‹ FabiolaChapitre 39 sur 113 · XVII. — LA COMMUNAUTE CHRETIENNE · texte numérisé non relu

XVII. — LA COMMUNAUTE CHRETIENNE

Fabiola se retira après cette conversation, et, pendant le reste du jour, son esprit fut en butte à des alternatives de calme et d'agitation. Quand elle arrêtait sa pensée sur ces grandes perspectives de la vie morale que son iutelligence avait saisies, elle trouvait dans cette contemplation une tranquillité qui lui avait été inconnue jusque-là; il lui semblait avoir découvert un grand phénomène dont la connaissance l'emportait vers une région nouvelle et élevée, du haut de laquelle elle pouvait sourire dédaigneusement des folies et des erreurs de l'humanité. Mais lorsqu'elle venait aussi à considérer la responsabilité que cette connaissance lui imposait, la vigilance qu'elle demandait, les combats invisibles et non récompensés qu'il fallait soutenir, l'aridité, pour ainsi dire, d'une vertu ignorée qui ne voulait ni l'admiration ni même la sympathie, elle reculait devant l'existence qui s'offrait à elle et qui devait s'écouler sans repos, sans secours; elle le croyait du moins, ignorante qu'elle était des sources où il fallait en aller puiser. Ne connaissant pas la cause première, elle voyait que les instruments, les moyens lui manquaient pour mettre en pratique cette admirable théorie. La vérité brillait à ses yeux comme une lampe éclatante suspendue au milieu d'une salle immense vide et nue, et qui n'éclaire que la solitude. A quoi bon alors tant de splendeurs perdues?

La journée du lendemain avait été fixée pour l'une de ces visites que l'on fait d'ordinaire à la campagne. Fabiola voulait se rendre chez Chromatius, l'ex-préfet de la cité. Notre lecteur se souviendra que, après sa conversion au christianisme et sa démission de sa charge, ce magistrat s'était retiré à sa villa de Campagnie, emmenant avec lui un certain nombre dos paiens convertis par Sébastien, et, avec eux, le saint prêtre Polycarpe, chargé de compléter leur éducation religieuse. Tout naturellement Fabiola ignorait ces détails, mais pourtant elle avait entendu d'étranges rumeurs au sujet de la villa de Chromatins. On disait qu'il

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avait chez lui un grand noinbre de visiteurs que l'on n'y avait jamais ¥us auparavant; qu'il n'y donnait aucune réjouissance, qu'il avait affranchi tous les esclaves de sa maison de campagne, et que beaucoup d'entre eux avaient préféré rester auprès de lui : que les hôtes de la villa, bien que nombreux, semblaient s'entendre et se plaire ensemble, quoique les folles joies et les plaisirs bruyants parussent être bannis de leur société. Tous ces bruits excitaient la curiosité de Fabiola qui, d ailleurs, souiiaitait de s'acquitter d'un devoir de convenance envers Chromatins, l'un des amis de son enfance, en même temps qu'elle pourrait voir de ses propres yeux la réalisation de cette république de Platon, ou ce que nous appellerions de nos jours une utopie.

Elle partit donc le lendemain de grand matin, dans un léger char de campagne attelé de deux chevaux rapides qui lui firent parcourir joyeusement les plaines unies de « l'heureuse Campanie. »• Une douce pluie d'automne avait abattu la poussière et brillait en gouttes scintillantes suspendues aux festons de pampres qui bordaient la route, comme une double haie de guirlandes courant d'arbre en arbre. Elle ne tarda pas à atteindre la légère élévation — car on ne pouvait lui donner le nom de colline — dont le sommet couvert de buis, d'arbousiers et de lauriers auxquels se mêlaient des hauts cyprès élancés, était couronné des blanches murailles de la splendide villa. Elle s'aperçut qu'un changement remarquable s'y était opéré, sans qu'elle pût d'abord s'expliquer en quoi il consistait; mais, lorsqu'elle eut franchi la porte d'entrée, le grand nombre de niches désertes et de piédestaux abandonnés lui fit remarquer que cette superbe demeure avait perdu i''ia de ses embellissements les plus caractéristiques, c'est-à-dire toutes ces statues, chefs-d'œuvre des arts, qui se dessinaient naguère encore sur les charmules toujours vertes des jardins, et qui lui avaient fait donner le surnom de villa ad statuas, (villa des statues ou aux statues), surnom devenu vide de sens.

Chromatins, qu'elle avait toujours vu soufl'rant de la goutte, vint à sa rencontre du pas d'un vieillard encore vert : il la reçut avec affection et s'empressa de lui demander des nouvelles de Fabius, qui, s'il fallait en croire la rumeur publique, disait-il, allait se rendre en Asie. Cette nouvelle affligea Fabiola; elle était mortifiée de ce que son père ne lui etit pas fait part de ses intentions h cet égard. Chromatius, voyant sa peine, lui donna à entendre que ce n'était peut-être qu'un faux bruit, et lui proposa de faire une promenade dans les jardins. Elle les trouva aussi bien entretenus que jamais, les plantes rares y abondaient, mais elle ne put y découvrir les anciennes statues qu'elle y avait vues. Ils arrivèrent à uue grotte qu'embellissait une fontaine, et qui naguère encore était ornée de nymphes et de divinités aquatiques, mais qui, en ce moment, n'gffrait plus aux yeux qu'\in enfoncement vide et nu. A cette vue, Fabiola ne put se contenir plus longtemps, et, se tournant vers son hôte ;

— Eh I mais, Chromatius, s'écria-t-elle, quel étrange caprice vous a donc passé par la tête de faire enlever vos statues et de détruire a'nsi le principal agrément de votre charmante villa? Qu'est-ce qui a pu vous porter à agir ainsi?

Ma chère enfant, répliqua le vieillard d'un ton de bonne humeur,

ne vous fâchez pas si fort ; de quelle utiUté pouvaient être ces statut;:* ?

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— Si c'est là votre opinioii, reprit-elle, d'autres peuvent ne pas la partager. Mais dites-moi un peu ce que vous avez fait de toutes ces merveilles?

— Eh bien I s'il faut vous dire la vérité, je les ai toutes fait passer sous le marteau.

— Comment 1 et vous ne m'en avez pas avertie? Vous saviez cependant qu'il y avait plusieurs figures que j'aurais été bien aisb d'acquérir.

Chromatins se mit ù rire, et, avec cette familiarité paternelle que sa longue intimité avec Fabiola lui permettait de prendre, car il l'avait vue tout enfant :

— Hé ! hé I comme votre jeune imagination est prompte à s'emporter I Elle va beaucoup trop vite pour que ma pauvre langue, alourdie par l'âge puisse la suivre. Je ne parle pas du marteau des vendeurs publics, mais du marteau des tailleurs de pierres. Les déesses et les dieux ont tous été brisés, mis en pièces. Si vous aviez, par hasard, besoin d'une jambe dépareillée, ou d'une main privée de quelques doigts, je pourrais peutêtre trouver quelque chose en ce genre pour vous satisfaire ; mais je ne puis vous promettre un visage qui ait encore son nez, ou une tête dont le crâne ne soit quelque peu fêlé.

Fabioîa était immobile d'étonnement ; à la fin eile s'écria :

— Ah çà I vous êtes devenu un véritable Barbare, mon bon vieil amil quelle ombre d'excuse pouvez-vous donner pour justifier une pareille énormité ?

— C'est que, voyez-vous, ma chèrt; enfant, en vieillissant, je suis devenu plus sage; et j'en suis arrivé à cette conclusion que le seigneur Jupiter et sa jalouse Junon ne sont pas plus d'eux que vous et moi; de façon que je me suis hâté de me débarrasser de leurs images.

— Soit, cela est très-bien; et moi-mé ne, bien que ni vieille ni raisonnable, il y a longtemps que je suis de la même opinion. Mais pourquoi ne pas les garder comme des œuvres d'art?

— Parce que ces statues avaient été érigées ici en qualité de divinités, et non comme des curiosités artistiques. C'étaient des imposteurs installés chez moi sous de faux prétestes ; et, de même que vous rejetteriez de votre maison comme un intrus tout buste, tout portrait trouvé parmi les efiBgies de vos ancêtres, mais appartenant à une autre famille; de même, du moment où j'ai reconnu la fraude, j'ai chassé ces fourbes qui prétendaient avoir avec moi des rapporta bien plus élevés encore. De plus, je ne voulais pas courir la chance de les voir revendus aux mêmes titres et favoriser ainsi la prolongation de l'imposture.

— Mais, je vous prie, mon très-rigide ami, n'est-ce pas aussi une imposture que de continuer à appeler votre résidence la villa ad statuas, tandis qu'il n'y reste plus une seule statue?

— Certai'.ement, reprit Chromatins, qu'amusait la subtiltié d'esprit de Fabiola; aussi pouvez-vous remarquer que j ai fait planter partout des palmiers, et, dès qu'ils commenceront à élever leurs cimes au-dessus des vertes charmilles, ma villa recevra le nom nouveau de villa ad palnias (viila des palmes ou aux palmes) .

— Ce sera un très-joli nom, dit Fabiola, qui se doutait peu du sens Al,iv^ pt de la mystérieuse convenance qu'il cachait. Elle ignorait évidem-

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ment que la villa était devenue une école de néophytes, et qu'on y préparait les champions du grand combat de la foi, du martyre et de la mort, tout comme dans les gymnases institués à cet effet, on exerçait les athlètes et les gladiateurs. Ceux qui entraient dans cette demeure et ceux qui en sortaient pouvaient dire avec la même raison qu'ils étaient en route pour cueillir la palme du triomphe, celte palme qu'ils devaient déposer aux pieds du tribunal de Dieu, en témoignage de leur victoire sur le monde. Et elles étaient nombreuses les palmes qu'une époque peu éloignée devait voir cueillir dans cette primitive et chrétienne retraite I

Mais, avant d'aller plus loin, nous placerous ici l'histoire de la destruction des statuer de Chromatins, qui forme un épisode spécial des « Actes de saint Sébastien. »

Lorsqu'en sa qualité de préfet de Rome il eût été mis au courant par Nicostrate de l'élargissement des prisonniers et de la guérison de Tranquillinus, dont la goutte avait disparu par la vertu du baptême, Chromatius, s'étant informé de la vérité des faits, envoya chercher Sébastien et lui témoigna son désir de devenir chrétien, si le baptême devait le guérir, à son tour, de la même maladie. Il va sans dire que la proposition était inadmissible. Un autre moyen lui fut ouvert, moyen qui devait lui donner une preuve évidente et personnelle de la vérité du christianisme, sans courir le risque d'administrer un sacrement hors des dispositions voulues pour le recevoir dignement. Chromatins était renommé dans Rome par la coilectioû remarquable d'idoles qu'il possédait; Sébastien lui persuada que, s'il les brisait toutes, sans exception, il recouvrerait la santé. La condition était dure, il l'accepta cependant. Tiburtius, son fils, violemment indigné en apprenant cette nouvelle, protesta que si le résultat promis ne suivait pas l'exécution, il ferait jeter Sébastien et Poly carpe dans une fournaise ardente, menace qui, pour le fils du préfet de la cité, n'était peut-être pas aussi difficile à réaliser qu'on pourrait le croire.

En un seul jour, deux cents statues païennes furent mises en pièces, tant celles qui se trouvaient à la villa, que celles dont la maison de Rome était ornée. Mais si les images étaient détruites, Chromatins n'était pas guéri. Sébastien fut appelé et accablé de reproches. Calme et impassible, il se contenta de répondre : « Je suis convaincu que tout n'a pas été détruit; on a dû en épargner quelque chose. » Il disait vrai. Quelques petits objets avaient été regardés plutôt comme œuvres d'art que comme emblèmes religieux, et, à ce titre, dérobés à l'exécution, comme ie butin d'Achan fut soustrait à l'anathème*. Ces objets ayant été découverts, furent également brisés, et Chromatins guérit aussitôt. Alors seulement il se convertit, mais avec lui son fils Tiburtius qui, devenu bientôt un des plus fervents chrétiens, reçut plus tard la palme du martyre et donna son nom à une catacombe. Mais auparavant, il avait demandé la permission de rester à Rome, afin d'encourager et d'assister ses frères en religion dans la persécution qui se préparait, fonctions que son grand courage, son activité et ses fréquentes relations avec le palais lui permettaient de remplir efficacement. Il était naturellement devenu l'ami intime, le compagnon assidu de Sébastien et de Pancrace.

Après cette digression, nous reprenons la conversation entre Chro-

(1) Josué, VII.

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matius et Fabiola, au moment où la jeune femme poursuivait en ces termes :

— Mais savez-vous bien, Chromatius — asseyons-nous dans cet endroit charmant, où je me souviens qu'il y avait un magnifique Bacchus — savez-vous bien que d'étranges bruits circulent dans le pays au sujet de ce qui se passe ici?

— En vérité I et quels sont ces bruits? daignez me les répéter,

— Eh bien, on dit que vous logez chez vous une quantité de gens que personne ne connaît, que vous ne recevez âme qui vive, que vous n'allez nulle part, et que vous menez un genre de vie tout à fait philosophique qui ressemble à la république de Platon.

— Eh bien, mais voilà qui est très-flatteur, mlerrompit Ghromatius avec un salut ironique.

— Ohl ce n'est pas tout encore, continua Fabiola. On dit que vous vous levez et que vous vous couchez à des heures indues, que vous ne prenez aucun plaisir, que vous vivez d'une façon plus que frugale ; en un mot, que vous vous laissez presque mourir de faim.

— J'espère du moins que l'on nous fait l'honneur de dire que nous payons nos dettes. On ne prétend pas, j'espère, que nous avons un long mémoire chez notre panetier et chez notre marchand d'épices î

— Oh non 1 répondit, en riant, Fabiola.

— C'est vraiment fort aimable à eux ! continua le vieux magistrat d'un ton de bonne humeur. En vérité, le public semble prendre à nos affaires un intérêt merveilleux. Mais, ma chère enfant, n'est-il pas étrange que, aussi longtemps que ma villa a été, comme d'autres, gouvernée par la licence, livrée aux propos légers et aux excès de table, tant qu'elle a été le centre de la galanterie des jeunes gens du pays, et le théâtre de folies fort incommodes pour le voisinage ; — je vous demande pardon de faire allusion à de pareilles choses, — bref, aussi longtemps que mes amis et moi n'avons été ni sobres dans nos repas ni irréprochables dans notre conduite, n'est-il pas étrange que personne ne se soit inquiété de nous? Mais qu'une poignée de gens se retirent pour mener une vie tranquille, frugale, industrieuse, et entièrement étrangère aux affaires publiques, que ces gens s'imposent la loi de ne parler ni de la politique ni des choses du monde, et voilà que tout d'abord s'élève en tous lieux une sorte de curiosité vulgaire qui s'informe de ce qui les concerne ; une ridicule démangeaison de se mêler de leurs affaires sempare des hommes d'Etat de troisième ordre, et tout aussitôt les bruits les plus faux, les soupçons les plus infâmes volent et circulent sur leur manière de vivre et les motifs qui les ont déterminés à l'embrasser. N'est-ce pas là une chose bien singulière?

— Cela est vrai ; mais comment l'expliquez-vous?

— Par cette faiblesse particulière aux petits esprits qui les rend jaloux de tout dessein plus élevé que les leurs, de sorte que, sans presque y faire attention, ils déprécient tout ce qu'ils sentent être au-dessus des fins qîi'ils se proposent.

— Mais quel est, en réalité, l'objet que vous avez en vue, et quel genre de vie menez-vous ici, mon respectable ami?

— Nous employons notre temps à cultiver les plus nobles facultés de

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uotre être. Nous nous levons à une heure si matinale, que j'oserais à pein« vous la dire. Nous consacrons quelque temps à des pratiques religieuses ; après quoi, nous nous occupons de différentes manières ; les uns lisent, les autre? écrivent, d'autres encore travaillent dans les jardins, et je puis vous pssurer que jamais ouvriers à gages n'ont fait plus rude et meilleure besogne que ces agriculteurs volontaires. Nous nous réunissons à certaines heures, et nuus chantons ensemble de magnifiques hymnes qui nr respirent que la vertu et la pureté; nous lisons des livres qui nous instruiscnt et nous rendent meilleurs, et nous recevons de la bouche de maîtres éloquents les plus sages leçons. Nos repas sont, à la vérité, d'un*grande sobriété, car nous ne vivons que de légumes, mais j'ai déjà décou vert que le rire n'est nullement incompatible avec des lentilles, et que Ib bonne humeur n'implique nullement la nécessité de la bonne chère.

— Mais, vraiment 1 vous voilà devenus de véritables pythagoriciens Je pensais que cette folie était passée de mode. Du reste, cela doit être utj genre de vie tout à fait économique, ajouta Fabiola d'un air significatif.

— Ah ! petite rusée! je vous comprends. Ainsi vous croyez donc que notre manière de vivre n'est que !e résultat d'un plan d'économie ? Celb ne sera cependant pas, car nous avons pris tous ensemble une résolutioL désespérée.

— Et, de grâce, quelle est cette résolution?

— Rien de moins que celle-ci : nous avons décidé qu'il n'y aura pas è notre portée aux environs un seul individu dans le besoin. Cet hiver, nous ferons en sorte de vêtir tous ceux qui sont nus, de nourrir tous ceu » qui ont faim, et de soigner tous les malades des alentours. Toutes not économies y passeront certainement.

— Voilà, en vérité, une idée fort généreuse et surtout fort neuve poui le temps où nous vivons, et je ne doute pas que vous ne soyez tournés er ridicule et couverts de blâme de toutes parts. On dira de vous hien pif encore que Ton ne dit déjà — si c'est possible, — mais cela ne l'est pas,

— Et comment?

— Ne vous fâchez pas si je vous dis la vérité ; mais on a déjà été jusqu'à répandre le bruit que vous pourriez bien être des chrétiens. Aussi puis-je vous assurer que j'ai repoussé ces calomnies avec l'indignation qu'elles méritent.

Chromatins sourit en répondant : -^ Et pourquoi cette grande indignation, ma chère enfant? »

— Parce que je vous connais trop bien, vous, et Tiburtius, et Nicostrate, et Zoé, notre intéressante muette, pour croire un seul moment que vous ayez pu adopter le mélange de stupidité et de fourberie que l'on appelle de ce nom .

— Permettez-moi de vous adresser une question. Avez-vous jamais pris \8 peine de lire un seul des écrits que publient les chrétiens, et qui pût vous faire connaître ce que croit et pratique en réalité cette secte si méprisée ?

— Oh ! certainement non ; je ne voudrais pas perdre mon temps à d« pareilles lectures ; je n'aurais pas la patience de m'enquérir de ce que ces écrits contiennent... Je les méprise bien trop, ces ennemis de tout progrès intellectuel, ces citoyens suspects, ces esclaves crédules jusqu'à

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l'ineptie, iudulgents envers tous les crimes, pour chercher à les connaître davantage.

— Eh bien, chère Fabiola, j'ai pensé tout à fait comme vous à leur 8ujet; mais, depuis quelque temps, mon opinion a bien changé.

— Voilà qui est surprenant, car votre charge de préfet de la cité a dû vous mettre a môme de punir bon nombre de ces misérables pour leurs constantes infractions à nos lois.

Un nuage assombrit le front serein du vieillard, et une larme se montra sous sa paupière. Il se souvint de saint Paul qui, lui aussi, avait persécuté l'Eglise de Dieu. Fabiola remarqua ce changement et en fut touchée; aussi reprit-elle du ton le plus affectueux : « Je crains d'avoir commis quelque étourderle ou d'avoir éveillé quelque souvenir ame? à votre cœur. Pardonnez-moi, vénérable Chromatius, et parlons d'autre chose. L'un des motifs de ma visite est de savoir si vous ne connaissez personne qui soit sur le point de partir bientôt pour Rome. J'ai déjà entendu parler, à différentes reprises, du voyage que projette mon père, et je veux lui écrire * de peur qu'il ne fass3 ce qu'il m'a déjà fait précédemment — c'est-à-dire qu'il ne parte sans prendre congé de moi, pour m'épargner le chagrin des adieux. »

— Vous ne pouviez mieux tomber, répondit Chromatius ; il y a id un jeune homme qui part pour Rome demain matin. Allons à ma bibliothèque : vous écrirez votre lettre ; le messager y est môme probablement.

l!s rentrèrent à la maison et se rendirent directement dans une salle située au rez-de-chaussée et garnie de cases chargées de livres. Auprès dune table qui occupait le milieu de la pièce, était assis un jeune homme : il copiait un gros volume, qu'il ferma et mit de côté à la vue d'une étrangère,

— Torquatus, dit Chromatius en s'adressant à lui, cette dame désire envoyer une lettre à son père qui est à Rome.

— Je serai toujours h^^ureux, reprit ia jeune homme, de me mettre au service de la noble Fabiola ou de son illustre père.

— Eh I quoi, les connaissez-vous donc tous deux? demanda le juge d'un ton d'étonnement.

— J'ai eu l'honneur, lorsque j'étais plus jeune, d'être employé en Asie par le noble Fabius dans un poste qu'avait occupé mon père avant moi. Ma mauvaise santé seule a pu me le faire quitter.

De nombreuses feuilles de vellum, fines et coupées de façon à être réunies en volume, étaient éparpillées sur la table. Le vieillard en prit une et la plaça de/ant sa jeune visiteuse, avec de l'encre et un roseau. Fabiola écrivit à la hâte quelques lignes affectueuses ; puis elle pha le papier, l'entoura d'un fil de soie qu'elle noua et qu'elle garnit d'un peu de cire, sur laquelle elle imprima le cachet qu'elle portait toujours dans une bourse brodée. Désireuse de pouvoir quelque jour récompenser le messager lorsqu elle en trouverait l'occasion, elle prit une autre pièce de vellum, et, lui ayant demandé son nom et sa demeure, les y inscrivit et plaça soigneusement le papier dans le haut de sa tunique. Après avoir

(1) H n'y avait ptm de hosle* h. e«tte époque, et lea gens qui voulaient r'écrire dcvai«uf Aeptioiioi au exprcs ou uuorcuer quelque uccuâioa puui' coirt^^oudra.

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pris part à une légère collation, elle remonta dans son char et fit ses adieux à Chromatius. Il y avait dans le regard du vieillard quelque chose de paternel et de touchant; on eût dit qu'il sentait qu'il ne devait plus la revoir. C'est là, du moins, ce que pensa Fabiola; mais c'était un sentiment bien différent qui attendrissait ainsi le cœur du digne magistrat. Devait-elle donc toujours rester dans son aveuglement? Pouvait-il la laisser périr dans son ignorance obstinée? Ce cœur si généreux, cette intelligence si élevée, étaient-ils donc destinés à ramper à jamais dans la fange du paganisme, quand chacune des pensées, chacun des sentiments de cette jeune fille révélaient une âme d'une trempe fine et forte à la fois, sur laquelle la vérité pouvait jeter ses plus riches couleurs? Cela ne devait pas être; et cependant mille raisons retenaient sur les lèvres du vieillard un aveu qui, il le sentait bien, ne ferait, pour le moment, que l'éloigner fatalement de la lumière de la foi. - Adieu, mon enfant, s'écria-t-il ; puissiez-vous être mille fois bénie dans les voies qui vous sont encore inconnues !» A ces mots il détourna le visage, quitta la main de Fabiola et s'éloigna en toute hâte.

La jeune fille n'était pas moins émue du mystère et de la douceur de ces paroles : pensive, elle s'en allait quand, au moment de passer la porte d'entrée, elle fut tirée de sa rêverie par Torquatus qui avait fait arrêter son char. Elle fut frappée du contraste qui existait entre les manières familières et aisée?, quoique respectueuses, du jeune homme, et la gravité douce mêlée de bienveillance de l'ancien préfet de la cité.

— Pardonnez-moi la liberté que je prends de vous arrêter, noble dame, dit Torquatus; mais je voudrais savoir si vous désirez que cette lettre arrive promptementà s& destination?

— Sans nul doute ; je souhaite que mon père la reçoive le plus tôt possible.

— En ce cas, je crains bien de ne pouvoir vous être aussi utile que je le voudrais. Je ne puis voyager qu'à pied, à moins de trouver quelque occasion de me faire conduire à peu de frais, et je serai plusieurs jours en route.

Fabiola reprit avec quelque hésitation : « Serait-ce une indiscrétion que de vous offrir de me charger des dépenses d'un voyage plus rapide? »

— En aucune façon, répondit vivement Torquatus, si par là je puis mieux servir votre noble famille.

La jeune femme lui tendit une bourse bien garnie, dont le contenu sufiQsait non-seulement à défrayer son voyage, mais à le payer lui-même de sa peine. Il la reçut avec une joie empressée et disparut aussitôt par une allée latérale. Il y avait dans ses manières quelque chose qui fut particulièrement désagréable à Fabiola; elle ne put s'empêcher de penser que ce jeune homme n'était pas un compagnon convenable pour son respectable ami. Si Chromatius avait été témoin de cette scène, il eût songé sans doute involontairement à Judas, rien qu'à voir l'avidité avec laquelle la bourse avait été acceptée. Quant à Fabiola, elle n'était pas fâchée de se trouver, d'emblée et pour une légère somme, libre de toute obligation envers son messager. Elle prit donc dans sa tunique la feuille de vellum sur laquelle étaient inscrits le nom et l'adresse de Torquatus, renseignements devenus inutiles, et se préparait à la déchirer lorsqu'elle

TENTATlOJi. 87

s'aperçut que le revers de la feuille portait quelques lignes d'écriture ; le copiste du volume qu'elle avait vu mettre de côté si précipitamment avait sans doute continué son travail sur cette feuille. Ces quelques lignes attirèrent son attention et elle se mit à les lire ; pour la première fois de sa vie elle parcourut les mots suivants, tirés d'un livre qui lui était inconnu :

« Je vous l'ai dit, aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient; afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants, et qui fait tomber la pluie pour l'injuste aussi bien que pour le juste *. »

On peut se figurer l'embarras d'un paysan indien qui a ramassé dans le lit d'un torrent un caillou blanchâtre et transparent, grossier et informe à l'extérieur, mais où se trahissent çà et là quelques points d'un éclat lumineux; il est incapable de décider s'il est devenu maître d'un diamant magnifique ou d'un caillou sans valeur, d'un objet digne de briller au front des rois ou bon seulement à être foulé aux pieds du mendiant. Mettra-t-il un terme à son incertitude en rejetant la pierre mystérieuse, ou la portera- t-il chez un lapidaire pour en savoir la valeur, au risque de voir celui-ci se moquer de son ignorance? Tels étaient les sentiments divers dont Fabiola était agitée en retournant chez elle. « De qui peuvent être ces sentences? elles n'appartiennent à aucun philosophe romain ou grec. Elles sont ou très- vraies ou très- fausses : ou leur morale est sublime ou elles expriment la plus honteuse dégradation. Est-il au monde quelqu'un qui pratique cette doctrine, ou bien n'est-elle qu'un magnifique paradoxe? Mais pourquoi m'occuper plus longtemps de ce sujet? Ou plutôt j'en parlerai à Syra : si je ne me trompe, c'est encore là une des belles, mais impraticables théories dont elle est enthousiaste. Non ; mieux vaut me taire : elle me confond avec ses aperçus sublimes si impossibles à atteindre pour moi et qu'elle semble saisir avec tant de facilité. Mon esprit a besoin de calme. Le moyen le plus court est de me débarrasser de la cause de mon inquiétude et d'oublier ces paroles importunes. Ainsi, feuille légère, pars, vole au gré des vents, ou va-t'en jeter le trouble dans 1 àme de celui qui te ramassera au bord du chemin ! . .. Holà I Phorraio, arrête tes chevaux et va ramasser ce morceau de parchemin que je viens de laisser tomber. »

Le conducteur obéit, bien qu'il eût cru que la feuille avait été rejetée à dessein par sa noble maîtresse, Fabiola prit le vellum et le replaça soigneusement dans son sein : ce fut comme un sceau qu'elle mettait sur son cœur, c^r ce cœur était calme et silencieux quand elle entra dans sa demeure.

XYill. — TENTATION.

Le lendemain, de grand matin, une mule et un guide étaient à la porte de la villa de Chromatius. On chargea sur le bât deux sacs de voyage modestement garuia qui contenaient tout l'avoir connu de ïorqualus De

(1)8. Matb.T,44.

88 TKNTATiON.

nombreux amis s'étaient levés avant le jour pour assist'^r à son départ et pour recevoir de lui le baiser de paix et d'odfen. Puisse ce baiser n'être pas semblable à celui qui fut donné dans le jardin de Gethsémani !... Le? uns murmuraient à l'oreille du jeune homme quelques paroles douces, bienveillantes, pour l'exhorter à être fidèle aux grflces qu'il avait reçues, et il le leur promettait très-sérieusem^-Jt et peut-être du fond du cœur. D'autres, connaissant sa pauvreté, lui glissaient dans les mains quelques légers présents et lui recommandaient d'éviter les lieux et les amis qu'il fréquentait autrefois. Cependant Polycarpe, le directeur spirituel de la communauté, le prenait à part, le conjurant, avec d'ardentes prières et les yeux baignés de larmes, de corriger les irrégularités, légères peut-ôire, mais inquiétantes, qui s'étaient glissées dans sa conduite, de réprimer la légèreté qui se manifestait dans son extérieur et de s'appliquer à acquérir les vertus chrétiennes qui lui manquaient. Torquatus, qui pleurait aussi, promit d'obéir, s'agenouilla devant le saint prêtre, lui baisa la main et reçut sa bénédiction, outre des lettres de recommandation pour le voyage et une petite somme pour ses modestes frais de route.

Enfin tout est prêt pour le départ; les derniers adieux, les derniers souhaits sont échangés, et Torquatus, monté sur sa mule que le guide conduisait, s'avance lentement le long de l'avenue qui mène à l'entrée de la villa. Longtemps après que chacun fut rentré dans la maison, Chromatins resta sur le seuil, sui -ant d'un œil humide le voyageur qui s'éloignait. Ce devait être un regard pareil que le père de l'enfant prodigue avait attaché sur le fils qui le fuyait.

Comme la villa n'était pas sur la grand'route, ce modeste moyen de transport avait été loué pour conduire Torquatus jusqu'à Fundi (aujourd'hui Fondi), qui était la ville la plus proche de la voie. En ce lieu, il devait chercher d'autres moyens de continuer son voyage, et sur ce point, toutefois, la bourse de Fabiola le mettait fort à l'aise".

Le sentier qu'il suivai!: offrait des points de vue d'une beauté constamment variée. Tantôt il côtoyait les bords sinueux du Liris, qu'égayaient des villas et des chaumières. Tantôt il plongeait dans des ravins en miniature, formés par les derniers versants des Apennins, et s'engageait entre des murailles de rochers tapissés de myrte, d'aloès et de vigne? sauvages au milieu desquelles broutaient de blanches chèvres qui, de loin, ressemblaient à des tas de neige, tandis qu'au bord du sentier bouillonnait et bruissait un petit ruisseau qui semblait prendre toute» les peines du monde pour se persuader qu'il était un torrent des montagnes, tant il faisait clapoter ses ondes, tant il soulevait d'écume, glorieux et fier de former des cascades en sautant deux cailloux à la fois et se || perdant avec intrépidité dans un abîme qu'une feuille d'acanthe eût j^ caché tout entier. Plus loin la route débouchait sur la campagne qui j» n'ofl'rait plus alors aux yeux que les vastes plaines de la Campanie, semblables à des jardins , avec la nappe azurée de la baie de Cajeta à |L l'horizon, où se jouaient les blanches voiles de ses barques, que l'on eût prises de loin pour des troupes d'oiseaux aquatiques à l'éclatant plumage, prenant leurs ébats sur les eaux d'un lac. ^

A quoi songeait notre voyageur au milieu de cette décoration chan- | géante de théâtre où se jouait un .acte noaveau du drame d« tsa vie'

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Ces points de vue, ces tableaux variés lui causaient-ils quelque plaisir? Excitaient-ils son a.^miration ? Son âme en devenait-elle ou plus élevée ou plus abattue? Hélas I c'est à peine si son œil en était frappé. Ses regards étaient plus loiu : ils plou^jeaieut û avance sous les portiques ombreux, dans les rues tumultueuses de la capitale. Les jardins poudreux , les fontaines artificielles , les bains de marbre , les voûtes éclatantes de peintures avaient mille fois plus d'attraits pour lui que les pampres odorants de l'autoiune, les ruisseaux limpides, la mer aux vagues chaugeantes et l'azur des eieux. Cependant, bâtons-nous de le dire, dans pes aspirations vers les grandeurs de la ville, Torquatus ne s'arrêtait pas un seul moment £»ux actions honteuses et criminelles qui s'y commettent; il éloignait de sa pensée les pratiques impies, la luxure, les débauches, les profanations, les colomnies, 1*^8 trahisons, enfin les horreurs de tout genre qu'enfante une grande cité. Non, non ! qu'est-ce qu'un chrétien pouvait avoir de commun avec toutes ces infamies? Toutefois, s'il abandonnait les rênes à son imagination, aussitôt il lui semblait voir, dans un angle obscur d'une salle des Thermes, une table autour de laquelle se pressait un groupe de joueurs avides dont les mains agitaient avec frénésie les osselets et les dés. Alors un frisson s'emparait de lui au souvenir d'un plaisir depuis si longtemps interdit, mais aussi, et en même temps, il lui semblait voir le doux regard de Polycarpe se fixer sur lui d'un air de tendre reproche, et il sortait de sa dangereuse rêverie. Quelques moments après, il se voyait assis auprès d'une table d'érable poii : devant lui, pourpre comme le rubis, brille le falerne, enchâssé dans le cercle d'or d'une large coupe; avec elle circulent les propos licencieux qu'enfante l'ivresse... mais voilà que tout à coup le visage sévère de Chromatins se dresse à ses yeux et d'un froncement de sourcils met en. fuite l'ivresse et la licence.

Non, encore une fois, non 1 II ne retournait à Rome que pour jouir des plaisirs innocents qui abondaient dans la cité impériale : il n'y rechercherait que ses promenades brillantes, sa musique, ses peintur'^s, ses beautés, ses magnificences. Il oubliait que toutes ces séductions u'étaient que les accessoires de l'existence d'une foule turbulente et haletante d'êtres humains dont elles allumaient les passions, enflammaient les désirs, activaient l'ambition, détruisaient les bons sentiments, énervaient les esprits. Jeune imprudent, qui croyait pouvoir marcher au milieu de ces pièges sans s'y laisser prendre 1 Phalène audacieuse qui «'im«,giuait pouvoir voler au travers de ces flammes, sans s'y brûler les ailes (

Telles étaient les pensées qui occupaient l'esprit de Torquatus, tandis qu'il suivait un étroit défilé formé par des rochers, lorsque, tout à coup, le sentier venant à s'élargir, le voyageur se trouva à l'entrée d'un vaste espace que la mer seule bornait au loin, et sur ces eaux tranquilles un esquif solitaire y paraissait endormi. Cette vue lui rappela aussitôt une histoire, véritable ou fausse, il n'importe, dont on avait bercé sou enfance, mais il lui sembla que le drame s'en déployait à ses yeux.

11 était naguère un jeune pécheur, entreprenant et haidi, qui vivait »nr la c.Ua de l'Italie méridiouaie. Par une nuit d'orale, nuit sombre «/ fau k

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