclat virginal craint le souffle des vents ;
Et moi , j’ai craint que la peinture ardente De l’amour qui charme mes sens
FA D1ÈZE.
Ne profanât vos attraits innocens.
Insensé que j’étais ! la fleur qui vient d’éclore , La rose qui vient de s’ouvrir,
Des baisers du zéphyr et des pleurs de l’aurore Devient plus belle encore :
Rose , ouvrez votre cœur aux baisers du zéphyr.
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J’ai déchiré mes vers, ils ne sont pas trèsbons — C’est peut-être un prétexte que j’ai donné à la timidité qui m’empêchait de les présenter.
Ce matin ma mère m’a fait une scène hor-
FA D1ÈZF..
rible ; elle ma reproché (le m’occuper beaucoup trop de Blanche.
En parlant d’elle , elle a dit , cette petite créature : je me suis emporté et je suis sorti .
Le soir j’ai accompagné ma mère dans une maison , où la tante de Blanche se trouve ordinairement. J’avais soigné ma toilette, je n'étais pas mécontent do moi ; mais à peine étions-nous entrés , on dit :
— Nous n’aurons pas ce soir madame Yurtz . J’avais envie de m’enfuir, et je calculais tout bas les longues heures que j’avais à passer là.
Tout à coup entrèrent Blanche et sa tante; les causes qui les retenaient n’existaient plus. Mon cœur battait bien fort.
Elle se trouvait assise de telle sorte que ma mère était entre nous. Sous les yeux de ma mère , je n’osais faire aucune tentative pour me rapprocher d’elle ; mais , par hasard ou autrement , elle offrit à ma mère sa place
FA D1ÉZE. b'J
près de sa taule, et nous nous trouvâmes près l’un de l’autre; puis ma mère , sous prétexte d’avoir à me parler , m appela près d'elle, et me fit asseoir de l'autre côté de madame Vurtz.
i5 juillet.
Ce matin , madame Vurtz est venue saus Blanche , elle s’est enfermée avec ma mère , j’ai écouté à la porte.
— Je vous ai écrit , disait ma mère , parce que j'ai à vous parler sérieusement ; il s’agit de votre nièce et de mon fils.
Les deux enfans sont amoureux l’un de l’autre.
— Madame, dit la tante de Blanche, il est possible que monsieur votre fils soit amoureux de ma nièce ; mais Blanche , faites-moi le plaisir de le croire , a été élevée «le telle.
FA DIÈZK.
sorte qu elle ne peut manquer à aucun des devoirs de notre sexe.
— Madame, ditmamère, ce que je vous eu ai dit est dans votre intérêt , dans celui de votre nièce.
Et dans celui d’un fils pour lequel j’ai tout fait, après l’avoir nourri de mon lait.
Elles se sont séparées , assez mécontentes .
l’une de l’autre.
Malédiction sur moi! qu’ai-je donc fait à ma mère? Si onm’empéeke de voir Blanche , je me tuerai.
Quand ma mère aurait tout fait pour moi, cela lui donne-t-il le droit de briser ainsi mon bonheur et mon avenir? Quoi qu’elle dise, ellene m’a pas même nourri de son lait; c'est une chèvre qui a été ma nourrice.
On ne parle plus de rien.
Oh, mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir? Blanche part dans cinq jours; madame Vurtz l'a annoncé aujourd’hui. On prend pour prétexte que sa mère la redemande; mais c’est ma mère à moi qui est cause de tout. Je m’en irai , je suivrai Blanche... Je ne sais que faire , ma pauvre tète est perdue! Oh! si je pouvais la voir aujourd’hui, j’aurais du courage , je lui dirais que je l’aime, ijue je ne vis que pour elle, qu elle est ma joie et mon espérance.
J’ai écrit à madame Vurtz, je lui avoue mon amour pour sa nièce, je la lui demande en mariage pour dans deux ans , quand je me serai fait un état : j'aurai tant de cou-
FA D1ÈZE.
rage et (le force ! je serai riche , je serai puissant pour conquérir Blanche.
Elle ne me répond pas.
Oh ! ma mère , ma mère ! que vous me -faites de mal !
Blanche est partie!
Tout est désert et lugubre autour de moi ; je n’ai pas parlé à ma mère depuis deux jours.
Hier , après son départ , j’ai couru dans tous les endroits où je l’ai vue. Hélas! au milieu de mon deuil, la nature est riante , le soleil brille; son éclat m’a plus attristé cent fois que n’eût fait la vue d’un linceul.
Adieu, ma Blanche, mon ame, ma vie! Je te reverrai bientôt ; et moi aussi j irai à Ober-Wesel.
FA DlfeZE.
Tu es partie, et je n’ai pas même pressé ta main; j’aurais redouté plus cju’un sacrilège de faire répandre sur tes joues virginales la rougeur de la honte.
llotre.
18 janvier.
Ober-Wesel.
Nous sommes deux secrétaires chez M. Bernhard; Louis est un assez bon garçon, médiocrement spirituel , très-infatué de son imperceptible mérite et de sa sotte figure.
Il y a bientôt une semaine que je suis à Ober-Wesel, et je n’ai pu encore découvrir la demeure de Blanche.
C’est un grand pas pour moi que monentrée chez M. Bernhards : j'ai là quatre cents florins d’appointemens , et en outre la nourriture; plus tard, m’a-t-il dit, il augmentera mes honoraires.
Oh! si j’arrivais à gagner huit cent florins, j'aurais une petite maison sur les bords du Bhin ; comme mon séjour serait beau habité par Blanche!
Mais pour cela il faut travailler.
Je suis sorti un moment hier sans pouvoir trouver où demeure ma jolie Blanche.
Louis a pour maîtresse une femme char-
FA D 1 ÈZE. 67
mante ; voilà quatre fois qu’il me prie de la reconduire le soir. Il prend avec moi un ton de supériorité qui ne laisse pas de me choquer un peu; il ne semble pas admettre dans sou esprit qu’il soit possible que je plaise à cette femme; il prend avec moi un ton de protection tout-à-fait fatigant : j’ai un projet
Que Louis est fatigant , lorsque parlant d’Adèle , il dit : — Elle m’adore.
Elle est bien jolie!
Hier soir en la reconduisant, je lui ai serré la main plusieurs fois sans qu’elle la retirât, en la quittant je lui ai dit :
— Pourquoi ne nous embrassons-nous pas en nous séparant?
FA Dlfe/E.
— Pourquoi nous embrasserions-nous , m’a-t-elle répondu?
Parce que, ai-je dit, j’y trouverais un grand, plaisir.
— - Alors embrassez-moi , a-t-elle dit , et elle a tendu sa joue.
Mais sans que je puisse dire si ce mouvement a été fait entièrement par moi ; ce baiser sur la joue a été donné et reçu de telle sorte que les coins de nos deux bouches se touchaient.
Adèle tremblait beaucoup.
Je me suis foulé un bras et je reste chez moi pour quelques jours.
Hier Louis est venu me voir avec Adèle, je les ai reconduits ; je n’avais pu trouver un seul instant pour dire à Adèle que je l’attendrais aujourd’hui chez moi ; je donnais
le bras à Adèle, Louis marchait près de moi; j’ai dit tout haut dans un moment où personne ne parlait : Je t’attends demain , en même temps je pressais le bras d’Adèle, — et Louis , comme je m’y attendais , a pris celte phrase pour lui.
Quand nous avons eu reconduit Adèle , j’ai dit à Louis :
— J’ai réfléchi; ne viens pas demain.
Je ne sais si Adèle aura compris, cepeodant il m’a semblé qu’elle répondait à mou mouvement.
On frappe.
2 heures. — Pendant que j’écris , Louis est à ma fenêtre qui fume une pipe ; en passant il a demandé, par hasard, si j'étais chez moi. Il va bientôt partir, il y a fortement apparence qu’ Adèle viendra à quatre heures et demie.
Si elle ne venait pas!
Cependant, hier soir en me quittant , elle
avait l’air d’éviter mes regards ; c’est peutêtre qu’elle avait compris , et qu’elle craignaitde le laisser voir à Louis. — Décidément, elle a compris , à moins qu elle n'ait compris justement le contraire, c’est-à-dire qu’elle n’ait cru que ces mots , dits à Louis , devant elle, étaient pour qu’elle ne vînt pas aujourd’hui. ,
Il est trois heures : à mesure que le moment approche où elle doit arriver , je perds l’espérance de la voir.
5 heures. — Edouard vient de partir. — Voici le dialogue que je viens d’avoir avec la portière.
La portière. — 11 est venu une dame , qui a frappé long-temps.
Moi. — Comment est cette dame?
— Eh, Eh... je ne pourrais pas trop vous dire.
— Est-elle grosse?
FA D1ÈZE. Jl
— Non , elle est d’une bonne grosseur.
— Est-elle grande?
— Non, grande comme vous.
— Ce n'est pas mal ; est-elle vieille?
* — Non, elle n’est pas vieille.
— Est-elle jeune?
— Pour ça je n’ai pas fait attention
voyez-vous quand on est à son ouvrage.
— ■■ Qu’est-ce qu elle a dit?
— Rien.
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— ■ A-t-elle laissé son nom?
— Non.
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Si on a réellement frappé , comme dit la portière, il est positif que nous n’avons pas entendu.
Or, nous étions à la fenêtre ou nous n’y étions pas.
Si nous avions été à la fenêtre, j’aurais reconnu la personne ; car je regardais avec attention.
'J 2 FA DIËZE.
Si nous avions été en dedans, nous aurions entendu frapper.
Nous n'étions pas à la fenêtre , puisque nous n’avons vu personne , donc nous étions en dedans ; donc on n’a pas frappé, puisque
nous n avons rien entendu.
D’autre part:
La portière a dit; à cette femme qu’il y avait quelqu’un avec moi ; elle aura écouté à la porte, et, reconnaissant la voix, de Louis , elle sera redescendue sans frapper.
Un peu plus, ils se seraient rencontrés au coin de la rue.
Peut-être va-t-elle revenir.
Je ne vais pas beaucoup tarder à m’impatienter; on allume les boutiques, les passans ne sont plus que comme des ombres sans couleurs .
Je vais me coucher.
Je cours au-devant de demain ; qui sait ce qu'il m’apportera? Eh bien! oui, justement, qui sait?
. Aujourd’hui j'attendais un plaisir qui n’est pas venu, demain il en viendra peutêtre un que je n’attendais pas , ou bien encore il viendra quelque chagrin, ou il ne viendra rien , et c’est le pire de tout.
Puisque je suis seul , je me souhaite le bonsoir.
Il est très-bizarre de souhaiter le bonsoir précisément quand la soirée est finie , c’està-dire quand nos souhaits ne peuvent plus rien y faire,— eu supposantque des souhaits puissent jamais faire quelque chose.
J’ai fait bien des hypothèses pour deviner pourquoi Adèle ne venait pas, et cependant il y en a au moins une que je n’ai pas faite , car je gagerais bien n’avoir pas deviné la vérité.
3 février-
Adèle est venue hier , mais je 11e la verrai plus j j’ai découvert la demeure de Blanche.
Les parens de Blanche sont de simples paysans. Madame Vurtz n’avait jamais dit cela ; c’est égal , cela ne peut avoir aucune influence sur mon amour pour Blanche.
Néanmoins cela a mis de la gêne dans notre première entrevue, je ne pouvais pas lui dire :
— La situation de vos parens ne m'empêche pas de vous aimer.
Et elle ne pouvait pas savoir l’impression que ferait sur moi cette découverte.
Blanche devait me donner hier soir une réponse à une lettre que j’ai eu bien de la peine à lui faire recevoir. Vers onze heures, sa fenêtre s’ouvrit , il en tomba quelque chose , sans doute une lettre; je me suis mis à la chercher, la tête penchée vers la terre.
Tout à coup j entendis une voix.
— Je vous brûle la cervelle !
— Pourquoi donc? dis-je eu me relevant.
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— Suivez-vous quelqu’un?
— Vous êtes curieux.
— Vous me poursuivez depuis un quart d’heure.
>ii^ ; r;( i .Wllü/' - ifiii *»i) *i Aie ; niai 'Jiiui
— Je ne vous avais pas vu ; mais puisque apparemment vous avez des pistolets pour me brûler la cervelle , vous pourriez n’avoir pas peur de moi.
— Je n’ai pas peur.
— Eh bien ! passez, dis-je en lui donnant de l’espace.
Quand il m’eut dépassé , il me dit :
— Ün risque à passer pour un voleur en restant si tard dans les rues.
— Vous y êtes bien , répondis- je ; mais il est vrai que vous n’avez l’air que d’un imbécile.
Il s’en alla en murmurant, et sans douté