‹ FabiolaChapitre 40 sur 113 · TENTATION · texte numérisé non relu

TENTATION

terrible, le père et les frères du pêcheur ayant refusé de mettre en mer, bien que leur barque fût grande et forte, lui, plus téméraire, et malgré leurs remontrances, s'était déterminé à s'embarquer seul dans son frêle canot de remorque. L'orage gronda longtemps, mais toutefois le léger esquif y échappa, et au lever du soleil il flottait encore gaiement sur l'onde, devenue unie comme une glace. Epuisé de fatigue et accablé par la chaleur, le nautonier s'endormit; mais bientôt il fut tiré de son sommeil par de grands cris poussés dans le lointain. Il regarda autour de lui et vit la barque paternelle montée par ses frères, qui, par leurs cris et par leurs gestes, l'invitaient à revenir vers eux, sans cependant faire le moindre effort pour se rapprocher de lui. Que voulaient-ils? Que signifiaient ces appels? Il prit ses avirons et se mit à ramer vigoureusement dans leur direction; mais, à son grand étonnement, la barque de pêche, vers laquelle il avait tourné la proue de son canot, se trouvait à sa droite, puis quelques instants après, bien qu'il eût de nouveau viré de bord, elle se trouva à sa gauche. Il avait décrit un cercle, la chose était évidente, et ce cercle, dont les orbes rapprochés formaient sans doute une spirale, semblait devenir plus étroit de moments en moments. Un affreuxjsoupçon lui traversa l'esprit. Il jeta sa tunique, et, se courbant sur ses avirons, il se mit à ramer avec une sorte de rage. Mais, vains efforts ! bien qu'il sortît parfois du cercle fatal, une force invincible l'y ramenait toujours, et à chaque tour il se rapprochait du centre qu'il voyait maintenant, et qui ne lui présentait plus qu'un gouffre tournoyant, au fond duquel mugissaient, écumantes, les ondes furieuses. Alors, fou de terreur, il lâcha les rames, et, se dressant sur la barque, il battit l'air de ees mains étendues. En ce moment un oiseau de mer passa sur ad tète et il l'entendit crier d'une voix épouvantée le nom de « Charybde i. » — Et le cercle qui entraînait l'esquif n'avait . plus guère de diamètre que la longueur de l'embarcation : le malheureux se laissa tomber au fond de la cale, se couvrit de ses mains les yeux et les oreilles, et retint sa respiration jusqu'au moment où il sentit les eaux tourbillonner au-dessus de lui et l'entraîner jusqu'au fond de l'abîme.

— Je serais curieux de savoir, se dit Torquatus, si véritablement un pêcheur a jamais péri de cette manière, ou si ce récit n'est qu'une allégorie; mais, en ce cas, quel en est le sens? L'homme peut-il donc être amené ainsi par degrés vers une destruction morale complète? Mes pensées actuelles seraient-elles, par hasard, engagées dans un cercle fatal qui m'attire, m'entraîne, et...

— Fundi I s'écria le guide indiquant du doigt une ville qui s'ouvrait devant eux, et peu d'instants après, la mule foulait les larges dalles qui formaient les pavés des rues à cette époque.

Torquatus examina ses lettres; il en avait une pour la ville. Il fut conduit par son guide à une hôtellerie de pt»uvre apparence; et, bien qu'il l'eût payé très-généreusement, cet homme se retira en maudissant la ladrerie de son voyageur. Torquatus demanda le chemin de la maison de Cassianus, le maître d'école, et, après l'avoir trouvée, il s'empressa de remettre au destinataire la lettre dont il était chargé. L'accueil qu'il reçut fut aussi bienveillant que celui qu'il eût pu recevoir dans sa propre

(1) Oriiud tourbiUoo marm entre l'Italie et la Slcii*.

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famille. Son liôte l'invita à prendre part à un repas frugal pendant lequel il lui conta son histoire.

Cassianus était natif de Fundi : il avait établi à Rome une école de laquelle nous avons entendu parler au début de ce récit, et qui avait grandement prospéré. Mais, ayant appris qu'une persécution était imminente et que sa qualité de chrétien était reconnue, il avait cédé son école et s'était retiré dans sa ville natale, où on lui avait déjà promis de iui confier, après les vacances scolaires, les enfants des principaux habitants de l'endroit. Dans tout chrétien, Cassianus voyait un frère, et, à ce titre, chacun avait des droits à sa confiance sur ses aventures passées et sur ses projets d'avenir. Une idée étrange, rapide^comme l'éclair, traversa l'esprit de Torquatus : « Ne pourrait-on, plus tard, se disait-il, faire argent des détails que mon hôte me donne ? »

Il était de bonne heure encore, quand Torquatus prit congé de Cassianus, et feignant d'avoir quelques affaires dans la ville, il ne voulut pas que celui-ci lui fît compagnie. Aussitôt il se hâta de faire emplette de vêtements plus élégants que ceux qu'il portait; il se fit indiquer la meilleure hôtellerie et y prit deux chevaux, un pour lui, l'autre pour le guide qui devait l'accompagner ; car la commission do Fabiola exigeait sans doute qu'il courût à franc étrier, qu'il changeât de chevaux à chaque halte, et qu'il voyageât jour et nuit. C'est aussi ce qu'il fit jusqu'à Bovilla située sur la lisière des hauteurs albaines. Il s'y arrêta pour y prendre quelque repos, et quitter son habit de voyage : puis il reprit hardiment sa route entre la double haie de tombeaux qui borde le chemin jusqu'à la porte de cette grande cité dont les murs renfermaient plus de bien et plus de mal que n'en contenait ancune province de l'Empire.

UX — La CHDTB.

Torquatus, élégamment vêtu, se rendit aussitôt chez Fabius, lui remit la lettre dont il était porteur, répondit à toutes les questions qui lui furent faites sur Fabicla et accepta, sans trop se faire prier, une invitation à souper pour le soir même. S'étant mis ensuite en devoir de chercher un logement convenable et en harmonie avec la situation présente de sa bourse, il ne tarda pas à trouver ce qu'il lui fallait.

Fabius, nous l'avons dit, n'accompagnait pas sa fille à la campagne, et même il ne l'y visitait que rarement. A dire vrai, il n'avait pas beaucoup de goût pour les vertes prairies et les clairs ruisseaux ; il leur préférait les propos frivoles et les plaisirs bruyants de la ville. Pendant la plus grande partie de l'année, la présence de sa fille le forçait à se contraindre ; mais, aussitôt qu'elle était partie, avec tous les gens de son service particulier, pour sa villa de Campanie, la maison de Rome s'ouvrait pour une société et pour des scènes qu'il n'eût jamais osé mettre 80U3 les yeux de Fabiola. Des hommes sans mœurs s'asseyaient à sa table, et les nuits entières passées dans les excès du vju et du jeu, dans les conversations les plus licencieuses, suivaient d'ordinaire des festini somptueux.

La ouura.

Fabius, a3'aût invité Torquatus k souper, sortit aussitôt pour chercher encore quelques autres convives. Il ne tarda pas à réunir une troupe de parasites qui rôdaient toujours dans les pro oenades qu'il fréquentait lie préférence, afin d'être plus à portée de ces faciles invitations. Comme il revenait chez lui, au sortir des bains de Titus, il aperçut dans les bosquets d'un temple voisin deux hommes qui semblaient s'entretenir àérieusement. Après les avoir examinés un instant, il se dirigea vers eux ; mais il s'arrêta à quelque distance pour attendre qu'une pause dans leur conversation lui permît de s'approcher. Cette couversation roulait sur le sujet suivant :

— Ainsi, ces nouvelles ne sont pas douteuses ?

— Nullement. 11 est certain que les habitants de Nicomédie se sont soulevés, et qu'ils ont brûlé ce qu'on appelle l'église des chrétiens qui était tout proche et en vue du palais. Mon père Va entendu conter ce matin par le secrétaire de l'empereur lui-même.

— Quelle idée avaient eue ces fous d'aller bâtir un temple dans l'un des endroits les plus apparents de la métropole ! Us devaient bien savoir d'avance que, tôt ou tard, l'esprit rehgieux de la nation se soulèverait contre eux et détruirait leur odieux édifice, qui otfusquait les regards de chaque citoyen, comme le fera toute manifestation d'une religion étrangère à celle de l'empire.

— A coup sûr, si ces chrétiens avaient quelque ombre de bon sens, comm5 dit mon père, ils se cacheraient, ils se tiendraient cois dans leurs retraites, heureux d'être si patiemment tolérés pour un temps par le plus humain des princes. Mais puisqu'il leur plaît d'agir autrement, puisqu'il leur faut des temples, au heu des masures qu'ils avaient autrefois dans d'obscures ruelles, tant pis pour eux s'il leur arrive malheur ; 4uant à moi, je n'en serai pas fâché. On peut se faire une réputation, et de plus, il y a à gagner en pourchassant ces odieuses gens et en les détruisant, s'il est possible,

— Eh I bien, qu'il en soit donc ainsi ; mais revenons à notra affaire, li est convenu, entre nous, que si, parmi les riches et surtout parmi ceux d'entre eux qui n'ont point un crédit trop redoutable, nous parvenons à découvrir quelques chrétiens, nous en partagerons loyalement les dépouilles. Nous nous aiderons réciproquement. Vous aimez les moyens hardis et violents, je me rései-ve d'agir à ma guise. Mais chacun de nous gardera le bénéfice entier de ses découvertes personnelles ; nous ne partagerons que les profits des découvertes que nous aurons faits de concert. C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Parfaitement.

En ce moment, Fabius s'approcha, et les accosta d'un air cordial. s Comment allez-vous, Fulvius, lui dit-il? Il y a un siècle que l'on ne vous a vu : venez-vous souper chez moi ce soir? j'ai quelques personnes de connaissance, et votre ami Corvinus (ce dernier salua gauchement) me fera, j'espère, le plaisir de vous accompagner. »

— Je vous remercie, répondit FuWius, mais je crois être déjà invité ailleurs.

— Contes en l'air I il n'y a plus personne, ddus ia ville, avec qui vous puissiez souper ce soir, si ce n'est chez moi, reprit ie facile patricien. Maia,

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ft propos, ia peste est elle dr.ip ma maison? on ne vous y a plus revu depuis le jour où vous y avez dîné avec Sébastien ; à telles enseignes que vous vous êtes querellés vous et lui? Ou bien, auriez-vous été frappé de quelque charme magique qui vous éloigne de chej moi ?

Fulvms pâlît, et prenant Fabius à part, il lui dit h voix basse? « Pour parler vrai, il y a quelque chose comme cela. »

— J'espère bien, pourtant, continua Fabius quelque peu étonné, j'espère Lien que l'esclave noire ne vous a pas joué de ses tours ; je donnerais l3eaucoup pour qu'elle fût hors de chez moi. Mais plutôt, ajouta-t-il en riant, n'auriez-vous pas été ce soir-là sous riuflu*»nce de quelque charme plus puissant? J'y vois clair: j'ai remarqué que votre cœur nest pas insensible aux attrait© d'Agnès, de ma petite cousine.

Fulvius le regarda d'un air surpris, et après un silence d'un instant; « Et s'il en était ainsi, dit-il, ce serait tant pis pour moi, car je me suis fort bien aperçu qu3 votre fille était décidée à m'empêcher de réussir. »

— En vérité 1 Dans ce cas, je comprends vos refus obstinés de revenir chez moi. Mais Fabiolaest une sorte de philosophe; elle n'entend rien à ces choses-là. Pour ma part, je voudrais bien qu'elle mît un peu ses livres de côté, et qu'elle songeât à s'établir elle-même, au lieu d'empêcher les autres de le faire. Du reste, j'ai à vous donner des nouvelles meilleures que vous ne le pensez. Agnès est aussi bien disposée eu votre faveur que vous pouvez le désirer.

— Est-il possible ? Comment le savez- vOus?

— Eh bien, s'il faut vous dire ce que je vous aurais déjà dit il y a longtemps, si vous n'aviez pas été si fa/'ouche avec moi. Agues m'en a fait l'aveu le jour même.

— A vous ?

— A moi-même ; vos bijoux l'ont éblouie et vous ont gagné sou cœur. Elle me l'a dit, eu c'est tout comme, je sais qu'elle ne pouvait parler que de vous; je suis certain que c'est de vous qu'elle a voulu parler.

Fulvius crut que Fabius voulait parler des bijoux dont il était toujours paré d'ordinaire, tandis que le patricien faisait allusion aux pierreries qu'il croyait qu'Agnès avait reçues. « Ho 1 bol se dit Fulvius, la petite a été de facile conquête, malgré sa pr 'iderie : allons, voilà les honneurs et la fortune qui se présentent à moi : jouons serré et. . . » Fabius l'interrompit au milieu de ses douces pensées en lui disant: « Ainsi vous m'entendez; vous n'avez qu'à presser hardiment votre victoire, et, je vous le prédis, vous réussirez en dépit dp Fabiola. Du reste, vous n'avez rien à redouter d'elle en ce moment. Elle est à la campagne avec ses femmes : les appartements qu'elle occupe sont fermés, et nous entrerons chez moi par la porte de service, pour nous rendre dani la partie la plus agréable de ma demeuie.

— Vous pouvez compter sur moi, pour ce soir, sans faute, dit Fulvius.

— E» V0U3 m'amènerez 7otre ami Corvinus, ajouia Fabiuj eu s'éloignant.

Nous passerons sous silence les détails du banquet du soir; nous nous bof^ierons à dire que lea vins les plus exquis y coulèrent en telle abond.m«:e, que presque lous les coDvivea ne tardèrent pas à être tous plus ou

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moins échauffés et excités. Fulvius seul avait conservé tout son sang- froid.

La conversation tomba sur les dernières nouvelles venues d'Orient- La destruction de Tégîise de Nicomédie avait été suivie d'incendies partiels qui avaient éclaté à plusieurs reprises dans le palais impérial. Il n'était pas douteux que l'empereur Galérjus n'en fût lui-même l'auteur, mais il en accusa les chrétiens, et par là il sut éveiller contre eux le ressentiment de Dioclétien, qui, jusqu'à ce moment, avait toujours montré de la répugnance pour les persécutions. Tout le monde put prévoir, dès lors, qu'avant peu de temps l'édit impérial qui ordonnait l'œuvre de destruction arriverait à Rome, et qu'il trouverait dans Maximien un exécuteur empressé.

Les convives se montrèrent en général très-disposés à donner aux chrétiens le coup de pied de l'âne, car, pour déployer de la générosité en faveur de ceux que la voix publique honnit et condamne, il faut un courage trop héroïque pour qu'il soit commun. Même les plus charitables d'entre les assistants trouvaient des motifs pour que les chrétiens fussent .au-dessous de toute bienveillance. L'un ne pouvait souffrir le mystère dont ils s'entouraient; l'autre était piqué des progrès qu'ils faisaient, disait-on ; celui-ci prétendait qu'ils étaient contraires à la gloire réelle de l'empire ; celui-là qu'ils formaient dans l'Etat un élément étranger qu'il fallait éliminer à tout prix. On soutenait que leur doctrine était détestable — bien plus, que leurs pratiques étaient infâmes. Pendant tous ces débats, — si l'on peut nommer ainsi un entretien où les deux parties étaient du même avis, — Fulvius avait promené sur chacun des convives un regard soupçonneux, et venait de l'arrêter finalement sur Torquatus.

Le jeune homme gardait le silence, mais son visage rougissait et pâlissait tour à tour. Le vin lui avait donné un certain courage qu'un principe caché semblait seul retenir encore. Tantôt il serrait les poings, comprimait sa poitrine et se mordait les lèvres ; tantôt il froissait son pain entre ses doigts crispés; tantôt il buvait, d'un air distrait, une large coupe de vin.

— Tous ces chrétiens nous haïssent et nous massacreraient tous, s'ils le pouvaient, dit l'un des convives. — Torquatus avança la tête, ouvrit la bouche et garda le silence.

— Nous massacrer I je le crois bien. N'ont-ils pas incendié Rome sous Néron ? et. en Asie, ne viennent-ils pas de mettre le feu au palais impérial, au-dessus de la tête de l'empereur? ajouta un autre. Torquatus se souleva sur sa couche, étendit la main comme pour répondre, -puis la retira aussitôt.

— Mais ce qui est infiniment plus reprehensible, c'est la doctrine antisociale qu'ils professent, ce sont les excès monstrueux auxquels ils livrent : ils vont, à ce qu'on dit, jusqu'à adorer une tête d'âne, ajouta un troisième. Torquatus tressaillit, et se levant sur sa couche, avança le bras, lorsque Fulvius, par un adroit et perfide calcul, saisissant l'occasion, ajouta d'un ton d'amer sarcasme :

— Oui, ils égorgent un enfant à chacune de leurs réunions, puis ils dévorent sa chair et boivent son sang^.

(1) T«He était l'idé» qu« le» paï«a« •« faisaient d« la «ain«-e Kucharisti».

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