‹ FabianaChapitre 68 sur 68 · G10EG19. 27 Ô · texte numérisé non relu

G10EG19. 27 Ô

eant vers Georges avec un geste de menace.

— Un instant, ne nous fâchons pas, dit Ciodimir en se mettant entre eux.

— M. de Roqueville, continua Gaston de Bearn en se contenant, je veux bien être calme^ mais il faut rétracter...

— J'ai dit, répéta lentement Georges, que vous êtes un voleur et un faussaire.

— Vous allez vous repentir de m'avoir fait cette insulte! s*écria M. de Bearn en s*avançant furieux sur Georges, qui d'un geste violent le repoussa et lui dit froidement :

— Je vous ai touché, monsieur ; qui touche frappe, vous le savez : je suis prêt à vous rendre raison.

-— Oui, nous nous battrons! s'écria Gaston de Bearn les yeux flamboyants, les dents serrées; nous. nous battrons, monsieur!

— Enfin ! dit Georges en serrant le bras de Clodomir : puis se tournant vers M. de Bearn, il ajouta froidement : Votre heure, monsieur?

— Sur-le-champ, à un quart de lieue d*ici, dans la forêt ! le temps seulement de trouver mes témoins.

— Cest bien ! voici le mien et je suis à vos ordres, répondit Georges ; une fois sur le ter-* rain, nous réglerons les conditions du combat.

S74 UBOEfiKS.

— Messieurs, dit Gaston de Bearn en s'approchant de la table où étaient les officiers , deux d'entre vous veulent-ils me rendre le sei^ vice de nous accompagner? il s*agit d'une affaire d*honneur.

Dumillet était allé chercher les armes, il revint aussitôt, et montrant la boite de pistolets à Georges, il lui dit : je connais cela mieux qu'une queue de billard : de toute manière cet homme est un homme mort !••.

Un moment après, les deux adversaires sortirent du café avec leurs témoins.

En entrant dans la forêt de Fontainebleau par le petit chemin qui tourne à gauche de la rue des Sablons , on trouve, à deux cents pas environ, une allée couverte qui aboutit à une vaste clairière coupée de rochers dont les crêtes arides sont couvertes d'une mousse noirâtre. Le sol est sablonneux par parties et semé çà et là de bruyères roses. Une petite source qu'on entend sourdre entre les rochers, forme un maigre ruisseau qui bientM se perd entre les sables. Les promeneurs viennent rarement visiter ce site âpre et isolé, et Ton trouverait difficilement un lieu plus propice aux terribles préparatifs d'un duel.

Les témoins s'arrêtèrent : Dumillet et l'un

flEoacBs. 975

des officiers qui accompagnaient M. de Bearn déposèrent sur une roche à fleur de terre deux épées et la botte de pistolets. Georges était réellement calme pendant ces préparatifs, M. de Bearn , au contraire, ayait Fair animé , la tête haute, et Ton voyait l'e sang refluer Tiolemment à ses joues empourprées.

— Il n*a pas peur ; mais il est troublé pourtant! pensa Clodomir.

— Messieurs, dit tranquillement Georges en se tournant vers les témoins, il serait inutile de faire aucune tentative de réconciliation; ne vous occupez qu'à régler les conditions du combat. Je laisse à mon adversaire le choix des armes.

— Nous nous battrons au pistolet, à vingtcinq pas, et de pied ferme ! dit M. de Bearn d*une voix brève et gutturale qui trahit tout à coup l'espèce de trouble qu'il éprouvait.

Les témoins chargèrent les armes et mesurèrent la distance avec une scrupuleuse attention. Pendant ces préparatifs, M. de Bearn alla vers le ruisseau qui s'écoulait entre les sables, et, déboutonnant la manche de son habit avec affectation, il trempa sa main droite dans l'eau et l'agita en l'air comme pour en faire descendre le sang, puis il mouilla aussi ses yeux,

dont le globe paraissait sec et enflammée Les préparatifs du combat étaient terminés.

On tira au sort pour savoir qui ferait feu le premier : le basard favorisa M. de Bearn, Alors les deux adversaires prirent place.

— Un moment, dit Dumitlet en s'approchant de M. de Bearn , n*y a-t-il rien sur vous qui puisse amortir la balle?

— C*est juste, répondit*il; et, déboutonnant sa redingote , il tira de sa poche de c^^té un portefeuille et une boite à cigares qu*il déposa par terre à côté de lui.

Les témoins se retirèrent un peu à Fécart , et une demi-minute après, retentit le formidable signal. Gaston de Bearn leva lentement son arme et visa pendant deux secondes , le coup partit... Georges fît un mouvement.

— Il est touché ! dit un des témoins.

Alors M. de Bearn jeta son arme et fit quelques pas en avant.

— A votre place, monsieur ! lui cria Georges ; maintenant c*est à moi de tirer !

Gaston de Bearn recula et resta de profil , immobile, la tète haute et les bras croisés sur la poitrine. Georges leva son pistolet d'une main mal assurée et pressa la détente... M. de Bearn ne fît aucun mouvement, il resta encore

quelques secondes debout, puis il s^afiaissa sur lui-même et tomba comme foudroyé*.. Les témoins se précipitèrent vers lui.

— Ne me touchez pas ! dit- il d^uné >voix strangulée ; je suis un homme mort !

Une affreuse pâleur s'était subitement ré* pandue sur son visage, sa respiration bruyante et entrecoupée, sortait avec effort de sa bouche contractée par de faibles convulsions , et ses yeux ouverts roulaient dans leur orbite. Geor« ges s'approcha et dit aux témoins :

— Messieurs , uu pas en arrière , je vous prie...; il faut que je parle à cet homme... et il n'a peut-être plus qu'un moment...

Puis, se penchant sur le blessé, il dit à voix basse :

— Gaston de Bearn , je ne vous ai pas tué

parce que vous aviez volé ma fortune ! je

vous ai tué parce que vous aviez déshonoré mademoiselle d*Entrevaux.... Vous allez mourir... Si vous voulez que Dieu vous pardonne, rendez-moi ces lettres.., ces lettres, Gaston, où sont-elles?

. Le mourant tourna les yeux vers le portefeuille posé par terre près de lui et fît signe à Georges de le prendre; puis il tenta uq effort comme pour se relever ; mais le sang s'écoula

978 fiSOBABS;

en nappe de la profonde blessure qu*il avait au c6të, ses mains roidies s'agitèrent , il retomba en arrière sans proférer une plainte... Il était mort!

Une heure après, Georges, pâle et souffirant de la blessure qu'il avait reçue à l'épaule, arrivait aux Charmilles. Madame Dubourjas accourut au-devant de lui dans Favenue.

— Ah! s'écria-t-elle en pleurant d'émotion et de joie, par quelles angoisses j'ai passé depuis ce matin ! je ne suis pas dévote, pourtant j*ai foit bien des prières! ... enfin, c'est vous!*., mais, grand Dieu ! vous êtes blessé !

— Ce n'est rien, madame, répondit-il, la balle m'a touché à l'épaule...

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle; et cet homme ? et M. de Beam?

— Il est mort, dit Georges avec un tressaillement intérieur; car il avait encore devant les yeux ce cadavre livide et baigné dans son sang.

Madame Dubourjas respira son flacon de sels, elle était réellement près de se trouver mal de saisissement et de crainte du danger passé.

— Mon cher Georges , dit-elle, je vais annoncer cet événement à la comtesse; je n'ai

siORGKS. 279

rien dit, on ne 8*e8t douté de rien ici

— Je rais en faire part moi-même à mademoiselle d'Entrevaux, dit Georges; je lui doDnerai avec ménagement cette nouvelle; fiezvous-en à moi, madame ; je lui parlerai aussi de sa résolution, de son départ, et peut-être... A présent, j'espère qu'elle restera.

Hélène était seule dans sa chambre quand on annonça M. de Roqueville.

— Bon Dieu ! dit-elle en le voyant, vous êtes pâle, monsieur ! que vous est-il donc arrivé ? Puis 9 s'apercevant qu'il avait un bras immobile et attaché sur sa poitrine avec une cravate de soie, elle ajouta avec un effroi mortel : Vous êtes blessé ! . . .

— Oui, mademoiselle, répondit-il en s'asseyant près d'elle, j'ai été blessé dans un duel.

— Dans un duel ! et contre qui?

— Contre un homme que j'ai tué... contre M. deBeam!

Hélène jeta un cri sourd; elle ne put parler; mais son regard éperdu sembla interroger Georges; elle comprenait qu'elle avait été la cause de ce duel à mort.

. — M. de Bearn a succombé dans un combat loyal et où il pouvait avoir ma vie cogime j*ai eu la sienne, reprit Georges^ Avant de mourir

280 GKORGEfl.

il m*a conGé sa dernière volonté; ilm*a chargé de vous remettre ceci.

• A ces mots il déposa entre les mains d'Hélène le portefeuille qu*il venait de tirer de dessous son habit.

— Ah ! monsieur, murmura Hélène avec des sanglots convulsifs, que Dieu pardonne à ce malheureux !

Il y eut un silence, puis Georges reprit :

— Ce soir je retourne à Paris. Laissez-moi du moins emporter Tespérance que vous renoncerez à votre résolution , que vous nuirez pas vous enfermer pour toute la vie dans un couvent! Oh! mademoiselle, regardez autour de vous ! Songez à tout ce que vous vouiez quitter, et vous verrez que vous pouvez être encore heureuse en ce monde !

Elle secoua la tête en pleurant.

— M. de Malvalat vous aime et vous Faimez, reprit Georges avec effort; aucun !obstacle réel ne vous sépare ; vous n*avez qu'à dire un mot pour être heureuse !..

— Vous ne savez pas tout, répondit Hélène d'une voix brève ; écoutez-moi, c'est vous que je fais juge de ma situation, de mon avenir.

Vous êtes un homme d'honneur, M. de Roqueville, répondez -moi franchement... Croyez-»

GBoaQiu* 281

vous qti^un homme d*hoDneur puisse épouser une femme que le crime d'un misérable a souiilée, que cette feniime puisse sans honte et sans remords se donner à lui?

— Oui, répondit Georges ; oui, sur mon âme et sur mon honneur, je le crois!

Puis il ajouta d*une voix plus basse :

— Cette femme n*a plus à rougir devant persoBoe , quand le misérable qui Tavait outragée a disparu de ce monde !

— Ah ! murmura Hélène, il est vrai, M. de Bearn est mort !

Alors Georges lui parla longtemps du bonheur intérieur, des satisfactions intimes et douces que donne une famille ; il Texhorta à prendre une résolution qui comblerait sa sœur de joie et lui assurerait un heureux et paisible avenir. Emporté par sa propre émotion , dominé par un attendrissetnent profond, il tenait les mains de la jeune fille dans sa main et arrêtait sur elle son regard plein de douleur et de passion. Le cœur d'Hélène s*émut à cette voix; elle: comprit tout à coup Tamour, le dévoue*ment de Georges, sa noble générosité.

— M. de Roqueville, dit-elle, oui, je comr prends le bonheur tel que vous me le peignez dans les douces habitudes de la vie intérieure,

S8S cioBsis.

dans Tamoar d'an honnête honnne. respère encore en FaTenir... Et toqs? sans dootevoiis serez heureux aussi. ... tous tronvereK une femme digne de vous.

— Moi ! murmura-t-il en détoomant la Tue, je ne me marierai jamais !

Il y eut un silence ; puis Georges reprit avec effort :

— Yotre choix est fait; tous allez rendre la tranquillité et le bonheur à votre sœur, en le déclarant.. •

— Oui , mon choix est fait , dit Hélène en baissant la vue, mon cœur est libre de tout amour; mais il y a un homme que j*estime entre tous, pour lequel je ressens Famitié la plus vive, et dont je me trouverais heureuse de devenir l'épouse... cet homme est Tami de ma sœur, sa famille est depuis longtemps connue de la mienne... il a été dépouillé de sa fortune par un misérable; mais je suis riche pour tous deux...

Roqueville la regarda tout éperdu ; il ne sa* vait s'il comprenait. Alors elle se pencha un peu vers lui et reprit d'une voix encore plus basse : Georges, voilà ma main l

Il y avait un quart d'heure que madame Do* bourjas attendait dans la galerie qui précédait

la chambre d*Hélène ; elle avait assiste de loin à une parlie de rentretieo dont elle n'avait pas entendu un seul mot; mais quand elle vît Georges serrer sur sa bouche et sur son cœur la main que lui donnait Hélène, elle comprit parfaitement de quoi il s'agissait, et elle se retira discrètement pour aller en faire part à la comtesse.

— Est-il possible ! s'écria madame d'Aire en pleurant de joie ; voilà peut-être ce qu'elle n'osait pas me dire ! . . •

— Peut-être ! murmura madame Dubourjas en hochant la tète ; enfin, n'importe !•••

Au bout de quelques jours , le marquis de Roqueville et Thérèse arrivèrent aux Charmilles ; M. Thevenet les accompagnait. Georges était allé au-devant d'eux. ... Après avoir embrassé son père, il tendit la main au notaire, et lui dit avec effusion : Mon cher Thevenet, mademoiselle d'Entrevaux veut absolument que j'emploie l'argent comptant qui forme une partie de sa ikiagnifique dot; nous rachèterons

Roqueville*

— Oh! nous ne passerons pas cet acte-là dans mon étude , répondit le notaire ; il n'en sera pas besoin pour vous remettre en possession, attendu que la chose est déjà à peu près faite.

284 ftiOBfiis.

Et comoie Georges le regardait d*iui air 8ta<pélsdt, il ajouta :

— Mademoiselle Alice de Roqueville-Bearn est une personne d*honneur. Quand elle a appris la mort de son frère, dont elle est de droit Tunique héritière, elle m*a fait yeuirii la grille de son couvent, et elle m'a déclaré qu'elle renonçait à cette fortune , frauduleusement acquise selon sa conscience. C*est une véritable restitution, et nous en avons sur-le-champ passé l'acte.

— Oui, mon fils, s'écria le marquis, dont le visage vénérable était couvert de larmes de joie, nous emmènerons ta femme à RoquevUle !

Environ un mois plus tard , Glodomir Dumillet. achevait sa toilette devant une grande glace oiî se réfléchissait sa taille un peu carrée, serrée dans un magnifique habit noir. Il releva les plis de sa cravate blanche, arttstement nouée, passa la main dans ses cheveux frisés, et mit ses gants jaunes; puis se tournant vers Lara, qui, assis sur ses pattes de derrière, avait

Page 1