II. — REDTÎIONC
De toutes les collines de la ville de Rome, celle dont on retrouve les coiitoura avec le plus de certitude, est, sans contredit le mont Palatm. Auguste l'ayant choisi pour y établir sa résidence, plusieurs empereurs suivirent son exemple ; mais ils transformèrent peu à peu la modeste demeure en un palais dont les bâtiments envahirent bientôt la colline tout entière. Néron toutefois, peu satisfait des dimensions de l'édifice, délruisit les quartiers qui l' en viionn aient eu y uitlLaal !<• f^iu et éteiidit
ainsi la résidence impériale jusqu'au pied du raont Esquilin qui l'avoisine, «'emparant ainsi de tout l'espace situé entre les deux collines et qu'occupe aujourd'hui le Colisée. Vespasien abattit cette Maison d'Or dont les voûtes, couvertes de peintures magnifiques, subsistent encore, et de ses matériaux construisit l'amphithéâtre que nous venons de nommer, ainsi que d'autres bâtiments. L'entrée du palais, peu de temps après cette époque, vint s'ouvrir sur la Via sacra ou voie sacrée, à côté de l'arc de Titus. En traversant un péristyle, le visiteur se trouvait dans une cour magnifique, dont on peut encore très-distinctement suivre le plan. Tournant ensuite à gauche, il entrait dans un immense espace carré planté d'arbres, de buissons et de fleurs, disposé par Domitien et consacré par lui à Adonis. En appuyant toujours sur la gauche, on pénétrait dans une série d'appartements construits par Alexandre Sévère en l'honneur de sa mère Mamméa dont ils portaient le nom. Ils s'ouvraient sur le mont Cœlius, juste à l'angle de cette colline qui s'élève en face de l'arc de triomphe de Constantin, construit plus tard, et de la fontaine appelée Meta sudans '. C'était là que se trouvait l'appartement qu'occupait Sébastien, en sa qualité de tribun ou d'officier supérieur de la garde impériale. Cet appartement se composait de quelques chambres très-modestement meublées, ainsi qu'il convenait à un soldat et à un chrétien. Sa maison se bornait à quelques alîranchis et à une vénérable matrone qui avait été ra nourrice et qui l'aimait comme son fils. Tous étaient chrétiens, de même que les hommes de sa cohorte ; les uns l'étaient devenus par leur conversion ; les autres, et c'était le plus grand nombre, avaient été recrutés avec soin parmi les fidèles.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis les scènes décrites dans le dernier chapitre. Environ deux heures après le coucher du soleil, Sébastien, accompagné d'un jeune homme que nous connaissons déjà, montait les marches du péristyle dont nous venons de parler. Pancrace admirait et aimait Sébastien de cette sorte d'affection que l'on peut supposer exister chez un jeune et ardent o2icier pour un brave capitaine plus âgé que lui, qui veut bien l'admettre à son amitié. Cependant ce n'était pas en sa qualité de soldat de Cf;sar, mais bien comme champion du Christ, que le jeune écolier estimait le vaillant tribun, dont la générosité, l'élévation d'âme et la bravoure étaient voilées sous tant de douceur et de simplicité, et accompagnées de tant de prudence et de discrétion, qu'il inspirait la confiance et l'abandon à tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui. De son côté, Sébastien n'aimait pas moins Pancrace à cause de son ardeur pleine de simplicité, et de l'innocence et de la candeur de son û,me. Il prévoyait les dangers auxqeuls pouvaient l'entraîner son impétuosité et sa chaleur juvénile, et l'encourageait à se rapprocher de lui, afin d'être mieux à même de le guider, et peut-être de le retenir.
Au moment où ils pénétraient dans cette pr.rtie du palais dont la garde était commise à la cohorte de Sébastien, celui-ci dit à son compagnon :
— Chaque fois que j'entre ici, je suis frappé de la bonté de la Piovidence divine, qui a voulu que l'on érigeât, en quelque sorte à la porte même
(1) • Ln Sorn# qui eue. •. C'était un obélisque de briques (U existe encore) revêtu de niarbre, du sommet duquel s'échappait une nappe d'eau qui coulait jusqu'au bas coiiioie une r:oucb.« fie cristal, pour •« perdre dau» un bassin place »u-d*esous.
du palais des Césars, l'arc de triomphe qui rappelle à la fo's et la chute da i)reinier grand système qui était l'antagoniste du christianisme, et l'accomplissemenl de la plus grande prophétie de l'Evangile, c'est-à-dire la destruction de Jérusalem par la puissance romaine i. Je ne puis m'empêeher de penser qu'un autre arc de triomphe s'élèvera quelque jour aussi en mémoire d'une victoire non moins grande sur le second ennemi de notre rf^iigion, sur rem{)ire de Rome païenne elle-même.
— Kh quoi ! considérez-vous le renversement de ce vaste empire comme le moyen d'établir le christianisme?
— Dieu m'en garde! Pour le maintenir, je verserais les dernières gouttes de mon sang, comme j'en ai déjà versé les premières. Mais, soyez-en certain, lorsque l'empire sera converti, ce ne sera pas d'une façon graduelle, et pas à pas, ainsi que noua le voyons aujourd'hui ; ce sera par quelque moyen tellement surhumain, tellement divin, que nous ne pouvons l'imaginer, même dans nos aspirations les plus ambitieuses; tous s'écrieront d'une voix commune : Ceci est le changement opéré par la droite du Très-Haut 1
— Je le crois aussi; mais votre idée d'un arc de triomphe chrétien suppose un instrument terrestre : où pensez-vous qu'il réside?
— Miiis, à vous dire vrai. Pancrace, mes pensées, je l'avoue, se tournent vers la famille de l'un de nos Augustes, comme présentant déjà un germe de dispositions meilleures : je veux parler de Constance Chlore.
— Cependant, Sébastien, si vous vous exprimiez ainsi devant les plus instruits et les plus vertueux de nos vieillards, combier d'entre eux vous diraient, et disent même, que de semblables espérances se sont éveillées sous les règnes d'Alexandre, de Gordien ou d'Aurélien, et se sont évanouies. Pourquoi, demandent-ils, pourquoi devrions-nous nous attendre à de plus heureux résultats?
— Je ne le sais que trop, mon cher Pancrace, et j'ai souvent déploré avec amertume ces sombres prévisions qui éteignent notre énergie ; ces pensées décourageantes que la vengeance est perpétuelle et la miséricorde seulement temporaire ; que le sang des martyrs , que les prières des vierges n'ont pas le pouvoir d'abréger les temps d'épreuves et de hâter les jours de grâce.
En s'eutretenaut de la sorte, ils étaient arrivés à l'appartement de Sébastien, dont la pièce principale était éclairée et évidemment préparée pour une réunion. Vis-à-vis de la porte était une fenêtre s'orvrant jusqu'au parquet, et donnant sur un' terrasse qui régnait tout le long de cette partie du bâtiment. Elle l.aissait apercevoir une nuit si sereine, qu€ tous les deux traversèrent la chambre sans y penser et ne s'arrêtèrent que sur la terrasse. Une vue ravissante, spleudide s'otîrait à leurs regards. La lune brillait au plus haut des cieux ; elle semblait y flotter de cette façon particulière qui n'appartient qu'aux nuits italiennes : Cfl n'était pas une surface plate et sans relief; c'était un globe plein et saillant, baigné dans l'atmosphère ambiante de son éclat resplendissant. Les étoiles en avaient pàLi ; aussi paraissaieut-elles s'êtr:^ retirées en groupes pressés et plus brillants, jusque dans les parties les plu»
(1) L'aro d« ;> iomphA d* Tu^a, sur !e~iu»l sua« repr^teotûas 1m (l«puuilX«B du tesj;>l« à* iis uiA.ieiu.
reculées de l'azur du ciel. Ce fut dans une nuit pareille que, bien des années plus tard, Monique et Augustin, assis près d'une fenêtre à Ostie, 8'eQtretenaient des choses célestes.
Et. à vrai dire, tout ce que découvraient les deux jeunes gens, tout, au-dessous d'eux, autour d'eux, était grand et magnifique. D'un côté, le Colisée, ou amphithéâtre de Flavien, se développait dans toute son immensité, et le doux murmure de la fontaine en laissant couler son onde argentée sur les parois de l'obélisque, comme la vague marine qui glisse sur un rocher incliné, arrivait harmonieux à l'oreille. De l'autre côté, s'élevait le b.Miinent superbe nommé le Septizonium de Sévère; en face, et se dressant au-dessus du mont Coelius, les bains somptueux de Caracalla réfléchissaient W.s rayons d'une lune d'automne sur leurs murailles de marbre et leurs piliers massifs. .Mais tous ces monuments merveilleux de la gloire terrestre demeuraient inaperçus des deux jeunes chrétiens qui se tenaient debout et silencieux : le plus Agé avait passé son bras droit autour du cou de son compagnon dont l'épaule lui servait d'appui. Après une longue pause, il reprit le fil de l'entretien qu'il avait interrompu, et dit d'une voix plus douce :
— J'allais vous montrer, quand nous nous sommes avancés jusqu'ici, l'endroit que vous voyez à nos pieds et sur lequel j'ai souvent pensé que s'élèverait un jour l'arc de triomphe dont je vous parlais tout à l'heure i. Mais pourrait-on penser à ces misérables choses d'ici-bas, en présence de cette voûte magnifique qui, illuminée avec tant d'éclat, s'arrondit au-dessus de nous comme pour attirer en haut et nos yeux et nos cœurs?
— C'est vrai, Sébastien ; et j'ai quelquefois pensé que si la partie du fii-mament vers laquelle peut se tourner l'œil humain, tout pécheur et tout misérable que soit l'homme, est si belle et si brillante, que doit donc être la partie supérieure sur laquelle daigne s'arrêter l'œil de Celui dont la gloire ne connaît point de bornes. Je m'imagine que ce doit être comme un voile richement brodé, dont le tissu laisse échapper quelques fils d'or, seules beautés que nous puissions en apercevoir. Oh I de quelle magnificence vraiment royale doit être cette surface supérieure qu'effleurent les pieds légers des anges et ceux des justes qui sont arrivés à la perfection I
— C'est une pensée gracieuse que vous avez là, Pancrace, et qui n'en est pas moins vraie. Elle nous montre que le voile étendu entre nous qui travaillons ici-bas , et l'Eglise triomphante assise là-haut dans sa gloire, est léger et facile à traverser.
— Et, pardonnez-moi, Sébastien, dit le jeune homme en attachant sur son ami le même regard calme et pensif qu'il opposait, quelques soirées auparavant, au regard inspiré de sa mère; pardonnez-moi si, tandis que vous parlez avec tant de certitude de cet arc futur qui doit rappeler le triomphe du christianisme, je vois déjà devant moi, construit et tout ouvert, l'arc par lequel, tout faibles que nous sommes, nous pouvons rapidement mener l'Kglise au triomphe de la gloire, et arriver nous-mêmes à celui de la félicité.
— Où est cet arc dont vous voulez parier, mon cher enfant *
(1) L'arc do Coustantin s'âieve préciscineni nu-dcksuuit l'endroit où se ^jassait la acèse gui •n% ici racontée.
Pancrace étendit la main vers la gauche avec fermeté, et dit :
— Ici noble Sébastien, et c'est chacun des arceaux de l'amphithéâtre de Flavien qui conduit aux arènes au-dessus desquelles, anssi léger que le tissu qui abri le les spectateurs, s'étend le voile dont vous venez de parler. Mais écoutez !
— C'est le rugissement du lion qui se fait entendre au pied du mont Cœlius 1 s'écria Sébastien étoni)é. Des bêtes féroces doivent être arrivées au vivarium * de l'amphithéûtre, car il n'y en avait point hier, je le sais.
— Oui, écoutez ! continua Pancrace sans paraître remarquer l'interruption. Ce sont les accents de la trompette qui nous appellent; c'est la musique dont les sons doivent nous accomp.igner dans notre triomphe.
Tous deux se turent quelque temps; Paucrace rompit le premier le silence : — Ceci me rappelle une affaire .sur laquelle j'ai besoin de prendre votre avis , mon conseiller fidèle; votre société arrivera-elle bientôt?
— Pas encore ; et ils ne viendront qu'un à un: jusqu'à ce qu'ils arrivent, venez dans ma chambre, où perstmne ne nous interrompra.
Us longèrent la terrasse et entrèrent dans la dernière pièce de l'appartement: celte pièce était située au coin de la colline exactement vis-à-vis de la fontaine, et les seuls rayons de la lune, pénétrant par la fenêtre ouverte, y jetaient quelque clarté. Le soldat s'arrêta auprès de la fenêtre; Pancrace s'assit sur l'étroite couche militaire de son ami.
— Quelle est cette grande affaire, Pancrace, sur laquelle vous désirez avoir ma sage opinion ? dit l'officier en souriant.
— Ce sera peut-être, dit le jeune homme timidement, une bagatelle pour un homme généreux et entreprenant comme -^ous; mais, pour un enfant inexpérimenté et faible comme moi, c'est une affaire très-importante.
— Dans tous les cas, ce ne peut être qu'une chose vertueuse et louable, je n'en doute pas : contez-la-moi, et je vous promets de vous aider.
— Eh bien donc, Sébastien — vous ne vous moquerez pas de moi, n'est-ce pas ? — continua Pancrace hésitant et rougissant à chaque mot. Vous savez que j'ai à la maison une assez grande quantité de vaisselle d'argent qui ne me sert pas — véritable embarras chez nous, pour le genre de vie simple que nous menons, comme vous savez Quant à ma mère bien-aimée, malgré tout ce que je puis dire, elle ne veut pas porter ses nombreux bijoux qui sont devenus d'un goût suranné ; ils demeurent donc enfermés et inutiles à tout le monde. Je n'ai personne à qui ces biens puissent retourner en héritage. Je suis et je serai le dernier de ma race. Vous m'avez souvent dit quels étaient en pareils cas les héritiers naturels d'un clirélien — la veuve, l'orplieliu, le pauvre, celui qui est sans appui Pur la terre. Pounpioi ceux-ci attendraient-ils. jusqu'à ma mort, ce qui leur revient de droit? et si une persécution est [)roche, pourquoi courir le rioquede voir ces richesses confisquées par l'Etit, ou pillées par les licteurs au détriment de nos héritiers légitimes, lorsqu'on nous demandera jusqu'à notre vie môme ?
— Paucrace, dit Sébastien, je vous ai écouté jusqu'au bout sans interrompre par une observation vos nobles paroles. Je voulais vous laisser le mérite de les exprimer tout entières. Mais dites-moi, maiuleuaut,
(1) L'eudroit où l'ou gardait .'«a >>«>t<:« tii-ucot duatiuées aux spect&clei des aj-ea«k.
qu'est-ce qui vous fait douter en cette circonstance et hésiter sur le parti que vous désirez prendre?
— Eh bien, à vous dire vrai, je crains qu'il ne soit bien présomptueux et bien inconvenant pour un jeune homme de mon âge de m'offrir à faire ce que certaines gens considéreront sans doute comme quelque chose de grand et de généreux ; tandis qu'il n'eu est rien, je vous l'assure, mon cher Sébastien, car je ne tiens nullement à tous ces objets ; ils ne sont pour moi d'aucune valeur, mais ils peuvent l'être pour les pauvres, surtout aux jours d'épreuve qui s'avancent.
— Et Lucine, sans doute, y consent?
— Oh 1 soyez sans crainte à cet égard. Je ne toucherais pas même à un grain de poussière d'or sans son agrément. Mais voici surtout ce qui me fait vous demander votre assistance. Je ne pourrais jamais supporter l'idée que l'on sût que j'ai eu la hardiesse de faire quoi que ce soit d'étrange, particulièrement pour un enfant. Vous me comprenez. Ainsi ce dont j'ai besoin et ce dont je vous prie, c'est que la distribution ait lieu dans quelque autre maison que la mienne et comme venant de... de quelqu'un qui a bien besoin des prières des fidèles, des pauvres principalement, et qui désire demeurer inconnu.
— Je vous rendrai ce service avec bonheur, cher et vraiment généreux enfant. Mais chut! n'avez-vous pas entendu dans l'instant prononcer le nom de la noble Fabiola? Tenez, encore! et l'on vient d'y ajouter une épithète qui n'exprime pas la bienveillance.
Pancrace s'approcha de la fenêtre ; deux voix se faisaient entendre, et 81 près d'eux, que la corniche seule leur cachait les deux interlocuteurs, dont l'un était une femme évidemment; l'autre un homme. Quelques moments après, tous deux s'avancèrent un peu et se trouvèrent éclairés par la lune, dont la lumière était presque aussi éclatante que celle d« l'astre du jour.
— Je connais cette négresse, dit Sébastien ; c'est Afra, l'esclave noir de Fabiola.
— Et l'homme, ajouta Pancrace, est Corvinus, mon ancien compa gnon d'école.
Les deux amis crurent de leur devoir de saisir, s'il était possible, le flb> de ce qui ressemblait à un complot; mais comme les deux interlocuteurs, se promenaient en causant, les deux chrétiens ne pouvaient saisir que des phrases sans suite. Quant à nous, sans nous borner à ces fragments, nous rapporterons la conversation dans son entier Un mot seulement, avant d'aller plus loin, sur les deux interlocuteurs.
Nous connaissons suffisamment l'esclave africaine. Corvinus, nous l'avons déjà dit, était le fils de Tertullus, autrefois préfet du Prétoire. Cette charge, inconnue sous la république et de création impériale, avait, depuis le règne de Tibère, successivement absorbé presque toute la puissance tant civile que militaire; et celui qui en était investi remplissait, souvent aussi les devoirs déjuge suprême de la justice criminelle dans Rome. Il fallait avoir l'âme peu sensible pour occuper cet emploi à la' satisfaction de maîtres despotiques et inexorables. Etre assis, pendant tout le jour, dans un tribunal entouré de hideux instruments de torture; demeui'ei insensible aux cria et aux gémissements des femmes, des vieil-
lards et des enfants auxquels on les appliquait ; savoir diriger d'un côté un tranquille interrogatoire contre un malheureux étendu sur le chevalet et palpitant dans les angoisses de l'agonie ; d'un autre, faire exécuter la sentence qui condamnait un ir fortuné à périr sous les fouets armés de balles de plomb ; dormir d'un sommeil calme après de telles scènes et se lever avec le désir de les voir se renouveler, c'était là une occupation à laquelle tout membre du barreau de Rome n'était pas supposé devoir aspirer. TertuUus avait été rappelé de Sicile pour remplir cette charge ; Don qu'il fût cruel, mais parce que c'était un homme au cœur froid, incapable de pitié et de partialité. Toutefois son tribunal fut la première écoïC de Corvinus ; étant encore enfant, il savait rester des heures entières, assis aux pieds de son père, se repaissant des spectacles cruels qui se donnaient sous ses yeux et uiontraut du dépit quand un accusé s'en allait absous. Il grandit de cette façon en stupidité, en rudesse et en brutalité, et il n'avait pas encore atteint l'âge de condition d'homme, que son visage, couvert de taches et de pustules, ses yeux rouges, dont l'un était à moitié fermé, annonçaient déjà des mœurs dissolues et débauchées. Sans goût pour les choses délicates, saus dispositions pour l'étude, il réunissait en lui une certaine somme de courage et de force physiques avec une mesure considérable de ruse vulgaire. Jamais son cœur n'avait ressenti de sentiments généreux, jamais il n'avait dompté une passion mauvaise. Nul homme ne lui avait fait une offense, qu'il ne l'exécrât et ne cherchât à en tirer vengeance. Il y avait surtout deux individus auxquels il avait juré de ne jamais paruonner; c'était le maître d'école qui l'avait souvent châtié pour son impudente paresse, et le condisciple qui avait répondu par une bénédiction à son outrage brutal. Qu'on lui fît justice ou miséricorde, du bien ou du mal, ou lui devenait également odieux.
Tertullus n'avait pas de fortune à lui laisser, et, quant à lui, il paraissait peu apte à s'en faire une par ses talents. En posséder, cependant, était son unique désir, car les richesses pouvant lui permettre de satisfaire tous ses goûts, étaient dès lors pour lui la suprême félicité. Une riche héritière, ou plutôt une riche dot lui semblait le moyen le plus simple pour atteindre son but. Trop ignorant, trop gauche et trop maladroit pour se pousser dans le monde, il cherchait par d'autres moyens, plus analogues à son humeur, à parvenir au but de ses désirs ambitieux ou cupides. Sa conversation avec l'esclave noire nous les fera apprécier mieux que tous nos discours ne le pourraient faire.
— Je suis venu te trouver encore à la Meta sudans, et, pour la quatrième fois , à cette heure incommode. Quelle nouvelle as-tu pour moi?
— Aucune, sinon que ma maîtresse part après demain pour sa villa de Cajeta (Gaéte) et que, naturellement, je pars avec elle. J'aurai donc besoin de plus d'argent pour poursuivre les opération» quo j'ai entreprise en votre faveur.
— De l'argent? encore 1 Je t'ai déjà donné tout ce que j'ai reçu de mon père depuis plusieurs mois.
— Mais savez- vous bien ce qu'est Fabiola?
— Oui, sans doute; c'est le plus riche parti de Rome.
— L'orgueilleuse et insensible Fabiola n'est pas facile à gagner.
— Et cependant tu m'avais promis que tes philtres et tes charmes m'assureraient sa main ou du moins sa furtune. Qu'est-ce que tout cela peut coûter?
— ïrès-cher, en vérité. J'ai besoin des ingrédients les plus précieux, et il faut les acheter. Et puis, croyez-vous que je sois d'humeur à aller au milieu des tombeaux de la voie Appienne, à une heure semblable, pour y recueillir les simples qui me sont nécessaires, et tout cela sans être convenablement récompensée? Mais que comptez-vous faire pour seconder mes eiibrts? Je vous ai déjà ditque cela devait en hâter lesuccès .
— Eh ! que puis-je faire? Tu sais que ni la nature ni l'éducation ne m'ont taillé de iaçon à produire une bien grande impression sur le cœur de qui que ce soit. Je me fierais plutôt à la puissance de ton art mystérieux.
— En ce cas, laissez-moi vous donner un conseil, si vous n'avez ni grâces ni dons naturels qui puissent vous gagner le cœur de Fabiola.
— Sa fortune, tu veux dire?
— L'un ne va pas sans l'autre : soyez sûr qu'il est un moyen que vous pouvez employer et qui est irrésistible.
— Quel est ce moyen?
— L'or.
— L'orl et oil en trouver? c'est précisément ce que je cherche. La négresse sourit avec malignité et continua :
— Que n'en gagnez-vous comme Fulvius en gagne?
— Et comment le gague-t-il?
— Par le sang.
— Comment sais-tu cela?
— J'ai fait la connaissance d'un vieux serviteur qui l'accompagne et qui, s'il n'a pas la peau tout à fait aussi noire que la mienne, se rattrape largement par la noirceur de son âme. Son langage et le mien ont assez de rapport pour que nous puissions nous comprendre. Il m'a fait de nombreuses questions au sujet des poisons, et m'a donné à entendre qu'il rdchèterait ma liberté et m'emmènerait dans son pays pour m'épouser : mais j'ai en vue quelque chose de mieux, je l'espère. Quoi qu'il eu soit, j'ai tiré de lui tout ce que je voulais savoir.
— Et qu'as-tu appris?
— Que Fulvius a découvert une grande conspiration ourdie contre Diociétien, et, à un clin d'œil significatif du vieux scélérat, j'ai compris tout d'abord que c'était lui-même qui l'avait tramée. Il a été envoyé à Rome avec de puissantes recommandations pour y être employé dans le même commerce.
— Mais je ne suis habile, ni à ourdir ni à découvrir des conspirations ; tout au plus serais-je bon pour punir les conspirateurs.
— Il y a cependant un moyen facile.
— Quel est-il ?
— Il existe dans mon pays une sorte de grands oiseaux que vons tenteriez en vain d'atteindre à la course, même en étant monté sur le cheval le plus rapide, mais qui, si vous vous mettez doucement à leur recherche, sont les premiers à se trahir, car ils ne cachent que leurs tètes.
— Qui veux-tu désigner par cette allégorie 1
— Les chrétiens. Ne dit-on pas qu'une persécution va bientôt sévir contre eux?
— Oui, et une persécution terrible, une persécution telle, qu'on n'en a point encore vu jusqu'ici.
— En ce cas, suivez mon conseil. Ne vous fatiguez pas à les chasser pour ne saisir, après tout, qu'un maigre gibier ; ouvrez l'œil et mettezvous à l'aifut d'une ou deux pièces des plus grasses, de celles qui ne se cachent qu'à demi : fondez tout à coup sur elles, sachez tirer une large part de la confiscation de leurs biens, puis venez nous olTrir une bonne poignée d'or pour eu obtenir deux en retour.
— Merci, merci; je te comprends. Tu ne les aimes donc pas non plus, ces chrétiens?
— Si je les aime? — J'ai en horreur toute leur race entière. Les esprits que j'adore en exècrent jusqu'à leur nom. — Puis elle ajouta avec un affreux sourire de haine. « Je soupçonne une de mes compagnes d'appartenir à cette secte odieuse. Oh I que je la déteste I »
— Qui te le fait soupçonner ?
— D'abord elle ne ferait pas un mensonge pour tout au monde, et elle nous met à chaque instant dans les plus terribles embarras par sou absurde véracité.
— Bien I et puis?
— Et puis, elle ne tient ni à l'argent ni aux présents, et cela fait que l'on ne vient pas nous en offrir.
— Encore mieux I
— Et enfin elle est... — Le dernier mot vint s'éteindre dans l'oreille de Corvinus, qui répliqua :
— A merveille I en vérité : je suis sorti aujourd'hui des portes de la ville pour aller à la rencontre d'une caravane de tes compatriotes qui sont arrivés, mais tu l'emportes sur eux tous.
— Vraiment 1 s'écria Afra enchantée, et qu'était-ce que cette caravane?
— Des africains 1, tout bonuement, répliqua Corvinus en riant ; des lions, des panthères, des léopards.
— Misérable ! est-ce ainsi que vous osez m'outrager?
— Allous, allons, apaise-toi. On les amène tout exprès pour te déiiarrasser de tes odieu.K chrétiens, Quittous-nous bons amis. Voici ton argent. Riais que ce poit le dernier, et fais-moi savoir quand tes philtres commenceront à opérer. Je n'oublierai point tes avis à propos de l'or des chrétiens : ces conseils me vont parfaitement.
Comme il s'éloignait par la voie sacrée, la négresse fit semblant de prendre par la voie Carinœ, sise entre le Palatin et le mont Cœlius; puis, ♦eveuaut sur ses pas et le suivant des yeux ; « Insensé ! dit elle, de croira que je vais, pour un être tel que toi, faire des expériences sur une femme de l'humeur de Fabiola 1 »»
Elle le suivit à distance, puis tout à coup se détourna et entra dans le vestibule du palais, à ce que crut voir Sébastien et à son grand étonnefflent. Il résolut aussitôt de mettre Fabiola en garde conti'e ce complot ;
(1) Nom génériquH donné à toutes le» bêtes sauvages de cette partie du monde, pour let distinguer des cura et do autres eb^eces originaires du Nord.
mais a lui fallait attendre, pour cela, que la jeune fille fût revenue de la campagne.
Quand les deux Jeunes gens rentrèrent dans la chambre par laquelle ils avaient pénétré d'abord dans l'appartement, ils y trouvèrent réunie toute la société qu'ils attendaient. Un repas frugal avait été placé sur la table, afin surtout de justifier la réunion aux yeux de tout importun qui se serait présenté au milieu d'elle sans être attendu. L'assemblée était nombreuse et variée : il y avait des prêtres, des laïques, des hommes et des femmes. Le but de la réunion était de se concerter sur les mesures à prendre par suite d'un fait qui avait eu lieu tout récemment dans le palais, et que nous allons raconter brièvement.
Investi de la confiance illimitée de l'empereur, Sébastien employait toute l'influence qu'elle lui donnait pour propager la foi chrétienne dans l'intérieur du palais. De nombreuses conversions avaient eu lieu successivement ; mais, quelque temps avant l'époque dont nous écrivons l'histoirp, il s'en était opéré une en masse et dont nous trouvons les détails consignés dans les Actes authentiques de ce glorieux soldat En vertu des lois anciennes, un bon nombre de chrétiens avaient été arrêtés et soumis à un interrogatoire qui souvent se terminait par la mort. Deux frères, Marcus et Marcellianus, avaient été accusés ainsi, et n'attendaient plus que l'exécution de leur sentence, lorsque leurs parents, ayant, été admis à les visiter, les supplièrent avec des larmes de sauver leurs jours par une apost'-.sie. Ils parurent ébranlés et promirent de délibérer. Sébastien l'apprit et courut à la prison afin de les sauver de leur perte. Il était trop connu pour que l'on osât lui en refuser l'entrée, et, semblable à un ange de lumière, il pénétra dans leur sombre séjour. Il consistait en une chambre solidement bâtie, de la maison môme du magistrat qui avait été commis àleur garde ; d'ordinaire, le choix du local destiné à la détention des accusés était laissé au soin de ce fonctionnaire, et, eu ce moment, Tranquilhnus, père des deux jeunes gens, avait obtenu pour eux un délai de trente jours, afin d'essayer d'ébranler leur constance; pour seconder ses eiïorts, le magistrat préposé à leur garde, Ni€ostrate, leur avait donné sa propre maison pour prison. L'entreprise de Sébastien était donc hardie et pleine de dangers. Outre les deux captifs chrétiens, seize autres prisonniers, mais tous idolâtres étaient rassemblés en ce heu ; puis les parents de ces infortunés jeunes gens, pleurant sur eux, et les couvrant de cares.^es pour les déterminer à se dérober au triste sort qui les menaçait; venaient ensuite Claudius, leur geôlier, le juge Nicostrate lui-même avec Zoé, sa femme, que la pitié attirait, et qui souhaitaient ardemment de voir ces jeunes gens échapper à la mort. Sébastien pouvait-il espérer que, parmi tant de personnes, il ne s'en trouverait pas une qui, par un sentiment de devoir officiel, 1 espérance du pardon ou la haine du christianisme, E3 s'empressât de le trahir, s'il se déclarait chrétien? et ne savait-il pas qu'une pareille révélation entraînait son supplice 2
AUTOES RÉUNIONS. 45
n le savait cependant, mais que lui importait? Si, au lieu de deux martyrs, il en devait être offert trois à Dieu, tant mieux I tout ce qu'il redoutait, c'est qu'il n'y en .eût point. La chambre était une salle de banquet, rarement ouverte pendant le jour, et qui, par conséquent, n'avaii pas besoin d'être fort éclaiiée; ce qu'elle recevait de lumière venait, comme dans le Panthéon, d'une ouverture pratiquée au plafond; et Sébastien, désireux d'être vu de tous les assistants, se plaça dans le rayon du jour qui pénétrait par le haut et qui, lumineux et éclatant là où il tombait, laissait cependant le reste de la salle dans la demi-teinte. Ce rayon se jouait sur l'or et sur les pierreries de sa riche armure de tribun, et à. chaque mouvement de Sébastien se répandait en étincelles de teintes diverses jusque dans les coins les plus reculés de la sombre prison, tandis qu'il descendait tranquille et ferme sur la tête nue du jeune soldat, faisant ressortir ses nobles traits qu'adoucissait le sentiment d'une tendre pitié, quand ses yeux s'arrêtaient sur les deux confesseurs ébranlés. Quelques moments s'écoulèrent avant qu'il pût exprimer par des paroles toute la violence de sa douleur; à la fin, elle se fit jour, mais d'une voix altérée.
— Saints et vénérables frères, dit-il, vous qui avez rendu témoignage au Christ, vous qui êtes en prison pour Lui, vous dont les membres gardent encore les traces des chaînes que vous avez portées pour sa cause, vous qui avez goûté les tortures ainsi que Lui , — je devrais tomber à vos pieds, vous rendre hommage, et implorer vos prières au lieu de me présenter devant vous pour vous encourager, bien moins encore pour vous reprendre. Ce que j'ai entendu dire est-il donc bien vrai? quoi 1 au moment où les anges atUichaieut la dernière lleur à vos couronnes, vous les auriez invités à s'arrêter, et même vous auriez eu la pensée de leur dire de les défaire, et d'en jeter les fleurs aux vents ? Puis- je croire que vous dont les pieds touchent déjà le seuil du paradis, vous songiez à les retirer en arrière pour revenir fouler de nouveau cette vallée d'exil et de larmes?
Les deux jeunes gens baissèrent la tête en pleurant, confessant humblement ainsi leur faiblesse. Sébastien continua :
— Vous ne pouvez soutenir le regard d'un pauvre soldat tel que moi, du dernier des serviteurs du Christ : comment soutiendrez-vous donc le regard irrité du Seigneur que vous songez à renier devant les hommes (mais que vous ne pouvez renier au fond de votre cœur), dans ce jour terrible où Lui vous reniera à son tour devant les anges? Que ferez-vous, lorsqu'au heu de vous piésenter devant lui sans crainte, ainsi qu'il convient à de bons et fidèles serviteurs, comme demain vous l'auriez pu faire, vous aurez à paraître en sa présence après avoir, en rampant, traversé quelques années d'infamie, et rejetés par l'Eglise, méprisés de ses ennemis mêmes, et, ce qui est plus cruel encore, rongés par le ver éternel de la conscience et victimes d'un remords incessant?
— Arrt'tez; oh I par pitié 1 arrêtez, jeune homme, qui que vous soyez, s'écria Tranijuillinus, le père des deux jeunes gens. Cessez de parler à mes fils avec aut/mt de sévérité; s'ils ont été ébranlés, c'est aux larmes de leur mère, c'est à mes supplic;itions qu'ils ont cédé, je l'atteste, et non pas aux tortures qu'ils ont endurées avec tant de courage. Pourquoi abandonneraient- ils à la misère et à la douleur leurs infortunés parents? Est-ce là ce que votre rehgion commande, et pouvez-vous biea la dire sainte ?
— Prends patience, bon vieillard, dit Sébastien avec un regard et un accent plein de douceur, et laisse-moi d'abord parler à tes fils. Ils comprennent mes paroles, et c'est ce que tu ne peux faire encore, mais avec la grâce de Dieu tu le pourras bientôt, — En effet, votre père a raison de dire que c'est pour l'amour de lui, pour l'amour de votre mère que vous avez hésité afin de savoir si vous ne les préféreriez pas à Celui qui vous a dit : « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, celui-là n'est pas digne de moi. » Vous ne pouvez espérer acquérir la vie éternelle pour vos vieux parents en la perdant vous-mêmes. Voulez-vous les fendre chrétiens en abandonnaut le christianisme? Voulez-vous les faire soldats de la Croix en désertant son étendard ? Voulez-vous leur enseigner que ses préceptes sont plus précieux que la vie, en préférant la vie à ses préceptes? Voulez- vous gagner pour eux, non la vie mortelle d'un corps périssable, mais la vie éternelle de l'âme? Hâtez-vous alors de la conquérir vous-mêmes : allez déposer aux pieds de votre Sauveur les couronnes qui vous attendent, allez le supplier de vous accorder le salut de vos parents.
— Assez, assez, Sébastien ; nous sommes décidés, s'écrièrent à la fois les deux frères.
— Claudius, dit l'un, rechargez-moi des chaînes que vous m'aviez ôtées.
— JJicostrate, ajouta l'autre, donnez des ordres pour que la sentence soit exécutée.
Mais ni Claudius ni Nicostrate ne bougèrent.
— Adieu, père bien-aimé, adieu, mère tant chérie, dirent tour à tour les deux martyrs en embrassant leurs parents,
— Non, reprit le père, nous ne vous quitterons plus. Nicostrate, allez dire à Chromatins qu'à partir de ce moment je suis chrétien comme mes fils; je veux mourir avec eux pour une religion qui, de deux enfants, sait faire deux héros. « Et moi, dit à son tour la mère, je ne veux pas être séparée de mon mari et de mes enfants. »
La scène qui suivit est au-dessus de toute description. Tous les assistants étaient émus, tous pleuraient ; les prisonniers s'unissaient tous ensemble dans ce tumulte de sentiments nouveaux ; et Sébastien se vit aussitôt entouré par un groupe de femmes et d'hommes que la grâce avait touchés, qu'elle avait attendris parson influence, qu'elle avait subjugués par son pouvoir, et cependant tout était perdu si un seul d'entre eux demeurait en arrière. Sébastien comprit le danger qui menaçait, non sa personne, n)ais l'Église, mais ces âmes hésitant à entrer dans la vie, si la moindre trahison avait lieu. Tous l'entouraient; les uns s'attachaient à ses bras, les autres embrassaient ses genoux, d'autres enfin lui baisaient les pieds, comme s'il eût été un esprit de paix tel que celui qui visita Pierre dans la prison de Jérusalem.
Parmi les assistants, il en était deux cependant qui n'exprimaient aucune pensée. Nicostrate semblait, à la vérité, être ému, mais il n'était nullement vaincu. Ses sentiments étaient agités, mais ses convictions demeuraient inébranlables. Zoé, sa femme, alla, d'un air suppliant, s'agenouiller devant Sébastien, tendit les mains vers lui, mais sans dire ^a mot.
— Allons, Sébastien, dit le gardien des archives, car tel était l'emploi de Nicostrate, il est temps pour toi de partir. Je ne puis m'empêcher d'admirer la sincérité de croyance et la générosité de cœur qui peuvent te faire agir comme tu Tas fait, et qui poussent ces jeunes gens à embrasser la mort ; mais mon devoir est impérieux, et il doit l'emporter sur mes sentiments personnels.
— Et ne crois-tu pas comme les autres?
— Non, Sébastien, je ne cède pas aussi aisément; il me faut des preuves plus évidentes que ne l'est ta vertu même.
— Oh I parle-lui donc alors, toi, dit Sébastien à Zoé, parle, femme fidèle, parle au cœur de ton éjjoux, car, ou je m'abuse, ou tes regards m^' disent que toi, du moins, tu crois.
Zoé se couvrit le visage de ses deux mains, et éclata en sanglots.
— Tu l'as afQigée jusqu'au fond de l'âme, Sébastien, dit le mari ; ne sais-tu pas qu'elle est muette?
— Je l'ignorais, noble Nicostrate ; mais, lorsque je la vis autrefois en Asie, elle pouvait parler, ce me semble.
— Depuis six ans, reprit ce dernier d'une voix défaillante, sa langue, jadis éloquente, est paralysée et n'a proféré aucune parole.
Sébastien demeura un instant silencieux, puis il ouvrit tout à coup les bras et les étendit en avant, ainsi que faisaient toujours les chrétiens pendant leur prière, et levant les yeux au ciel, il s'écria :
— 0 Dieu I père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le commencement de cette œuvre t'appartient, fais que son accomplissement appartienne également à Toi seul. Déploie ta puissance, car elle est nécessaire; confie-la, un moment, au plus faible , au plus pauvre des instruments. Laisse-moi, tout indigne que j'en suis, laisse-moi me servir de l'arme de ta Croix victorieuse, de telle sorte que les esprits des ténèbres s'enfuient devant elle, et que ton salut puisse nous- environner tous. Zoé, lève encore les yeux vers moi.
Les spectateu.'s gardèrent le silence, lorsque Sébastien, après avoir prié en secret pendant quelques instants, fit de la main droite le signe de ia croix sur la bouche delà muette, en disaut : « Zoé, parle; crois-tu?»
— Je crois en Notre-S^igneur Jésus-Christ, répondit-elle d'une voix «claire et ferme ; et elle tomba aux pieds de Sébastien.
Ce fut presque un rugissement que poussa Nicostrate en se jetante genoux également et eu baignant de ses larmes la main droite de Sébastien.
Le triomphe était complet. Tous étaieul vaincus, et sur-le-champ on prit des mesures pour prévenir la découverte du fait. La personne à la responsabilité de laquelle les prisonniers étaient commis pouvait les garder où elle voulait ; et Nicostrate leur donna, ainsi qu'à Tranquillinus et à sa femme, la pleine jouissance de sa maison. Sébastien, sans perdre de temps, les plaça sous la direction du saint prêtre Polycarpe du titre de Saiut-Pastor. C'était une circonstance si extraordinaire, qui demandait tant de mystère, les temps étaient si menaçants et toute cause d'irritation nouvelle devait être évitée avec tant de soin, que l'instruction des néophytes fut pressée et continuée jour et nuit, de façon que le baptême leur fut promptement conféré.
Le nouveau troupeau de fidèleà fut bientôt encouragé et consolé par uy
nouveau miracle. Tranquillinus, qui souffrait cruellement de la goutte, fut instantanément et complétemeot rendu à la santé par le baptême. Chromatius était en ce moment préfet de la cité, et c'était à lui que Nicostrate devait compte de ses prisonniers : il était donc difficile de cacher longtemps à ce fonctionnaire ce qui s'était passé. C'était pour chacun d'eux un cas de vie ou de mort, mais tous, fortifiés par la foi, s'étaient préparés à l'une, comme à l'autre. Chromatius était un homme d'un esprit droit, ennemi de la persécution : il écouta avec intérêt le récit qui lui fut fait. Mais lorsqu'il eut appris la guérison de Tranquiiliuus, il parut vivement frappé, car il était également victime de la même maladie et il en souffrait des douleurs atroces. « Si ce que vous me racontez est vrai, dit-il, et si je puis acquérir l'expérience personnelle de cette puissance curative, je ne résisterai certainement pas à l'évidence. »
Sébastien fut appelé ; mais administrer le baptême, sans le faire précéder de la foi et uniquement dans le but d'essayer sa vertu curative, eût été une superstition. Sébastien eut recours à un autre moyen que nous rapporterons plus loin, et Chromatius guérit complètement. Bientôt il reçut le baptême, et avec lui, son fils Tibertius.
Dès lors, il était clair qu'il ne pouvait continuer à remplir sa charge, et il avait, en effet, envoyé sa démission k l'Empereur. Le père de ce Corvinus qui donnait de si brillantes espérances, Tertullus, préfet du Prétoire, avait été nommé son successeur. Le lecteur comprend déjà sans doute que les faits que nous venons de rapporter, et qui sont tirés des actes de saint Sébastien, s'étaient passés quelque temps avant le commencement de notre histoire, car, dans un de nos premiers chapitres, nous avons parlé du père de Corvinus, comme exerçant déjà les fonctions de préfet de la cité.
Revenons maintenant à cette soirée, pendant laquelle Sébastien et Pancrace trouvèrent rassemblés dans la demeure de l'olBcier la plupart des personnages que nous venons d'éuumérer. Plusieurs d'entre eux habitaient le palais ou dans le voisinage; on remarquait cl outre Castulus, qui occupait un haut emploi à la cour ', et Irène, sa femme. Plusieurs réunions avaient déjà eu lieu pour aviser aux mesures à prendre.afin d'assurer une instruction plus complète aux nouveaux convertis, et pour soustraire à l'observation pubhq ue tant de gens, dont le changement de vie et la retraite de tout emploi ne pourraient manquer d'exciter, l'étonnement et la curiosité. Sébastien avait obtenu de l'Empereur, pour Chromatius, la permission de se retirer dans une villa qu'il possédait en Campanie ; et il avait été décidé qu'un nombre considérable de néophytes iraient l'y rejoindre pour n'y former qu'une famille, y continuer leur éducation religieuse, et s'unir dans des exercices communs de piété. On était arrivé à la saison de l'année oîi tout le monde se retire à la campagne ; l'Empereur lui-même se rendait sur la côte de Naples, et se proposait de partir, de là, pour un voyage dans l'Italie méridionale. Le moment était donc bien choisi pour mettre à exécution le plan concerté. Et, en effet, il est rapporté que le Pape lui-même, après avoir célébré les saints mystères dans la maison de Nicostrate, le dimanche qui suivit cette conversion, avait conseillé cet éloignement de la ville.
(1) U a'est pas dit quel était précisément cet emploL
Dans cette réunion on en régla tous les détails; différentes troupes devaient partir dans le courant de^j jours suivants, et par des routes diverses : les unes par la voie Appieune, les autres par la voie Latine, d'autres encore, contournant la ville de Tibur, par le chemin des montagnes, devaient traverser Arpinum ; mais toutes devaient se réunir à la villa, située près de Capoue. Pendant tout le temps que dura la discussion que nécessitaient ces mesures peut-être trop minutieuses, Torquatus, un des prisonniers précédemment convertis par la visite de Sébastien, se montrait hardi, impatient, téméraire. Il trouvait à redire à toutes les dispositions, paraissait mécontent des instructions qu'on lui donnait, parlait avec mépris de cette fuite, comme il l'appelait, à la vue du danger, et se vantait d'être prêt, pour sa part, à se rendre dès le lendemain au Forum, à y renverser un autel païen quelconque, et à s'y déclarer chrétien en présence du premier magistrat veau. On dit et l'on fit tout pour le calmer et l'amener à des idées plus raisonnables, car il fut reconnu qu'il était de la dernière importance de le faire partir avec les autres pour la campagne: mais il insista cependant pour agir à sa guise.
Il ne restait plus qu'un point à décider : c'était de savoir qui 86 mettrait à la tète de la petite colonie, et en dirigerait les opérations. Ici se renouvela une touchante contestation de charité entre le saint prêtre Polycarpe et Sébastien ; chacun d'eux voulait rester à Rome et courir le premier la chance du martyre, La difficulté fut tranchée par une lettre apportée de la part du Pape et adressée à son « bien-aimé fils Polycarpe, prêtre du titre de Saint-Paslor, » par laquelle il lui commandait de suivre les convertis et de laisser Sébastien au devoir difficile d'encourager les confesseurs de la foi et de proléger les chrétiens dans Rome. Entendre, c'était obéir, et l'assemblée se sépara après la prière d'action de grâces.
Après avoir pris affectueusement congé de tous ses amis, Sébastien insista pour reconduire Pancrace jusque chez lui. Au moment de quitter la salle, ce dernier dit : « Sébastien, je n'aime pas ce Torquatus. J'ai peur qu'il ne nous attire quelque difficulté. »
— A dire vrai, répondit le soldat, j'aimerais mieux qu'il fût autrement ; mais il faut nous rappeler que c'est un néophyte : il se corrigera avec le temps et la grâce.
Comme ils traversaient la cour d'entrée du palais, ils entendirent UD grand tumulte produit par un mélange de sons étranges, de grossiers éclats de rire, de hurlements sauvages, qui semblaient partir de la cour voisine où était établi le quartier des archers mauritaniens. Un grand feu devait y être allumé, car la fumée et les étincelles s'élevaient audessus des portiques environnants.
Sébastien accosta la sentinelle qui veillait dans la cour qu'ils traversaient, et lui dit : « Ami, que se passe-t-il donc chez nos voisins les archers ? »
— L'esclave noire, répondit l'homme, qui est leur prêtresse et qui doit épouser leur capitaine, si elle peut racheter sa liberté, est venue pour quelque cérémonie nocturne, et cette horrible bacchanale a lieu chaque fois qu'elle vient.
— En vérité? dit Pancrace; et pourriez-vous me dira qu'elle espèce de i-eligion suivent ces Africains?
— Je n'en sais rien, maître, répondit Je légionnaire, à moins qu'ils ne soient de ces gens que l'on nomme des chrétiens.
— Qu'est-CG qui vous fait penser ainsi?
— Mais j'ai entendu dire que les chrétiens s'assemblent la nuit pour chanter des chansons abominables, pour commettre toutes sortes de crimes, et pour cuire et man^^r la chair d'un enfant égorgé à cet effet ^, précisément comme cela paraît se passer ici en ce moment.
— Bonne nuit, camarade, dit Sébastien; puis, en sortsnt du vestibule, il s'écria : « N'est-il pas étrange, Pancrace, qu'en dépit de tous nos efforts, nous, qui sommes certains d'adorer en esprit et en vérité le seul Dieu vivant, qui savons quel soin nous prenons de nous conserver purs de tout péché, et qui voudrions mourir plutôt que de prononcer une parole déshonnète , nous soyons, après trois cents ans , confondus par le peuple avec les sectateurs des superstitions les plus dégradées, et que notre culte soit mis au rang de l'idolâtrie que nous détestons par-dessus toutes choses? — Combien de temps cela doit-il durer, ô Seigneur ! combien de temps?
— Aussi longtemps, dit Pancrace en s'arrêtant sur les degrés extérieurs du péristyle, et levant les yeux vers la lune qui commençait à descendre, aussi longtemps que nous continuerons à marcher à la lueur de cette pâle lumière, et jusqu'à ce que le soleil de justice se lève sur notre patrie, dans toute sa beauté, et l'enrichisse de sa splendeur. Sébastien , dites-moi , de quel endroit préférez-vous voir le lever du soleil ?
— Le plus beau lever du soleil que j'aie jamais vu , répliqua le soldat, prenant plaisir à entrer dans la question bizarre de son compagnon, c'était du sommet de la montagne Latiale^, près du temple de Jupiter. Le soleil se levait derrière la montagne, dont il projetait l'ombre, en immense pyramide, jusque sur la plaine et au loin sur lamer; puis, à mesure qu'il s'élevait, cette pyramide diminuait en se retirant ; et de moment en moment quelque nouvel objet s'inondait de lumière : ce furent d'abord les galères et les barques sur les ondea lointaines, puis ce fut le rivage et ses vagues bondissantes, puis successivement les blancs édifices étincelèrent les uns après les autres sous de nouveaux rayons, tant qu'à la fin Rome elle-même apparut avec ses toits élevés, et, majestueuse, se baigna tout entière dans la splendeur du jour. C'était un glorieux coup d'œil en vérité, et tel que n'auraient pu le voir, ni m(!!me l'imaginer ceux qui étaient au bas de la montagne.
— C'est bien là le tableau auquel je m'attendais. Sébastien, dit Pancrace, et c'est ainsi qu'il en sera lorsque cet autre soleil plus brillant encore se lèvera sur cette contrée endormie dans les ténèbres. Qu'il sera beau alors de voir se retirer les ombres, et, de moment en moment, toutes les beautés encore voilées de notre sainte foi et de notre culte resplendir de lumière l'une après l'autre, jusqu'à ce que la cité impériale elle-même brille de son éclat, comme un type saint de la cité de Dieu. Ceux qui vivront alors verront-ils ces beautés, et les apprécieront-ils dignement? Ou bien se borneront-ils à regarder uniquement l'espaça
(1) Tels étaient, en effet, les idées générales da peuple sur le culte des cbrétJenc.
(2) Aujourd'hui Mrr.te Civo, au-desso» d'Albano.
Cn mot au lectkur. 51
étroit qu'ils occuperont, et, mettant leurs mains devant leurs yeux, chercheront-ils à se défendre de l'éclat de cette lumière soudaine? Je n'en sais rien, cher Sébastien, mais j'espère que, pour admirer ce grand spectacle, nous serons placés, '■'ous et moi, au seul lieu d'où il puisse être entièrement apprécié; au sommet de cette montagne, plus élevée que celle de Jupiter, qu'il soit d'Albe ou d'Olympie, « au sommet de cette montagne sacrée où se tient l'Agneau et doù jaillissent les sources de la vie ^. »
Ils continuèrent à marcher en silence au travers des rues brillamment éclairées* ; quand ils furent arrivés devant la maison de Luciae et qu'ils eurent échangé leurs souhait* alTectueux pour là nuit, Pancrace parut hésiter un moment, puis il dit:
— Sébastien, vous avez dit ce soir une chose dont je souhaiterais beaucoup avoir l'explication.
— Et quelle est cette chose?
— Tandis que vous discutiez avec Polycarpe pour savoir qui de vous deux irait eu Campunie ou resterait à Rome, vous avez promis, pour le cas où vous resteriez, de vous moutrer très-prudent et de ne pas vous exposer à des dangeu inutiles; puis vous avez ajouté que vous nourrissiez en ce moment un projet qui vous retiendrait efficacement, mais qu'aussitôt qu'il serait accompli vous auriez de la peine à modérer votre ardent désir de donner votre vie pour le Christ.
— Et pourquoi, Pancrace, pourquoi désirez-vous tant connaître mon bizarre projet?
— Parce que je suis réellement curieux, je l'avoue, d'apprendre quel motif est assez puissant pour arrêter en vous un désir que vous considérez, je le sais, comme tendant au but le plus sublime qu'un chrétien puisse se proposer.
— Je suis désolé, mon cher enfant, de ne pouvoir vous le dire en ce moment ; mais vous le saurez quelque jour.
— Me le promettez-vous?
— Oui, et très-solennellement. Que Dieu vous accompagne I