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est allé raconter que, arrêté par des voleurs, il n’avait dû son salut qu’à son courage et à sa présence d’esprit.
1 5 mars.
Pour mon jour de naissance, ma jolie Blanche m’a donné la première pâquerette éclose de l’année. Comme, le soir, je la regardais en pensant à Blanche , comme il me
semblait sentir s’exhaler de celte fleur à
moitié sèche l’odeur de son haleine , M. Bernhardm’ademandé assez brusquementceque je tenais là; je me suis senti rougir, j’ai caché mon trésor et je n’ai rien i*épondu. Je ne sais à quoi M. Bernhard attribuera mou embarras; mais ce que je sais bien, c’est que ni lui ni personne n’en sauront jamais la cause; j’aimerais mieux cent fois perdre la place qui me fait vivre que d’exposer Blanche à une seule pensée impertinente ; j’étoufferais de mes mains celui auquel je soup-
çonnerais une semblable pensée au fond du cœur.
Je ne puis voir Blanche ; elle ne sort pas à cause du froid qui règne toujours lors de la feuillaison de l’aubépine.
3 avril.
C’est le jour de Pâques.
Les pelouses sont d’un vert vivant.
Les oiseaux chantent dans les buissons.
Les saules fleurissent sur les bords du Rhin, et les abeilles bourdonnent autour de leurs chatons jaunes et rouges.
Et aussi sur les fleurs des abricotiers.
Il y a près de moi un bourdon doré qui se pose sur une fleur blanche ; l’homme le méprise , et pourtant sa destinée est plus heureuse que celle de l’homme : il trouve sa
nourriture dans le calice des fleurs , et ne vend pas sa vie pour manger. La parure que la nature lui a donnée suffit ou le rendre beau aux yeux de sa femelle.
Son sort est plus heureux que celui de l'homme, car pour ne parler que de moi, je suis fort en peine des moyens de me procurer un chapeau neuf.
Hier, comme nous passions ensemble derrière un rideau de noisetiers , à travers lequel perçaient les derniers rayons du soleil qui empourpraient sa jolie figure, je lui ai pressé la maiu, mais elle est devenue si tremblante, que je n’ai pas osé recommen-/ cer.
1" mai.
Quelle jolie petite maison nous avons vue
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hier ! Tout au haut d’une roche , derrière Ja maison , de grands et touffus arbres verts.
Comme nous y serions heureux ! le soleil semble caresser avec amour le toit de chaume sur lequel fleurissent des iris.
En cueillant pour Blanche une branche d’aubépine , je me suis déchiré la main.
Nous nous sommes assis sur la mousse et nous avons fait des pxojets.
Mais le moindre bruit que produisait le vent dans les feuilles nous effrayait. Comme le bonheur est craintif! tout lui est ennemi.
O ma Blanche ! cachons notre bonheur sous l’herbe , soyons heureux tout bas; l’infortune veille et cherche.
Je voudrais être riche et puissant pour Blanche ; mais mon amour n’esl-il pas plus
précieux que rien de ce que pourraient lui offrir les princes et les rois ?
Le baron s’arrêta et feuilleta au hasard quelques cahiers où il vit le commencement de sa grandeur et de sa fortune. Il n'avait plus voulu épouser Blanche ; elle avait refusé d’être sa maîtresse. — Il sourit en lisant trois pages emphatiques sur la vertu de la jeune fille. — Puis il l’avait oubliée.
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Aujourd hui , dit le baron , j’ai tout ce que je désirais dans ma jeunesse , de l’argent, des honneurs, du pouvoir, et je m’ennuie ; j’ai perdu , perdu irrévocablement , quelque chose qui n’a pas de nom, une sorte d’aptitude au bonheur que je ne sens
plus eu moi; de telle façon que moi, envié de tant de gens depuis plusieurs années , je n ai pas éprouvé de momeus aussi heureux, de jouissances aussi pures et aussi complètes que ce que vient de me procurer le souvenir si vrai de mes douleurs passées... Oh ! le bel âge! ajouta-t-il en soupirant, où les plus cruelles angoisses même ont du charme et delà poésie, où les plus poignans chagrins ont leur volupté , dont le souvenir m’arrache des larmes aujourd’hui !
Où sont ces faciles bonheurs de ma vie passée? ces bonheurs dont la cause était en moi , ce bonheur si complet de ma pi’emière enfance à poursuivre des papillons dans les sainfoins roses et les luzernes violettes?
Plus lard, cette amère volupté des premières atteintes de l’amour, cette riche saison de la vie, où , comme les lilas au printemps , l ame lleurit et exhale une atmosphère de bonheur?
Oh! comme alors j’étais riche du soleil ,
riche de l’herbe sur laquelle je m’étendais si nonchalamment , sur les bords du Rhin , sous les saules bleuâtres ; j'étais riche de l’air dont je m’abreuvais alors avec sensualité ; mon ame et mon corps se mêlaient à la noble et imposante harmonie de la nature , dont aujourd’hui je suis à peine auditeur !
Et comme moi-même alors j’étais grand et noble , comme mon ame était fière et élevée!
Que spis-je aujourd’hui?... que fais-je?...
où vais-je?
J’ai usé ma vie et détruit ma santé pour être riche , pour m’entourer de toutes les merveilles du luxe.
Mais enti’e ces tentures cramoisies qui décorent ici les murailles , ai-je jamais trouvé de ces instans d’ivresse puré que je trouvais à l’ombre de ces vertes courtines qu’étendaient le feuillage des noisetiers ?
Mon sommeil sur l’édredon a-t-il jamais valu mon sommeil sur la mousse des bois?
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Est-il aussi bon de marcher sur ces tapis que sur l’herbe parsemée de petites marguerites blanches?
Hélas ! ai-je laissé mon bonheur avec la mousse , et les courtines avec mon vieil habit de professeur ?
Ou est-ce un parfum qui s exhalait de moi, et qui s’est dissipé ?
Il faut un but ou du calmfe à ma vie ; je n’ai pas de but devant moi. Je suis assez riche, assez puissant , assez envié ; j’ai autant d’amis et d’ennemis qu il en faut. Je n’ai plus rien à faire.
Il resta encore quelques instans absorbé, puis il reprit, en feuilletant les cahiers qu’il avait parcourus :
— Non , je ne tourmenterai plus ma vie pour acquérir des choses qui , je le sens , ne peuvent plus m’apporter aucune joie.
Non , non ! dit-il , jamais , depuis bien long-temps, je n’ai été aussi heureux qu'en relisant ces notes.
Demain, j’irai évoquer encore des souvenirs , j’irai revoir le rocher de Loreley .
j’irai revoir Ober-Wesel et ses hauts clochers, et le Rhin , dont les Ilots resserrés emportaient si vite la nacelle.
Et cette belle vallée entourée de roches , dont les échos ont si souvent répété le nom de Blanche, et sur le sommet, ces vieilles forêts dont le vent balance la sombre, verdure 5 j’irai voir tout cela , et aussi la maison où j’étais mercenaire , et la maison où demeurait Blanche.
Le lendemain , Conrad annonça qu’il serait absent pendant vingt-quatre heures. Il ne revint plus.
Il lui fut impossible de s arracher aux douces sensations qu’il retrouva dans les lieux où s’était envolée sa jeunesse ; il sentait si
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bien dans ses veines son sang couler plus chaud et plus rapide , à chaque nouveau souvenir que lui rendait un arbre , une haie, une roche , un tapis d herbe verte,
Qu’il se dit :
— En avant de moi la vie ne m’offre plus rien , je vais retourner sur mes pas , je vais revivi'e de mes souvenirs, je vais rester
La maison de Blanche n’existait plus, d’autres avaient été bâties sur le même emplacement.
Mais ce qu’il retrouva , c est cette vallée dans les roches où le soir il voyait quelquefois Blanche.
Même il appela Blanche, et les échos répétèrent le nom ; mais il regarda autour de lui, il craignait d’être entendu: il n était plus à l’âge où l’on croit le monde et la nature entière intéressés à nos joies et à nos douleurs , où l’on ne peut penser que ce qui nous remplit le cœur ne soit pas respec-
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table à tous , où l’on vit au milieu d’un univers fictif dont on se fait le centre.
Il voulut seul descendre le Rhin en bateau , devant les rochers auxquels les bateliers font répéter le nom de Loreley, la fée des eaux; auxquels lui n’avait fait répéter que le nom de Blanche. Mais le soir il avait le corps et les membres brisés , il n’avait plus les bras et les jarrets souples et vigoureux comme autrefois; il «' tait essoufllé pour gravir la moindre roche. Il voulut aller cueillir un petit rameau de cette aubépine où il s’était un jour, pour Blanche, si fort déchiré les mains , et sur laquelle alors des branches nues sortaient à peine des bourgeons verts un peu rosés. Le pied lui glissa, et l’abîme qu’il vit au-dessous de lui le fit pâlir.
— IN’importe, dit-il , je resterai ici.
Un matin, en se promenant sur le bord du fieuve, il se trouva à un endroit où il voyait d’un seul coup d'œil tous les lieux
qui avaient conservé ses souvenirs; il traversa le fleuve, et deux jours après il était possesseur d’une belle propriété, restes du vieux château de Schoenberg.
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