LEDIT
rompit le jeune homme. Combien nous avons dégénéré aujourd'hui I Quelle race différente! n'est-ce pas, Quadratus?
Le vaillant soldat sourit de la généreuse sincérité de cette plainte et invita Diogène à continuer.
— Je l'ai vu aussi quand il distribua aux pauvres les riches vases de l'église. Nous n'avons jamais eu depuis rien d'aussi riche. 11 y avait des lampes et des chandeliers d'or, des encensoirs, des calices et des patènes i, sans parler d'une immense quantité d'araenterie fondue en lingots, qui furent distribués aux aveugles, au.x paralytiques et aux indigents.
— Mais dites-moi, demanda Pancrace, comment endura-t-il son horrible et dernier supplice? Cela a dû être effroyable I
— J'ai tout vu, répondit le vieux fossoyeur, et c'eût été en effet pour tout autre d'une horreur insoutenable. On l'avait d'abord placé sur le chevalet, puis tourmenté de diverses manières, et il n'avait pas fait entendre le moindre gémissement, lorsque le juge ordonna de préparer ce lit horrible — le gril — qui fut chauffé jusqu'au rouge. Alors ce fut un épouvantable spectacle I On voyait cette chair si tendre s'élever et se fendre au-dessus du feu, puis se rayer de larges et profondes plaies rouges et sanglantes au contact des barres rougies qui pénétraient jusqu'aux os ; on voyait se dégager de son corps une vapeur épaisse comme celle d'une chaudière en ebullition ; on entendait sous lui le feu siffler et s'activer de la graisse qui coulait de ses membres ; on pouvait observer par intervalles les frémissements nerveux et convulsifs qui couraient à la surface de sa peau, les tressaillements que l'agonie donnait à chacun de ses muscles et les convulsions spasmodiques aiguës qui tiraillaient et contractaient ses membres par degrés. Tout cela, je dois le dire, était le plus déchirant spectacle que j'eusse vu de ma vie. Mais, quand on regardait son visage, on oubliait toutes ces horreurs. Sa tête se soulevait sur son corps carbonisé et se dressait comme dans la contemplation de quelque vision céleste : telle devait être celle de son collègue en diaconat, le martyr Etienne. Son visage certes était empourpré par l'action du feu, et de larges gouttes de sueur ruisselaient de son front ; mais les reflets de la flamme, se jouant entre les boucles ondoyantes de sa chevelure dorée, entouraient sa belle tête d'une sorte d'auréole gui lui donnait l'air d'un bienheureux déjà en possession de sa gloire. Et chacun de ses traits, pleins de sérénité et de calme comme toujours, était empreint d'une expression si suave, son regard était fixé vers le ciel avec un tel amour, que vous auriez voulu, j'en suis sûr, changer de place avec lui.
— Et je le voudrais, s'écria Pancrace, et que Dieu m'en fasse bientôt la grâce 1 Je n'ose pas penser que je saurais souffrir comme il a souffert ; car il était, lui, un noble et héroïque lévite, tandis que je ne suis, moi, qu'un pauvre enfant plein d'imperfections. Mais ne croyez-vous pas, mon cher Quadratus, qu'en ces heures d'épreuve nous recevons des forces proportion uées aux souffrances qu'on nous inflige, quelque grandes qu'elles puissent être? Vous, je le sais, vous supporteriez tous les supplices avec fermeté ; vous êtes an brave et noble soldat, habitué aux travaux et aux blessures. Mais moi, je n'ai à offrir qu'un cœur animé de boun» volonté : oroyez-vous que ce soit assez ?
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