‹ FabiolaChapitre 35 sur 113 · XV, — LES BÉNÉFICES DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

XV, — LES BÉNÉFICES DE LA CHARITÉ

Quand le calme, troublé par ces doubles évônements, eut été rétabli, la besogne de la journée se poursuivit tranquillement. Outre les grandes aumônes de l'Eglise, telles qu'en fit saint Laurent, il n'était pas rare, dans ces temps primitifs, de voir des personnes qui voulaient quitter le monde, se dépouiller de leurs biens en faveur des pauvres i. En effet, on devait naturellement s'attendre à ce que la noble cbarité de l'Eglise apostolique de Jérusalem ne fût pas un exemple stérile pour celle de Rome. Mais, on le comprendra, ces sacrifices extraordinaires avaient lieu plus fréquemment que jamais aux époques où l'Eglise se préparait à la persécution, et où les chrétiens qui, par leur position et les circonetances pouvaient aspirer au martyre, voulaient se préparer au combat, en débarrassant, pour ainsi dire, leurs âmes de tout ce qui les retenait à la terre, et leurs demeures de tout ce qui eût pu devenir la proie du soldat impie, an lieu de retourner au pauvre à titre d'héritage*.

On ne perdait cependant pas de vue le grand principe qui veut que, d'un côté, l'on fasse briller aux yeux des hommes la lumière des bonnes œuvres, tandis que, d'autre part, la main qui remplit la lampe verse son huile en secret et n'est c<înnue que de Celui à qui rien n'est caché Quand la vaisselle et les bijoux d^'une noble famille étaient publiquement évalués et vendus, quand le prix en avait été distribué aux pauvres, ce devait être là un magnifique exemple de charité qui consolait l'Église, animait les âmes généreuses, faisait rougir les avares, touchait le cœur des catéchumènes et attirait les bénédictions et les prières sur les lèvres de l'indigent. Cependant la main droite de chaque individu généreux demeurait absolument ignorée de la main gauche ; et l'humilité et la modestie du noble donateur restaient cachées dans le sein de Celui au nom de qui se faisaient ces sacrifices terrestres et qui les payait avec usure de ses trésors infinis et éternels.

n en était ainsi dans le cas qui nous occupe en ce moment. Quand tout fui prêt, Denis, le prêtre, — qui en même temps était le médecin aux soins duquel les malades étaient confiés, et qui avait succédé à Polycarpe dans la cure de la chapelle de Samt-Pastor, — Denis parut, et ayant pris place sur un siège élevé, placé à l'une des extrémités delà cour, il s'adressa en ces termes à l'assemblée :

— Chers frères, notre Dieu, dans sa miséricorde, a daigné .toucher le cœur d'un chrétien charitable qui a eu compassion de ses frères moins heureux, et qui «'est dépouillé de ses biens terrestres pour l'amour du Christ. Quel est-il î Je l'ignore, et Je ne veux même pas chercher à le connaître. C'est un de ceux qui n'aiment pas à posséder ces trésors « que la rouille peut détruire, que les voleurs peuvent dérober; » c'est un de ceux qui, àl'exemple du bienheureux Laurent, préfèrent les remettre aux mains des pauvre^ de Jésus-Christ afia qu'ils les déposent dans les célestes trésors. '

(1) Il est dit de Népotien que, lors de •& conTergion, il distribua tous ses bieni aux pauvr<^s. Saint Paulin de Noie fit la même chose.

(2) " Dabia impio militi quod non vis dare tacerdotl, et hoc tollit fiscut quod non accipit' Clurutuê. > (Saint Augiutin.)

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« Recevez donc comme un présent de Dieu, inspirateur de cette charité, le partage qui va avoir lieu et qui peut vous être d'un utile secours pour les temps de tribulations qui nous sont réservés. Tout ce qui vous est demandé, en retour, c'est de vous unir tous ensemble dans cette prière familière que nous récitons chaque jour pour tous ceux qui nous donnent ou nous font du bien. »

Pendant cette courte exhortation, le pauvre Pancrace ne savait quelle contenance tenir et n'osait lever les yeux. Il s'était glissé dans un coin, derrière les assistants, et Sébfistien, ayant pitié de son embarras, était allé se mettre devant lui et prenait le plus de place possible, afin de le mieux cacher. Néanmoins son émotion manqua de le trahir, lorsque toute l'assemblée se mita genoux, et, les mains et les yeux levés au ciel, s'écria avec ferveur et d'une seule voix :

« Betribuere dignare, Domine, omnibus nobis bona facientibus, propter Nomen tuum, vitam œternam. Amen^. »

Puis les aumômes furent distribuées ; elles étaient plus considérables que l'on ne s'y était attendu. On servit aussi un repas abondant, et un joyeux banquet termina cette scène édifiante. Il était de bonne heure encore, et plusieurs personnes d'entre les assistants ne prirent point part au repas : une nourriture spirituelle et bien autrement délicieuse se préparait pour elles dans l'église titulaire voisine.

Quand tout fut terminé, Cœcilia iusista pour reconduire son pauvre paralytique : « Elle voulait, disait-elle, le voir en sûreté chez lui ; elle voulait porter sa lourde bourse de toile. » Chemin faisant, elle entretint si gaîment son compagnon, qu'il fut tout étonné de se trouver, sans y penser, à la porte de son humble, mais décente demeure. Sa conductrice aveugle lui glissa vivement sa bourse dans la main, et lui jetant un adieu précipité, s'éloigna, légère, et fut bientôt hors de vue. La bourse semblait singulièrement pleine; le vieillard se mit à en compter le contenu, et, à sa grande surprise, trouva double part d'aumône. Il recommença son calcul et arriva encore au même résultat. A la première occasion, il prit des informations auprès de Reparatus, mais celui-ci ne put lui donner aucun renseignement à ce sujet. Et pourtant, s'il avait vu Cœcilia s'arrêter dès qu'elle eut tourné le coin de la rue et sourire avec malice comme si elle venait de jouer quelque bon tour; s'il l'avait vue courir, alerte et légère comme si rien ne gênait sa marche, le vieillard eût facilement trouvé le mot de l'énigme qui l'embarrassait.

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