Chapitre I
FARIANA.
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Au temps où les galions apportaient chaque année , en Espagne , les lingots d'or et d'argent tirés des mines du nouveau monde, iî y avait à Séville un orfèvre nommé Bonifacio Moreno , dont la fortune se comptait à millions. Sa boutique était sur la place de
San-Francisco , et , sauf les dimanches et fêtes, il n'avait jamais manqué de s'y trouver un seul jour de sa vie, depuis le premier ^n^etus jusqu'à l'heure du dernier Jve Maria. Aucun étalage , aucune enseigne n'annonçait aux chalands la demeure de micer Bonifacio ; seulement quelques pièces d'orfèvrerie reluisaient à travers le solide grillage qui défendait l'unique fenêtre de la boutique. Une espèce d'auvent protégeait la porte, par laquelle on ne pouvait passer deux de front, et un saint Pierre, debout dans sa niche, avec les clefs du paradis à la main, semblait en garder le seuil. En face de la porte, il y avait un comptoir en bois de noyer , qui servait comme de rempart à la personne de micer Bonifacio. Les acheteurs n'allaient pas plus avant : c'est là qu'ils examinaient la marchandise et que se faisaient les transactions.
Le vieil orfèvre ne quittait guère cette
Illf VIEUX MARI.
place, d'où il pouvait surveiller tout ce qui se passait dans l'intérieur et aux environs de sa boutique; il était là comme une enseigne vivante , et ceux qui allaient et venaient sur la place de San-Francisco apercevaient de loin cette tête chauve et pointue^ coiffée d'un toquet de drap noir , ce grand corps que l'habitude d'une position immobOe avait prématurément voûté, et ces mains osseuses qui roulaient machinalement les grains d'un chapelet de corail. Au delà du comptoir on ne voyait riôn qu'une natte de jonc étendue sur le sol, et deux chaises délabrées; mais autour de cette obscure boutique, dont le mobilier ne valait pas cinquante réaux, il y avait des armoires de fer dont Bonifacio Moreno portait toujours les clefs à sa ceinture , et où étaient enfermés plus de joyaux et de pierreries qu'on n'en voit dans le sanctuaire de Notre- Dame del Pilar.
6 fabiaua.
Ces grandes richesses, tenaient micer Bonifacio dans un continuel souci ; toutes les issues de sa maison étaient défendues par des grilles , par de triples serrures ; deux grands dogues étaient lâchés le soir dans la boutique, et Forfévre faisait chaque nuit une ronde , accompagné de ces terribles animaux , qui , sur un signe de leur maître, eussent dévoré un homme. Aussi passait-il pour le chrétien le plus vigilant, le plus avisé et le moins trompé de tout Séville.
Ce prudent personnage avait fait cependant en sa vie une grande folie : comme si ce n'était pas assez du souci que lui donnait la garde de ses richesses, il avait convoité et obtenu un trésor bien autrement difficile à défendre et à conserver que ses ostensoirs, ses reliques et ses colliers de diamants : il avait épousé la plus belle fille de Séville.
Un jour qu'il était allé au couvent des Dames de Sainte-Glaire pour porter a M"Tab-