LA VISITE
heureuse de vous rendre visite, et mes bons parents y consentent de grand cœur; ne me faites donc* pas trop de remercîments.
— Ainsi vous voilà, selon votre habitude, reprit Fabiola d'un ton enjoué, toujours en robe blanche comme la neige, sans bijoux ni parures, comme si tous les jours vous alliez vous fiancer. Vous me faites l'effet de célébrer des épousailles perpétuelles. Mais, juste ciell qu'est-ce ceci? Etes-vous blessée? savez-vous bien qu'il y a juste au corsage de votre tunique, une large tacLe rouge, — on dirait du sang. . . Laissez-moi vous faire changer de toilette.
— Pour rien au monde, Fabiola; c'est le seul joyau, le seul ornement que je veuille porter ce soir. C'est, eu effet, du sang et du sang d'une esclave ; mais du sang plus pur et plus généreux à mes yeux que celui qui coule dans mes veiues ou dans les vôtres.
La triste vérité se fit jour à l'instant dans l'esprit de Fabiola; Agnès avait tout vu : aussi, humiliée au dernier point, elle répondit avec une certaine aigreur : « Tenez-vous donc à donner au monde entier une preuve de la fougue de mon caractère, qui m'a fait châtier, trop sévèrement peut-être, une esclave in?olente? -
— Non, chère cousine, Join de lu. Je veux seulement conserver pour moi-même le sou Tenir d'une leçon de courage et d'élévation d'esprit qui m'a été donnée par une esclave, et que peu de philosophes patriciens pourraient nous fournir.
— Quelle étrange idéel En vérité, Agnès, j'ai toujours trouvé que vous faisiez trop de cas de cette espèce de gens. Aprèi tout, que sont-ils?
— Des êtres humains tout comme nous, doués de la même raison, des mêmes sentiments, de la mémo organisation. Vous m'accorderez du moins cela, pour ne pas dire plus. Ils font donc partie de la même famille que nous, et si le Dieu même de qui nous tenons la vie est par là notre père, Il est aussi le leur, et par conséquent ces gens sont nos frères.
— Un esclave mon frère I... une esclave ma sœur, Agnès? les dieux nous en préservent I Ces gens-là, sont notre propriété, notre bien, et je ne m'explique pas qu'ils leur soit permis de se mouvoir, d'agir, de penser, si ce n'est de la façon qui convient à leurs maîtres ou pour leur avantage.
— Allons, allons, dit Agnès de sa voix la plus douce, no nous engageons pas dans une discussion trop vive. Vous êtes trop sincère et trop loyale pour ne pas sentir, et n'être pas prête à reconnaître que vous avez été vaincue, aujourd'hui même, par une esclave dans tout ce que vous admirez le plus, c'est-à-dire en esprit, en raisonnement, en sincérité et en héroïsme. Ne me répondez pas : je lis votre réponse dans cette larme. Mais, ma chère cousine, je veux vous épargner le retour d'un pareil chagrin : voulez-vous m 'accorder une grâce?
— Tout ce qui sera en mon pouvoir.
— Eh bien 1 vendez-moi tiyra; c'est ainsi, je pense, qu'on la nomme? Vous n'aimeriez plus à la voir autour de vous.
— Vous vous trompez, Agnès. Je veux, pour cette fois, dompter mon orgueil et avouer qu'à l'avenir je l'estimerai ; j'irai peut-être même jusqu'à l'admirer. C'est un sentiment nouveau chez moi pour une fille dâ •on espèce.
20 LA VISITS.
— Mais, Fabiola, je crois, que je pourrais la reûdre plus heureuse qu'elle ne l'est.
— Sans nul doute, chère Agnès, car vous avez le don de rendre heureux tous ceux qui vous entourent. Je n'ai jamais vu d'intérieur de famille semblable au vôtre. Vous semblez mettre en pratique l'étrange philosophie dont parlait Syra et qui n'établit pas de distinction entre l'homme libre et l'esclave. Tout le monde chez vous a l'air souriant et s'acquitte gaiement de ses devoirs; et cependant on dirait que personne ne songe à y commander. Allons dites-moi votre secret. (Agnès sourit.) Je soupçonne, petite encbanteresse, que, dans cette chambre mystérieuse dont vous m'avez toujours interdit l'accès, vous gardez les charmes et les philtres à l'aide desquels vous vous faites aimer de tous et de tout. Si vous étiez chrétienne, et si l'on vous exposait dans l'amphithéâtre, je suis certaine que les léopards eux-mêmes, prêts à vous défendre, viendraient se coucher à vos pieds. Mais pourquoi prendre cet air sérieux, chère enfant? Vous savez bien que je veux plaisanter.
Agnès paraissait absorbée ; son regard, dirigé devant elle, avait pri cette expression douce et ardente à la fois dont nous avons parlé ; on eûî dit qu'elle voyait, et bien mieux encore, qu'elle entendait un être invisible et tendrement aimé. La vision disparut sans doute, car elle reprit gaiement :
— Eh bien, mais on a vu des choses plus étranges ; et, en tout cas, si ur événement aussi terrible devait arriver, Syra serait précisément la personne que chacun voudrait voir auprès de soi dans un pareil moment : ainsi donc, il faut, en vérité, que vous me la cédiez.
— Pour l'amour du Ciel, Agnès ne donnez pas à mes paroles une portée aussi sérieuse. Je vous assure que je les ai dites pour plaisanter. J'ai trop bonne opinion de votre bon sens pour croire à la possibilité d'un pareil malheur. Mais, quant au dévouement de Syra, vous avez raison. L'été dernier, pendant votre absence, j'ai été dangereusement malade d'une fièvre contagieuse ; pour forcer mes autres esclaves à s'approcher de moi il fallait employer le fouet, tandis que la pauvre créature voulait à peine me quitter; elle m'a veillée, m'a soignée jour et nuit; et je crois, en vérité, qu'elle a de beaucoup hâté ma guérison.
— Et ne l'avez- vous pas aimée en reconnaissance d'un pareil service?
— L'aimer? aimer une esclave l enfant I Sans doute j'ai pris soin de ta récompenser généreusement ; et cependant je ne puis deviner l'emploi qu'elle fait de ce que je lui donne. Les autres esclaves m'aiBrment qu'elle ne met rien de côté, et, toutefois, elle ne dépense rien pour elle. Bien Tûieux, j'ai entendu dire qu'elle partage sottement sa nourriture de chaque jour avec une fille aveugle. Quelle étrange fantaisie, n'est-ce pas?
— Très-chère Fabiola, il faut que Syra soit à moi, s'écria Agnès. Vous vous êtes engagée â m'accorder ma requête. Dites-moi votre prix, et laissez-moi l'emmener dès ce soir.
— Eh bien donc, qu'il en soit ainsi, irrésistible solliciteuse. Mais nous n'allons pas marchander ensemble. Envoyez demain quelqu'un à l'intendant de mon père, et tout s'arrangera. Et, maintenant que cette grande aflaire est terminée entre nous, descendons et allons trouver nos hôtes.
— Mais vous avez oublié de mettre vos bijoux?