‹ FabiolaChapitre 56 sur 113 · X/. — LE FAUX FRÈRE · texte numérisé non relu

X/. — LE FAUX FRÈRE

Nous sommes obligés de faire faire au lecteur quelques pas en arrière dans l'histoire de Torquatus. Le lendemain de la fatale soirée de sa chute, il trouva, en s'éveillant, Fulvius debout au chevet de sa'couche. C'était le fauconnier qui, ayant mis la main sur un bon épervier, venait l'apprivoiser et le dresser à lier pour lui la timide colombe — service que devait payer un esclavage grassement nourri. Avec tout le sang-froid d'un maître expérimenté, il lui remit en mémoire chacune des circonstances qui avaient marqué la débauche de la nuit précédente ; il lui rappela sa ruine et le seul moyen qui lui restait de la racheter. Il s'attacha avec une impitoyable précision à fortifier chacun des fils de ce réseau qu'il avait lissé la veille, et il eut soin d'en resserrer étroitement les mailles.

U) L&rga vaa* d« terre a deux aDseï, dans lequel on conservait le via.

LE FAUX FaÈP.a. 141

Voici quelle était la position de Torquatus ; s'il faisait le moindre pas vers ses frères en christianisme — démarche que Fulvius déclarait devoir être complètement inutile — il était immédiatement livré aux juges, et puni d'une mort cruelle ; tandis que s'il restait fidèle à son pacte de trahison, sa fortune étnit faite.

— Vous êtes excité et vous avez un peu de fièvre, dit enfin Fulvius en terminant; une promenade à l'air frais du malin vous fera beaucoup de bien. Venez I

Le malheureux obéit. Ils se dirigèrent vers le Forum, et à peino- y étaient-ils arrivés, qu'ils rencontrèrent Corvinus, comme par hasard. Après un échange mutuel de salutations, Corvinus dit : « Je suis charmé de vous rencontrer; venez donc avec moi, que je vous montre lé laboratoire de mon père. »

— Son laboratoire? demanda Torquatus étonné. '

— Oui, l'endroit où il serre les outils de son métier ; c'est trèscurieux, on vient justement de les restaurer et de les compléter entièrement. C'est là, devant nous, et le vieux Catuius montre sa mine rébarbative par la porte qu'il vient d'ouvrir.

Ils entrèrent dans une cour spacieuse, autour de laquelle régnait un hangar rempli d'instruments de tortures de toutes formes et de toutes grandeurs. En les apercevant, Torquatus tressaillit et fit un mouvement en arrière.

— Entrez, mes maîtres, n'ayez pas peur, dit le vieux tortionnaire. Le feu n'est point encore allumé, à l'heure qu'il est, et personne ne vous fera de mal, à moins que vous ne soyez, — ce dont Jupiter vous garde I — de cette abominable race des chrétiens. C'est exprès pour eux que nous avons remis à neuf tous nos instruments.

— Calulus, dit Corvinus, montre donc à ce jeune homme, qui est étranger, l'usage de ces charmants outils que tu as ici.

Calulus, dans son empressement tout cordial, leur fit parcourir son musée d'horreurs, leur expliquant l'usage et les effets de chaque objet, avec un luxe de détails et des plaisanteries interminables, peu faites pour être reproduites ici. Dans son enthousiasme, il faillit donner à Torquatus une démonstration pratique de ses procédés; en voulant lui faire juger de près l'action de ses tenailles, il pensa lui enlever une oreille, et manqua de lui briser les dents en faisant jouer son lourd maillet à deux pouces de son visage.

Il leur montra aussi les chevalets qui servaient à disloquer les membres, un immense gril, une chaise de fer contenant un fourneau destiné à la faire rougir, de vastes chaudières pour les bains d'huile et d'eau bouillante ; des cuillers qui servaient à fondre le plomb et à l'introduirf ensuite délicatement dans la bouche des pytients; des tenailles, des crochets et des peignes de fer de différentes dimensions, qui servaient à mettre à nu les côtes et les os ; des scorpions, sorte de martinets garnis de balles de plomb ou de fer; des colliers, des menottes et des brodequins de fer de la forme la plus ingénieusement cruelle; enfin des épées, des coutelas et des hâcLea en grande variété. Catuius s'étendit avec une véritable complaisance sur l'emploi de ces affreux instruments, se réjouissant par avance de les voir bientôt appliqués à ces

142 LB FAUX fRLïlB.

odieux chrétiens, «qui avaient, disait-il, la tête et la peau si dures ^ • Torquatus était complètement anéanti. Ses deux bourreaux l'emmenèrent aux bains d'Antonin, où il attira l'attention du vieux Cucumio, le capsarius, (l'homme chargé du soin du vestiaire), et de sa femme Victoria, qui l'avaient vu précédemment à l'église. Après un large repas, il fut conduit à la salle de >iu des Thermes. Il joua, et, tout naturellement, il perdit. Fulvius lui prèca de l'argent, en ayant soin d'exiger un gage pour chaque oboie empruntée. Grâce à ces moyens, le malheureux chrétien fut, eu moins de quelques jours, complètement à la merci de ses ennemis.

Ils se voyaient le matin et le soir; durant la journée, Torquatus était complètement libre, et il fallait qu'il le fût de peur qu'il ne devînt inutile en éveillant les soupçons des chrétiens. Corvinus s'était bien promis de frapper un grand coup aussitôt que l'édit de proscription serait pubhé, A cet effet, il exigea de Torquatus, comme sa part du complot, que l'espion étudierait particulièrement les êtres du principal cimetière dans lequel le souverain pontife devait officier. C'est aussi ce que fit Torquatus, et sa visite au cimetière de Callistus n'avait d'autre objet que l'accomplissement de sa promesse. Lorsque s'était livrée dans son âme cette lutte suprême de la grâce contre le péché, lutte qui avait frappé l'attention de Severus, ce fut l'image de Catulus et de ses innombrables instruments de torture, et le souvenir de Fulvius et de ses nombreux gages de créance, qui firent pencher la balance du côté de la perdition. Corvinus, après avoir reçu le rapport de l'espion, dressa un plan grossier des détours du cimetière et arrêta le projet de l'envahir dès l'aurore, le lendemain même de la pubhcation de l'édit.

Fulvius prit une autre voie. Il résolut de chercher à connaître, de vue, les principaux membres du clergé et les chrétiens les plus marquants de Rome. Une fois en possession de cette connaissance, il était bien sûr qu'aucun déguisement ne parviendrait à les cacher à son regard perçant, et qu'il les ferait tous aisément tomber en son pouvoir, l'un après l'autre. C'est pour cette raison qu'il exigea que Torquatus l'emmenât avec lui et le fît assister, comme son compagnon, à la première cérémonie religieuse qui devait réunir autour du pape un nombre considérable de prêtres et de diacres, Torquatus voulut élever des objections, exprimer des craintes ; mais Fulvius dissipa les unes, combattit les autres et donna à son complice l'assurance, qu'une fois introduit dans le sanctuaire à la faveur du mot de passe, il agirait et se conduirait en toutes choses comme un véritable chrétien. Peu de jours après, Torquatus lui fit savoir qu'une excellente occasion de mettre ses projets à exécution allait s'offrir bientôt, à la prochaine ordination qui devait se faire dans le courant du mois de décembre où l'on venait d'entrer.

(l) Ce« instruuîients de tortur« toài, ineatioûnc» âaus Iti .icte$ dèi Mui'tyrt t\ â&aê le» éfiiU des L;sU;r.'t;as ecclésiastique».

r/ORDINAT!ON DK DÉCEMBRR. 143

Page 1