LB BANQUET
— Vraiment I firent plusieurs voix en même temps, et comment cela 7
— Les condamnés ordinaires, reprit-il, n'ont naturellement pas un bien grand amour pour leur travail, et il faut à. chaque instant employer le fouet pour les faire avancer : l'œil de l'inspecteur cesse-t-il d'être fixé 6ur eux, l'ouvrage ne va guère. De plus, ils sont (et cela se comprend) grossiers, stupides, querelleurs et murmurant toujours. Mais les chrétiens, quand ils sont condamnés à ces travaux publics, paraissent au contraire satisfaits, et se montrent toujours joyeux et obéissants. J'ai vu en Asie, employés ainsi, de jeunes patriciens, de qui les mains n'avaient jamais auparavant touché une pioche, dont les épaules déhcates n'avaient jamais porté lo moindre fardeau ; ils travaillaient cependant avec ardeur, et semblaient du moins, suivant toute apparence, aussi heureux que dans leurs foyers. Naturellement , cela n'empêche pas les inspecteurs de faire sur eux un fréquent emploi du fouet et du bâton, et ce n'est que juste, puisque la volonté des divins empereurs est que leur sort soit rendu aussi dur que possible : eh bien, malgré tout cela, ils ne se plaignent jamais.
— Je ne puis dire que j'admire beaucoup ce genre de justice, répliqua Fabiola; mais quelle race étrange ce doit être I Je serais très-curieuse de connaître la cause de la stupidité ou de l'insensibilité contre nature de ces chrétiens.
Proculus répondit d'un air railleur : « Voici Calpurnius qui pourra sans doute nous instruire ; car c'est un philosophe, et je me suis laissé dire qu'il pouvait pérorer pendant une heure sur un sujet quelconque, depuis les Alpes jusqu'à une fourmilière. »
Calpurnius, mis ainsi au défi, et convaincu que cette railleriB était un compliment, prit la parole d'un air solennel : « Les chrétiens, dit -il, forment une secte étrangère dont le fondateur florissait en Chaldée il y a bien des siècles. Sa doctrine fut apportée à Rome, du temps de Vespasien, par deux frères nommés Pierre et Paul. Certaines gens soutiennent que ce sont deux frères jumeaux, les mêmes que les Juifs appellent Moïse et Aaron, et dont le second a vendu à l'autre son droit d'aînesse pour un chevreau, de la peau duquel il avait besoin pour se faire des chirotèques (chirotecœ, gants). Mais je n'admets pas cette identité, attendu qu'il est rapporté dans les livres mystiques des Juifs que le second de ces frères, voyant que les victimes de l'autre rendaient des augures plus favorables que les siennes, le tua, comme notre Romulus l'a fait de Rémus, mais avec cette difl'érence qu'il se servit, pour cela, d'une mâchoire d'âne. C'est en punition de ce crime qu'il fut pendu par Mardochée, roi de Macédoine, à un gibet haut de cinquante coudées, sur la requête de leur sœur Judith. Quoi qu'il en soit, Pierre et Paul étant venus à Rome, ainsi que je l'ai déjà dit, le premier fut reconnu n'être qu'un esclave fugitif de Ponce-Pilate, et crucifié sur le Janicule par ordre de son maîtie. Leurs partisans, qui devinrent nombreux, prirent la croix pour symbole, et ils l'adorent; ils considèrent comme le plus grand honneur d'être frappés da coups, et ils regardent même une mort ignominieuse comme le meilleur moyen de ressembler à leurs maîtres, et — du moins ils se le figurent — d'aller les rejoindre dans je ne sais quel lieu par de là les nuages ' . «
(1) Lucieo. J)€ morte PcregrinU