‹ FabiolaChapitre 111 sur 113 · OHAPITRB III ET DERNIER · texte numérisé non relu

OHAPITRB III ET DERNIER

— Orontius, reprit-elle — est-ce le nom que je dois vous donner? (il fit un signe d'assentiment) — vous ne pouvez avoir d'obligation envers moi, si ce n'est celle que nous prescrit notre grand apôtre, de nous aimer les uns les autres.

— Je sais que vous pensez ainsi : cependant je n'aurais pas osé, dans mon indignité, me présenter devant vous, pour aucune autre cause que ceile d'un impérieux devoir à remplir. Je n'ignore pas la reconnaissance que je vous dois pour la bonté et l'affection que vous avez témoignées à celle qui m'est plus chère maintenant qu'une sœur ne peut l'être sur la terre, et pour la manière dont vous avez acquitté envers elle les devoirs de charité que j'avais négligés.

— Et par là vous me l'avez envoyée, interrompit Fabiola, pour être l'ange de ma vie. Rappelez-vous, Orontius, que Joseph fut vendu par ses frères, uniquement pour qu'il pût devenir le sauveur de sa famille.

— Vous êtes trop indulgente, en vérité, pour un indigne, reprit Ib pèlerin ; je ne vous remercierai point de votre bonté pour celle qui vous a si libéralement rémunérée; mais je vous ai d'autres obligations. C'est depuis ce matin seulement que j'ai connaissance de votre générosité à l'égard de quelqu'un qui n'y avait aucun droit.

— Je ne vous comprends pas, répondit Fabiola.

— Je m'expliquerai plus clairement, reprit Orontius. Depuis bien des années, je suis membre d'une de ces communautés d'hommes qui vivent séparés du monde, dans le désert, en Palestine, partageant leurs journées, et même leurs nuits, entre le chant des louanges du Seigneur, la contemplation et le travail de leurs mains. De dures expiations pour nos fautes passées, le jeûne, les larmes, la prière sont les plus grands devoirs de notre état de pénitence. Avez-vous jamais entendu parler de cette classe d'hommes?

— La renommée de Paul et d'Antoine est aussi grande en Occident qu'en Orient.

— J'ai vécu longtemps avec le plus grand disciple de ce dernier, soutenu par son éclatant exemple et par les consolations qu'il m'a prodiguées. Mais une pensée me poursuivait sans cesse et m'empêchait même après de longues années d'expiation, de jouir de l'espoir fondé de faire mon salut. Avant de quitter Rome, j'avais contracté une lourde dette qui, par l'accumulation des intérêts fixés à un taux énorme, a dû monter à un chiffre accablant. C'était une dette contractée de propos délibéré et qui ne pouvait être équitablement éludée. Je ne suis qu'un pauvre cénobite i, vivant péniblement du produit des nattes en feuilles de palmier que je tresse et des rares herbes qui poussent dans nos sables. Comment auraisje pu m'acquilter de mes obligations?

Il me restait un seul moyen : c'était de me livrer à mon créancier, de me faire son esclave, de travjiller pour lui, de supporter avec patience ses mauvais traitements et ses amers reproches, ou bien de lui permettre de me vendre pour ce que je vaux, car je suis fort encore. J'avais, dans l'une ou l'autre de ces alternatives, l'exemple de mon Sauveur pour me soutenir et pour me fortifier. Dans tous les cas, j'aurais donné tout ce dont je pouvais disposer — moi-même.

'1} Les religieux vivant an oonuaunauté étaient nomméi ainsi.

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Je me suis rendu ce matin au Forum, j'y ai trouvé le fils de mon créancier, j'ai examiné son compte et j'ai découvert que vous avez acquitté la totalité de ma dette. Je suis, par conséquent, votre esclave au lieu d'être celui du juif, madame. Et il s'agenouilla humblement aux pieds de Fabiola.

— Relevez- vous, dit-elle en détournant ses yeux mouillés de larmes ; vous n'êtes pas mon esclave, mais un frère bien cher en Notre-Seigneur.

Puis, le forçant à s'asseoir à ses côtés, elle continua :

— Accordez-moi une grande faveur, Orontius. Dites-moi comment vous avez été conduit au geure de vie que vous avez courageusement embrassé.

— Je vous le dirai aussi succinctement que possible. Je m'enfuis de Rome, vous le savez, par une triste nuit, en compagnie d'un homme qui ... sa voix s'arrêta.

— Je sais, oui, je sais de qui vous voulez parler, — Eurotas, interrompit Fabiola.

— Lui-même, le malheur de notre maison, l'auteur des souffrances de ma sœur et des miennes. Nous. parvînmes à fréter, à grand frais, un vaisseau, à Brundisium, d'où nous mîmes à la voila pour l'île de Chypre. Nous tentâmes le commerce et d'autres spéculations, mais rien ne réussit. Une malédiction empêchait, évidemment, la réussite de toutes nos combinaisons. Nos ressources s'épuisèrent, et nous fûmes obligés de partir pour une autre contrée plus favorable. Nous traversâmes la Palestine, et nous nous arrêtâmes, quelque temps, à Gaza. Nous fûmes bientôt réduits à la détresse ; chacun nous évitait, no.us ne savions pourquoi : mais ma conscience mo disait que je portais sur mon front la marque de Caïn.

Orontius s'arrêta, pleura pendant quelque temps et continua :

— Tout étant épuisé à la fin, et n'ayant plus rien que quelques bijoux, d'un prix considérable, il est vrai, mais dont, je ne sais pourquoi, Eurotas ne voulait point se dessaisir, il m'engagea à prendre l'odieuse résolution de dénoncer les chrétiens ; c'était au moment d'une persécution violente. Pour la première fois de ma vie, je me révoltai contre ses ordres, je refusai d'obéir. — Il m'engagea un jour à me promener avec lui hors des portes de la ville; nous marchâmes longtemps, jusqu'à ce que nous arrivâmes à un endroit délicieux au milieu du désert. C'était un vallon étroit, couvert de verdure, à l'ombre des palmiers. Il y coulait un étroit et clair ruisseau, s'échappant de la fissure d'un roc au sommet de la vallée. Nous vîmes dans le roc des grottes et des cavernes ; mais l'endroit paraissait inhabité. On n'y entendait d'autre bruit que le frais murmure de l'eau.

Nous étions assis, nous reposant, quand Eurotas m'adressa un épouvantable discours. Le temps était venu, me dit-il, d'accomplir la terrible résolution que nous avions prise, celle de ne pas survivre à la ruine de notre famille. Il fallait mourir là, tous les deux ; les bêtes fauves dévoreraient nos cadavres, et personne ne saurait jamais quelle avait été la fin des derniers rejetons de notre maison.

En parlant ainsi, il me fit voir deux flacons étroits, d'inégale dimen sien, me tendit le plus grand et avala le contenu du plus petit.

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