‹ FabiolaChapitre 62 sur 113 · LEDIT · texte numérisé non relu

LEDIT

— Certes, cela sufEt", mon cher enfant 1 s'écria le centurion profondément ému, en tournant un regard plein d'alîec tueuse tendresse vers le Jeune homme, qui, les yeux brillant d'un saint zèle, s'était levé et venait de placer ses mains sur les larges épaules du soldat. — Dieu, continua Quadratus, vous donnera la force, comme déjà il vous a donné le courage. Mais il ne faut pas oublier notre besogne de cette nuit. Enveloppezvous soigneusement dans votre manteau et ramenez s\ir votre tête le pan de votre toge: — c'est cela. La nuit est humide et glacée. Maintenant, mon bon Diogène, ajoutez quelques sarments à votre feu et veillez à ce que nous trouvions le souper prêt pour notre retour. Notre absence ne sera pas longue, et vous pouvez laisser votre porte entre-bàillée.

— Allez, allez, mes fils, dit le vieillard, et que Dieu vous ramène bientôt ! Quel que soit le but de votre démarche, je suis sûr qu'il ne peut être que louable.

Quadratus ramena autour de sa taille les plis de sa chlamyde ou manteau militaire, et les deux jeunes gens s'enfoncèrent dans les obscures ruelles de la Suburra, en prenant la direction du Forum. Ils étaient à peine sortis, que la porte s'ouvrit, et Diogène entendit la salutation bien connue :

Deo gratins! — Rendons grâces à Dieu! — Sébastien entra et demanda, d'un ton plein d'inquiétude, si Diogène n'avait pas vu les deux jeunes gens. Il avait soupçonné leur projet et tremblait pour eux. On lui dit qu'ils venaient de sortir, et qu'on les attendait à chaque instant.

En efiFet, un quart d'heure à peine s'était écoulé, que des pas précipités se firent entendre; la porte s'ouvrit, se referma vivement et fut soigneusement barrée par Quadratus et Pancrace.

— Voici la chose 1 s'écria ce dernier en montrant, avec un joyeux éclat de rire, une poignée de parchemins tout froissés.

— Qu'est-ce? demandèrent vivement tous les assistants.

— Eh bien! mais c'est le grand décret, répondit Pancrace avec une joie tout enfantine. Voyez : DoMini jvostrï Diocletianus et Maximiaîvds,

IKVICTI, SENIORES, AUGUSTI PATRES ImPERATORUM ET C^ESARUM^, et ainsi

de suite. Et voilà ce que j'en fais... Et il jeta l'édit dans le foyer ardent. Les deux robustes fils de Diogène y ajoutèrent yn faisceau de bois sec pour maintenir dans le feu le parchemin qui brûlait et pour en étouffer la crépitation. Le rouleau frissonna et se tordit dans les flammés, craquant et se calcinant lettre à lettre, mot par mot. On les voyait disparaître un à un : ici c'était une basse flatterie adressée aux empereurs, là un blasphème contre le christianisme : bientôt il ne resta plus de l'édit qu'un amas de cendres noirâtres.

Et que devait-il rester autre chose, quelques années plus tard, de ceux qui avaient publié cet insolent document, quand leurs cadavres auraient été brûlés sur un bûcher de bois de cèdre embaumé d'aromates, et que leurs restes formeraient quelques poignées de cendres à peine suffisante» pour remplir une urne dorée? Et que devait-il rester aussi, quelque» années plus tard, de tout ce paganisme que cet édit devait faire revivre? Ce ne devait plus être qu'une lettre morte tout au plus, une poignée de

(1) Nos ieigriieurs Diocléti»» et MaximieB, 1m invincible», «aféi, *ufTJ»t#« pfer«i de» Kmp»r«un «t de* Céiari.

l'édit. 161

charbons éteints, comme ceux du foyer. Et cet empire lui-même, que ces invincibles Augustes étayaient parla cruauté et l'injustice, ne ressemblerait-il pas aussi, quelques siècles plus tard, à ce décret anéanti? Les monuments de sa grandeur seront gisant dans la poudre, en ruines, et proclameront à la face du monde qu'il n'y a qu'un seul véritable Seigneur, plus fort que tous les Césars, le Seigneur des seigneurs, et que jamais ni la prudence ni la force humaines ne prévaudront contre lui.

C'était peut-être à de pareilles pen&ées que se laissait aller Sébastien, tandis qu'il considérait d'un regard distrait les cendres éteintes de ce cruel et pompeux édit que les jeunes gens avaient arraché, non par folle bravade, mais parce qu'il contenait des blasphèmes contre Dieu et contre ses vérités les plus saintes. Ils n'ignoraient pas que, s'ils étaient découverts, les plus horribles supplices les attendaient; mais les chrétiens de ce temps, quand ils se trouvaient en face du martyre, et qu'ils s'y préparaient, ne s'arrêtaient pas à des considérations de cette nature. Mourir pour le Christ était le but vers lequel ils aspiraient ; après cela, que la mort fût prompte et facile, ou lente et pénible, peu leur importait, et, comme de braves soldats qui vont au combat, ils ne s'inquiétaient pas de savoir en quel endroit du corps pourrait les frapper le glaive ou la javeline ; ils ne se demandaient pas si le fer ennemi mettrait fin d'un seul coup à leur existence, où s'ils devaient rester sur le sol, pendant des heures entières, mutilés et sanglants, pour mourir dans une lente et douloureuse agonie, au miheu d'un amas de victimes obscures.

Sébastien revint à lui et eut à peine le courage de réprimander les auteurs de cette témérité. En vérité, la scène avait son côté plaisant, et il était tout disposé à rire de la mortification qui attendait les prescripteurs le lendemain matin. 11 prit donc la chose de son meilleur côté ; il avait vu d'ailleurs que Pancrace surveillait avec anxiété l'expression de sa physionomie et que le centurion semblait assez décontenancé. Aussi, après un cordial éclat de rire, ils prirent joyeusement place pour le repas; car 11 n'était pas minuit encore, et l'heure de commencer le jeûne préparatoire à la réception de la sainte Eucharistie n'était pas arrivée. Quadratus avait eu, en ordonnant ce souper, outre le plaisir de prendre un repas en commun, un double objet en vue : d'abord, en cas de surprise, le repas était une justification suffisante de leur réunion ; ensuite c'était un moyen d'entretenir la bonne humeur de son jeune compagnon et de Ja famille de Diogène, si l'audacieuse entreprise leur causait quelque alarme. Mais il n'y avait pas chez eux l'apparence d'un tel sentiment. La conversation tomba bientôt sur les souvenirs de la jeunesse de Diogène et sur les anciens temps de vertu et de ferveur, comme Pancrace s'obstinait à les appeler. Sébastien reconduisit son jeune ami à sa demeure, et, pour retourner chez lui, fit un long détour, afin d'éviter le Forum. Si quelqu'un avait suivi Pancrace jus'jue dans sa chambre, il l'eût vu, avant de se livrer au sommeil, sourire à différentes reprises, comme au souvenir d'une singulière et amusante aventure.

162 LA DÉCOUVERTa.

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