‹ FabiolaChapitre 106 sur 113 · MORT GLORIEUSE · texte numérisé non relu

MORT GLORIEUSE

B'asseyant, et au commencemeut de toute conversation quelle qu'elle fût ^.

Mais chacun, à l'exception de Fabiola, remarquait avec douleur que, quoique la plaie fût cicatrisée, la blessée ne reprenait point ses forces. La mère ou la sœur sont souvent les dernières à s'apercevoir des sourds ravages du mal, dans l'enfant ou dans la sœur. L'amour est si plein d'aveuglement et d'espoir! La joue de Miriam brillait de l'incarnat de l'étisie; elle était faible et amaigrie, et une toux sèche s'échappait de temps en temps de sa poitrine oppressée. Elle avait de longues insomnies et désirait que son ht fût placé de manière que, dès le point du jour, elle pût diriger ses regards vers un endroit qui lui paraissait surpasser en beauté le parterre le pins brillant et le plus riche.

Pendant longtemps, il avait existé, à la villa, une entrée donnant sur le cimetière de la route, cimetière qui, depuis peu, avait reçu le nom d'Agnès, car c'était près de là qu'avait été inhumé le corps de la sainte martyre. Ses restes reposaient dans un cubiculum ou chambre souterraine, sous une tombe voûtée. Au-dessus de cette crypte, au centre du terrain sous lequel elle était construite, on avait ménagé pour l'air et la lumière un espace ouvert et circulaire, entouré d'un parapet peu élevé, et dissimulé par des broussailles. Miriam se plaisait à diriger ses regards vers cet endroit ; c'était le seul moyen qu'elle eût, dans le triste état de 8.i santé, de s'approcher du sépulcre de celle qu'elle aimait et vénérait avec une si vive ardeur.

Un jour, de grand matin, par un temps beau et calme, peu de semaines éeulemeut avant Pâques, Miriam regardait dans la direction delà crypte. Elle aperçut un groupe d'une demi-douzaine de jeunes gens qui, allant pêcher dans l Anio, voisin de là, traversèrent le jardin de la villa pour raccourcir leur rouie par cet acte de transgression. Ils passèrent ainsi près du monument consacré, et l'un d'eux, ayant été regarder ce qu'il signifiait, appela aussitôt ses compagnons.

— Venez voir ici une des cachettes souterraines des ch tiens. -=^ Un des terriers de leur garenne?

— Entrons-y, proposa l'un d'eux.

— Oui, mais comment en sortirons-nous? demanda un second. Miriam ne pouvait rien entendre de ce qu'ils se disaient, mais elle vit

ce qui s'ensuivit. Un d'eux, ayant regardé dans la crypte avec plus d'attention que les autres, en protégeant ses yeux contre les rayons du soleil, engagea ses compagnons à l'imiter, en les invitant par signes à garder le silence. En moins d'un instant ils eurent arraché 1 es pierres du roc factice qui bordait une fontaine tout près de là, et le3 lancèrent, par volées, sur quelque chose au fond du monument. Ils partirent en riant de tout leur cœur. Miriam s'imagina qu'ils avaient vu dans la crypte un serpent ou quelqu'autre animal nuisible, et qu'ils s'étaient amusés à le lapider.

Quand les gens de la maison furent levés, elîe leur dit ce qui s'était passé afin qu'ils allassent enlever les pierres qui avaient été jetées. Fabiola s'y rendit elle-même avec quelques domestiques, car elle prenait un soin scrupuleux de la tombe d'Agnès. Elle fut frappée d'horreur et de consternation en trouvant la pauvre Émérantiane, qui était allée prier

(1) TertuUien (qui vivait nioir\> ue 200 après Jéius-Christ et qui fut le premier écrivain •c«létiastiqu« Utio), de Corona, c. 3. ^

282 MORT GLORIEOSK.

«ur la tombe d'Agnès, baignée dans son sang et ayant rendu le dernier soupir. On découvrit que la veille au soir, Émérantiana étant passée près de la rivière, au moment où des païens se livraient à une orgie, avait été invitéeày prendre part, et que non-seulement elle avait refusé, "^aisencore qu'elle leur avait reproché leur corruption et leur cruauté envers les chrétiens. Furieux de ces reproches, ils l'avaient assaillie à coups de pierres et l'avaient blessée grièvement, mais elle était parvenue à se soustraire à leurs mauvais traitemeuts en s'enfuyant dans la direction de la villa. Se sentant blessée, atfaiblie, elle s'était glissée, inaperçue, dans la tombe, pour y prier. Elle n'avait pas eu la force de sortir de la crypte où quelques-uns de ses ennemis de la veille l'gvaient plus tard découverte. Les cruels avaient usurpé la mission des ministres de l'Église, en lui conférant le baptême de sang. Elle fut inhumée près d'Agnès, et l'humble fille du paysan reçut les honneurs de la commémoration que l'on fait pour les saints.

Fabiola et ses compagnes continuèrent à suivre le cours habituel des instructions chrétiennes, qui furent abrégées cependant à cause de la persécution. Vivant près de l'entrée d'un cimetière, et d'un cimetière qui renfermait les plus vastes églises, elles purent traverser les trois stages imposés aux catéchumènes. Elles furent d'abord audienles, — c'est-à-dire admises à être présentes pendant la lecture des leçons; — ensuite genufleclentes, — on désignait ainsi ceux qui assistaient à une partie des prières liturgiques, — et enfin electi ou compétentes, — ce qui veut dire préparés au baptême.

Parvenus dans cette classe, les catéchumènes avaient à se rendre fréquemment à l'église, principalement les mercredis qui suivent les premier, quatrième et dernier dimanches du carême, jours auxquels le missel romain prescrit encore aujourd'hui de secondes collectes et des leçons, conformément à celte ancienne coutume. Quelqu'un qui lirait le rite actuel du baptême adopté dans l'Eglise cathohque, principalement, pour les adultes, verrait dans un seul office ce qui était anciennement réparti dans plusieurs cérémonies diverses. Un jour était consacré à la renonciation à Satan, préalablemeut à la répétition de ce vœu qui précédait le baptême; un autre jour était affecté à l'attouchement des oreilles et des narines, ou Vephphela, comme on disait ; puis on répétait les exorcismes, les génuflexions, les signes de croix sur le front et sur le corps *, les souffles sur les candidats et autres rites mystérieux. La cérémonie la plus solennelle de toutes était l'onatiou, qui ne se bornait pas seulement à la tête, mais qui s'étendait sur toutes les parties du corps.

Le symbole des Apôtres était étudié avec ferveur et appris par cœur, mais la doctrine de la sainte Eucharistie n'était enseignée qu'après le baptême.

Pendant ces exercices préparatoires si multipliés, l'époque de pénitence du carême s'écoulait tranquillement, et solennellement, jusqu'à ce qu'on atteignît enfin la veille de Pâques.

Il n'entre pas dans notre sujet de décrire les cérétconies de l'Eglise dans l'administration des sacrements. Le système Uturgique ne reçut tous ses

(1) On trouvera les explications, particulièrement en ce qui ooaceroe 1« baptême àeê adultes, jointes aux répétitions du N»ir« Pert,

MORT OLORXRTJS». 283

développements qu'après la paix ; la plupart de ces formalités extérieures et splendides étaient, à l'époque de notre histoire, incompatibles avec la cruelle persécution que l'Eglise supportait

Il nous suffît d'avoir montré que non-seulement les doctrines et les grands rites sacrés, mais encore les cérémonies et les accessoires étaient, pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, les mêmes qu'à présent. Si l'on croit que notre exemple vaille la peine d'être suivi, quelqu'un voudra peut-être illustrer une période plus brillante que celle dont nous avons fait choix.

Le baptême de Fabiola et de ses femmes n'excita, dans leur tranquille foyer, qu'une joie puremect spirituelle. Toutes les églises de la ville étaient fermées, et, parmi elles, celle de Saint-Pastor avec son baptistère papal.

C'est pourquoi, dès l'aube du jour fortuné, les néophytes se glissèrent le long des murs jusqu'au côté opposé de la cité et suivirent la voie Portuensis, ou route qui conduisait au port à l'embouchure du Tibre; ils entrèrent dans une vigne près des jardins de César et descendirent dans le cimetière de Pontianus, célèbre comme lieu de repos des martyrs persans, saint Abdon et saint Sennen.

Le matin fut consacré aux prières et aux préparatifs, jusqu'à ce que commençât, vers le soir, l'office solennel qui devait s'accomplir pendant la nuit.

Quand lu moment de l'administration du baptême fut arrivé, il ne marqua en réalité qu'une cérémonie lugubre. Les eaux d'une source souterraine, coulant profondément dans les entrailles de la terre, avaient été réunies dans un carré de maçonnerie ou citerne de quatre à cinq pieds de profondeur. Elles étaient claires, sans doute, mais froides et blêmes, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans leur bassin souterrain, creusé dans le tuf ou roc volcanique. Une longue suite de marches conduisaient à ce rude baptistère, et un léger rebord était établi pour le ministre et le candidat qui était immergé trois fois dans les eaux purifiantes.

Tout cela existe encore aujourd'hui dans le même état qu'alors, si ce n'est qu'au-dessus de l'eau on voit à présent un tableau représentant saint Jean-Baptiste baptisant Notre-Seigneur, ajouté probablement un ou deux siècles plus tard.

Immédiatement après le baptême suivait la confirmation, et puis le néophyte ou enfant nouveau-né de l'Eglise, était, après avoir reçu l'instruction nécessaire, pour la première fois adm.is à la table du Seigneur et nourri du pain des anges.

Ce ne fut que très-avant dans la journée du dimanche de Pâques que Fabiola put revenir à la villa ; une longue et silencieuse étreinte marqua sa première rencontre avec Miriam. Elles étaient toutes deux si heureuses, si satisfaites, si bien payées de tout ce qu'elles avaient été l'une pour l'autre depuis si longtemps, qu'aucune parole ne pourrait exprimer leurs sentiments. L'idée fixe de Fabiola, son orgueil dominant, ce jourlà, était de penser qu'elle s'était élevée au niveau de sou ancienne esclave, non en vertu, non en beauté de caractère, non en grandeur d'âme, non en sagesse céleste, non en mérite devant Dieu; loin de là : en tous ces pointa elle se sentait bien inférieure; mais comme fille de Dieu, comme héritière d'un royaume éternel, comme membre vivant du corps du

284 MOAT aLORIBUSB.

Christ, comme admise au partage de toutes ses miséricordes et de tout le prix de sa rédemption, comme une de ses nouvelles créatures ; enfin elle sentait qu'elle était l'égale de Miriam, et, pleine d'allégresse, elle lui fit part de ses impressions.

Jamais elle ne s'était sentie aussi fière d'une splendide toilette qu'elle l'était de la robe blanche qui lui avait été donnée au sortir des fonts, et qu'elle devait porter pendant huit jours.

Mais un père miséricordieux sait comment mêler ensemble nos joies et nos peines, et nous envoyer cea dernières, quand il nous y a le mieux préparés. Dans la chaleureuse étreinte dont nous avons parlé, Fabiola s'aperçut, pour la première fois, du souffle haletant et de l'oppression de la poitrine de sa chère sœur. Elle ne voulut point arrêter sa pensée sur ce triste sujet, mais elle fit prier Dionysius de venir le lendemain. Le même soir, elles célébrèrent ensemble la fête de Pâques, dans uu banquet que Fabiola fut heureuse de présider à côté de Miriam. Ses esclaves converties et celles d'Agnès, qu'elle avait toutes conservées, prirent place avec elle à la même table. La riche patricienne ne se souvenait point d'avoir jamais assisté à un souper aussi joyeux que celui-là.

Le lendemain, de très-grand matin, Miriam appela Fabiola près d'elle, et d'un ton doux, caressant, qu'elle n'avait jamais eu auparavant, elle lui dit :

— Que ferez-vous, ma chère sœur, lorsque je vous aurai quittée? La pauvre Fabiola demeura muette de douleur.

— Allez-vous donc me quitter? dit-elle. J'avais espéré que nous pourrions vivre à jamais ensemble comme deux sœurs. Mais si vous désirez quitter Rome, ne puis-je vous accompagner, pour vous soigner, au moins pour vous servir?

Miriam sourit, mais une larme trembla dans son œil quand, prenant la main de sa sœur, elle lui montra le ciel. Fabiola la comprit, et dit :

— Oh ! non, non, chère sœur. Priez Dieu, qui ne vous refusera rien, que je ne vous perde point. C'est de l'égoïsme, je le sais ; mais que puis-je faire sans vous? Et maintenant que, moi aussi, j'ai appris à connaître combien, par leur intercession, peuvent faire pour nous ceux qui régnent avec le Christ, je prierai Agnès ^ et Sébastieji d'implorer Dieu pour qu'il détourne de moi cette immense calamité. Je vous en prie, Miriam, guérissez; je suis persuadée que votre mal n'a rian de sérieux : le temps chaud, le doux et sain climat de la Campanie vous rélabUront bientôt.

(1) — Agaen aepulchrum est Romulea in domo, Fortia puellœ, martyris inclytce.

Conspectu in ipso condita turrium Serval salutem virgo Quiritum :

Necnon et ipsos protegit advenat, Puro ac fi-^Mi pectore supplices. (Pudentivs).

Agnès, la' vierge forte et l'illustre martyre, Orne de son tombeau les murs de Romulus ; Bâti près des créneaux où la guerre respire, Ce sépulcre défend les Romains abattus.

Et que l'humble étranger qui gémit et soupire Vienne invoquer Agnès, bientôt il peut se dire: Mes vœux sont exaucée, je ue souffrirai plua.

MORT eLORIBUSS. 285

Nous irons nous asseoir ensemble auprès de la source, et nous causerons d'autre chose que de philosophie.

Miriam secoua la tête, non avec tristesse, mais avec joie, et reprit t

— Ne vous flattez pas d'un vain espoir, ma bien-aimée. Dieu m'a conservée pour me faire assister à cet heureux jour. Mais sa main s'étend maintenant sur moi pour m'appeler à lui, comme elle s'est étendue sur moi pour me conserver la vie. Je la bénis avec joie cette main sacrée I Je connais trop bien le compte de mes jours I

— Oh I que ce ne soit pas sitôt I sanglota Fabîola.

— Non pas tant que vous aurez la robe blanche, chère sœur, répondit Miriam. Je sais que vous voudrez porter mon deuil; mais je ne veux pas vous enlever un seul instant de votre mystique blancheur.

Dionysius arriva et reconnut un grand changement dans l'état de la malade, qu'il n'avait pas visitée depuis quelque temps. Ce qu'il avait redouté était arrivé. La pointe perfide de la dague avait contourné l'os et atteint le poumon ; une étisie en avait été la conséquence immédiate. Il confirma les sinistres pressentiments de Miriam.

Fftbiola alla prier auprès de la tombe d'Agnès pour demander à Dieu la résignation ; elle pria longtemps avec ferveur et revint après avoir versé d'abondantes larmes :

— Sœur, dit-elle avec fermeté, que la volonté de Dieu soit faite I Je suis prête même à vous rendre à lui : mais, dites-moi, que voulez-vous que je fasse après que vous m'aurez été enlevée?

Miriam leva les yeux au ciel et répondit :

— Déposez mon corps aux pieds d'Agnès, et demeurez pour nous garder; priez pour elle et pour moi, jusqu'à ce qu'il vienne de l'Orient uû étranger porteur de bonnes nouvelles.

Le dimanche d'ensuite, « le dimanche aux vêtements blancs, » Dionysius, par une permission spéciale, célébra les saints mystères dans la chambre de Miriam, et lui administra la très-sainte communion, en viatique. Cette célébration privée, d'après ce que nous rapportent saint Augustin et d'autres encore, n'était pas un privilège rare i. Après le saint sacrifice, il donna, avec les prières consacrées, les saintes huiles à la mourante, dernier des sacrements que l'Eglise confère aux hommes.

Fabiola et ses suivantes, qui avaient assisté, en prières et en larmes, à ces rites solennels, descendirent ensuite dans la crypte et revinrent après les offices, vêtues de leurs vêtements les plus sombres, dans la chambre de Miriam.

— L'heure est venue, dit Miriam, en prenant la main de Fabiola. Pardonnez-moi si j'ai été souvent au-dessous des devoirs que j'avais à remplir envers vous, et si je ne vous ai pas toujours montré le bon exemple.

C'était plus que Fabiola n'en pouvait supporter, et elle éclata en sanglots. Miriam l'apaisa, et lui dit :

— Portez à mes lèvres le signe du salut, lorsque je ne saurai plus parler; et vous, bon Dionysius, souvenez-vous de moi à l'autel de Dieu, quand je ne serai plus sur la terre.

(1) Saint Ambroise dit la messe dans la maison d'une dame an delà du Tibre. (Paulinas, dans sa vie, tome II, oper. éd. Bened.) Saint Augustin cite un prôtre disant la messe dans \mf auùaon qu'on croyait hantée par d« mauvais esprits. De Civ. D., lib. XXII, c. a.

Page 1