CHAPITRE III ET DERNIER
femme échevelée, la démarche égarée, s'élança â travers les arbustes et vint tomber à leurs pieds en s'écriant ; — Oh 1 sauvez-moi, chère maîtresse, sauvez-moi ; il me poursuit pour me tuer I
Fabiola reconnut dans la pauvre créature son ancienne esclave Jubala ; mais quel changement I sa pâleur, ses yeux hagards, ses cheveux gris, en désordre, tout son ensemble dénotait la plus abjecte misère. Fabiola lui dit de s'expliquer.
— Mon mari, dit-elle, s'est toujours montré dur et cruel pour moi, mais aujourd'hui il est plus brutal que jamais. Oh I sauvez-moi de lui/
— Vous êtes hors de danger ici; usais je crains, Jubala, que vous soyez loin d'être heureuse. Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue.
— Hélas ! ma chère maîtresse, pourquoi serais-je venue vous conter tous mes malheurs? Ah 1 pourquoi vous ai-je quittée? pourquoi suis-je partie de celte demeure, où j'aurais pu vivre si heureuse? J'aurais pu alors, avec vous, Graja et la bonne vieille Euphrosyne qui n'est plus, apprendre à être bonne moi-même. J'aurais embrassé le christianisme I
— Comment! y avez-vous réellement songé, Jubala?
— Depuis longtemps, madame, j'y songe, au milieu de mes chagrins et de mes remords. M'ai-je point vu le bonheur de tous les chrétiens, de ceux-là mêmes qui ont été aussi mauvais que je le suis moi-même? C'est pour avoir dit cela ce matin à mon mari qu'il m'a battue et qu'il me menace de m'arracher la vie. Mais, Dieu merci, les leçons d'un ami m'ont enseigné la doctrine des chrélieûs, et je veux être chrétienne.
— Depuis combien de temps êtes-vous maltraitée ainsi, Jubala? demanda Orontius, qui, par son oncle, avait ouï parler de ce triste ménage.
— Je l'ai toujours été, reprit-elle. Peu de temps après mon mariage, je lui parlai d'une offre qui m'avait été faite auparavant par un étranger au visage basané, nommé Eurotas. Oh 1 c'était un méchant homme, aux sombres passions, au cœur endurci : mes souvenirs les plus cruels se rattachent à cet homme*
— Comment cela? demanda Orontius avec une ardente curiosité.
— C'est que, avant de quitter Rome, il me demanda de lui préparer deux narcotiques; le premier, disait-il, était destiné à un ennemi qui serait fait prisonnier. Ce devait être un breuvage mortel; le second destiné à ne produire d'autre effet que de suspendre le sentiment de l'existence pendant quelques heures, devait, dans un cas donné, être absorbé par lui-même.
Quand il vint prendre les deux fioles, j'allais lui expliquer que, contrairement aux apparences, la plus pelite contenait un poison des plus subtils concentré dans une faible dose, tandis que la plus grande ne renfermait qu'un narcotique assez faible et grandement étendu d'eau, pour l'empêcher de produire de pernicieux effets. Mais, en ce moment même, mon mari rentra à l'improviste, et, dans un accès de jalousie, il me chassa de la chambre, sans me permettre de dire un mot. Je crains donc qu'il en soit arrivé quelque malheur et au'une mort involontaire ait été la conséquence de cette fatale méprise.
Fabiola et Orontius se regardèrent en silence, admirant les justes décrets de la Providence; quand tout à coup ils furent arrachés à leurs
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pensées par un cri épouvantable poussé par la malheureuse Jubala. lia furent frappés d'horreur à la vue d'une flèche qui frémissait encore dans son sein. Fabiola s'élança pour la soutenir ; et Orontius, en se retournant, surprit le regard d'un visage noir qui grimaçait hideusement à travers les branches du taillis. Au même instant, il vit un Numide fuyant de toute la vitesse de son cheval, l'arc tendu par-dessus son épaule, à la manière des Parthes, prêt à lancer un second trait contre quiconque s'aviserait de le suivre, La flèche mortelle avait passé entre Orontius et la noble matrone, sans qu'aucun d'eux l'eût remarquée.
— Jubala, demanda Fabiola, veux-tu mourir en chrétienne?
— De tout mon cœur, répondit-elle.
— Crois-tu en un seul Dieu en trois personnes?
— Je crois fermement tout ce que la sainte Eglise chrétienne nous enseigne.
— Crois-tu que Notre-Seigneur Jésus -Christ est né et mort pour nos péchés?
^ Oui, et je crois aussi tous les autres articles de votre foi. Cette dernière réponse fut faite d'une voix mourante.
— Hâtez- vous 1 hâtez-vous, Orontius I cria Fabiola en montrant la fontaine.
Orontius était déjà auprès du bassin; il emplit ses deux mains réunies, revint au même instant, et répandit l'eau sur la tête de la pauvre Africaine en prononçant la formule du baptême; elle expira, et l'eau régénératrice se mêla au sang de l'expiation.
Après cette déplorable et pourtant consolante scène de mort, Fabiola et Orontius entrèrent dans l'habitation, et donnèrent à Torquatus des instructions pour l'ensevelissement de la convertie doublement baptisée.
Orontius fut frappé de la modeste propreté de la demeure, contrastant si étrangement avec la splendeur des anciens appartements de Fabiola.
Mais dans une petite salle intérieure, son attention fut bientôt attirée par une superbe châsse, une cassette, ornée de bijoux, et à demi- voilée par un rideau brodé qui ne laissait voir que les contours du reliquaire. Il s'approcha et lut l'inscription suivante : « ceci est le sang de la
BlEISHfiUREÎ^SE MIRIAM, VERSÉ PAR DES MAINS CRUELLES 1
Le visage d'Orontius passa d'uii3 pâleur mortelle au rouge le plus ardent , il chancela.
Fabiola le vit, et, s'avançant vers lui d'un air de bonté et de franchise, elle lui prit le bras en disant de sa voix la plus douce :
— Orontius, ce qui est là. doit aous faire profondément rougir, mais ne doit pas nous désespérer.
Après avoir dit ces mots, elle écarta le rideau et découvrit aux regards d'Orontius une plaque de cristal sous laquelle on apercevait l'écharpe brodée, si étroitement mêlée à l'histoire de sa sœur et à sa propre histoire. Sur l'écharpe se croisaient deux armes aiguës dont le sang avait rouillé la pointe. L'une — il la reconnut — était son propre poignard ; l'autre lui sembla être un de ces instruments de vengeance féminine avec lesquels les dames païennes avaient coutume — il le savait — de châtier, leurs esclaves.
— Nous avons tous deux, dit Fabiola, involontairement versé le
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sang de celle que nous honorons maintenant comme une sœur au ciel. Pour moi, depuis le jour où, en la frappant, je lui ai donné l'occasion de montrer sa vertu, de ce jour-là date le moment où la grâce est descendue dans mon âme. — Que dites-vous, Orontius?
— Je dis, à mon tour, que depuis l'instant où je l'ai rendue malheureuse, et où je l'ai obligée à déployer tant d'héroïsme chrétien, j'ai commencé à sentir que la main de Dieu s'étendait sur moi. C'est elle qui m'a conduit au repentir et au pardon .
— Il en sera toujours ainsi, conclut Fabiola. L'exemple du Seigneur a fait les martyrs, et l'exemple des martyrs nous a conduits vers Dieu. Leur saag attendrit nos cœurs. Le sien seul peut purifier nos âmes. Le sang des martyrs crie miséricorde, celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ l'obtient.
— Puisse i'EgUse, dans ses jours de paix et de victoires, n'oublier jamais ce qu'elle doit au siècle des martyrs I Nous lui devons tous deux d'être nés à la vie spirituelle. Puissent ceux qui liront l'histoire de leurs actes sublimes y puiser la même miséricorde et la même grâce 1
Orontius et Fabiola s'agenouillèrent, et tous deux prièrent en silence devant le reliquaire.
Puis ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
Après quelques années, consacrées par Orontius à la pratique de la plus fervente pénitence, un monticule vert, sous les palmiers d'une petite vallée près de Gaza, indiqua la place où il dort du sommeil des justes.
Après de longues années, remplies par la charité et la sainteté, Fabiola b tint la paix éternelie, eu compagnie d'Agnès et de Miriam.
rin.