LES EXTRÊMES SK TOUCHENT
Cet amer et grossier sarcasme blessa au vif les sentiments les plus délicats du jeune officier, et s'il n'avait su, dès longtemps, courber son caractère sous la mansuétude chrétienne, son impétuosité naturelle l'eût emporté sur sa raison.
— Il ne vaut rien, ni pour vous ni pour moi, de rester ici plus longtemps. Le congé poli que vous avez reça de la noble jeune fille si gravement insultée par vous ne vous a pas suffi; il faut donc que j'exécute ses ordres avec plus de rigueur. Et, ce disant, il prit par le bras Tiraportun visiteur, et l'étreignaut de sa main puissante, il l'entraîna vers la porte. Quand il l'eut mis dehors, il lui dit, tout eu le maintenant encore immobile : <« Va en paix, Fulvius, et souviens-toi qu'en ce jour tu t'es exposé à la vindicte des lois par ton indigne conduite. Je t'épargnerai, si tu te conduis à l'avenir avec plus de discrétion ; mais il est bon que tu saches que je connais l'honorable métier que t;^. fais à Rome, et que je tiens, suspendue sur ta tête, comme une menace, ton insolence de ce matin pour garantie contre toi, au cas où tu viendrais à t'oublier encore. Et maintenant, je te le répète, va en paix, »
Mais à peine avait-il lâché le bras de Fulvius, qu'il se sentit tiré en arrière par un assaillant invisible et d'une force athlétique. C'était Eurotas, auquel Fulvius n'osait rien cacher, qui, connaissant son projet d'entrevue avec Corvinus , l'avait suivi et veillait de loin sur lui. Il savait, par l'esclave noire Afra. quel était le caractère pervers et dangereux du jeune adepte de ses artifices magiques, et il avait craint quelque piège. Quand il vit l'espèce de lutte qui se passait à la porte, il se glissa à la dérobée derrière Sébastien qu'il prenait pour le nouvel allié de son maître, et se jeta sur lui avec la rage aveugle de l'ours fondant sur sa proie ; mais celui auquel il s'attaquait n'était pas un adversaire facile à vaincre. Il tenta vainement, bien qu'aidé à son tour par Fulvius, de terrasser le soldat : aussi désespérant de le vaincre de celte manière, il prit à sa ceinture une arme petite, mais mortelle; c'était une sorte de masse en acier du travail syrien le plus exquis. Il la brandissait par derrière sur la tête de Sébastien, lorsque tout à coup elle lui fut arrachée de la main, et lui-même saisi comme dans une étreinte de fer fut soulevé du sol, et lancé avec une violence telle, qu'il alla tomber au milieu de la rue après avoir roulé deux ou trois fois sur la poussière,
« Je crains que vous n'ayez blessé ce malheureux, cher Quadratus, » dit Sébastien au centurion, qui, passant pour aller rejoindre ses frères en religion, venait d'employer si à propos la force herculéenne dont il était doué.
— Il le méritait, tribun, pour la lâcheté de son agression, reprit Quadratus. Et tous deux rentrèrent dans la maison.
Les deux étrangers quittèrent, tout confus, le théâtre de leur défaite. Au moment où ils tournaient le coin de la rue, ils aperçurent Corvinus qui, loin de boiter, courait, au contraire, à toutes jambes, pour s'éloigner de cette funeste porte de service qui lui avait procuré tant d'humiliations. Bien souvent les deux complices se revirent par la suite, mais jamais ils ne firent la moindre allusion aux événements de cette matmée. Chacun d'eux savait que l'autre n'avait rencontré que honte et confusian, et tous deux en vinrent à se dire qu'il y avait au moins à Rome un troupeau que le loup et le renard essayeraient eu vain d'attaquer.