‹ FabiolaChapitre 76 sur 113 · RÉTRIBUTION · texte numérisé non relu

RÉTRIBUTION

— Je suis le frère aîné de votre père, Fulvius, et le chef de la famille. Je n'ai eu qu'une seule pensée, qu'un seul but dans ma vie ; c'est de rendre à notre maison cette grandeur et cet éclat que lui ont fait perdre la négligence et la prodigalité de mon père. Pensant que votre père, mon frère cadet, était plus apte que moi à uue pareille entreprise, je lui cédai mes droits et mes bénéfices à de certaines conditions, dont l'une des principales portait que je serais votre tuteur, et que, seul, je serais chargé de former votre esprit. Vous savez comment je vous ai élevé à ne vou3 préoccuper en aucune façon des moyens pour mener à bonne fin notre entreprise commune?

Fulvius, qui avait écouté avec une attention pleine de stupeur les paroles de son oncle, se sentit rougir de honte en entendant ainsi étaler la hideuse nudité de leurs cœurs. Le sombre vieillard fixa sur lui ses deux yeux, avec une expression plus marquée encore qu'auparavant, et continua :

— Vous vous rappelez le crime sinistre et compliqué par lequel nous avons réussi à concentrer entre vos maiijs les débris épars des biens d ; la famille?

Fulvius se couvrit le visage de ses mains tremblantes et frissonna ; il dit d'un ton suppliant :

— Oh I épargnez-moi ce souvenir, Eurotas ; pour l'amour du ciel, épargnez-le-moi l

— Eh bien donc, reprit l'autre avec la même insensibilité', je serai bref. Souvenez-vous, beau neveu, que celui qui ne recule pas devant la pensée d'un brillant avenir, dont un crime devra lui ouvrir les voies, ne doit pas non plus frémir au souvenir d'un passé qui les lui a ouvertes par le crime. En effet, l'avenir sera un jour le passé. Que notre pacte donc s'exécute avec droiture et honnêteté, car il y a de la probité même dans le mal. La nature vous a donné en abondance de l'égoïsme et de la ruse ; elle m'a donné, à moi, l'audace et l'oubli de tout remords dans la direction et l'emploi de vos qualités. Notre destinée a été fondue dans le même moule: — il faut que nous devenions riches ou que nous mourions ensemble.

Fulvius maudissait dans son cœur le jour où il était venu à Rome, et où il s'était associé à un maître si terrible, par un lien mystérieux d'autant plus fort qu'il n'en avait pas jusqu'à ce jour connu la nature. Il eût voulu se séparer de lui, mais il se sentait sous le poids d'un charme magique, et impuissant à lutter, comme le timide chevreau tombé sous l'ongle du lion.

Le cœur plus triste que jamais, il se retira sur sa couche, — et, cependant, toutes les nuits, des visions fatales et terribles ne manquaient jamais de venir s'asseoir à son chevet.

Le lecteur sera peut-être curieux d'apprendre ce qui est advenu du troisième membre de notre digne trio, de l'apostat Torquatus. Lorsque, confus et troublé, il courut vers la galerie latérale pour y chercher la tombe qui devait le guider dans le dédale du cimetière, il arriva que, dans la galerie où il s'était engagé, se trouvait un escalier ruiné, taillé dans la pierre calcaire, qui conduisait à un étage inférieur des Catacombes. Le temps avait rongé les degrés et en avait arrondi les arêtes, ef

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la descente était rapide. Torqaatiis, portant sa Iiuaièie devant lui pour en rejeter la lueur, et marchant sans faire attention à ce qui se trouvait 80US ses pas, tomba la tête ia première dans l'ouverture, alla rouler tout au fond, et y resta évanoui longtemps encore après le départ de ses compagnons. Quand il reprit ses sens, î\ était tellement étourdi qu'il lui fut impossible de reconnaître en quel endroit il se trouvait. Il se leva et erra en talonnant daus l'ombre -, la conscience de son être lui revenant, il se rappela qu'il se trouvait dans les Catacombes, mais il ne pouvait comprendre comment il était seul et dans l'obscurité. Il se souvint qu'il avait sur lui plusieurs flambeaux de cire et de quoi faire du feu ; il en alluma un, et, à sa grande joie, il put prendre connaissance de l'endroit où il était. Mais, dans ses recherches, il s'était éloigné de l'escalier, dont il avait, en réalité, perdu tout souvenir, et il s'avança au hasard, tantôt à droite, tantôt à gauche, s'égarant de plus en plus à chaque pas d'une manière plus dangereuse dans ce labyrinthe inextricable,

11 espérait bien qu'aMunt d'avoir épuisé ses forces ou ses flambeaux, il arriverait à une issue quelconque ; mais, à mesure que le temps s'écoulait, ses alarmes devenaient plus sérieuses. Les torches s'étaient consumées l'une après l'autre ; ses forces menaçaient aussi de lui faire défaut, car, depuis le matin, il n'avait pris aucune nourriture, et, après avoir marché pendant de longues heures, il se trouva revenu à l'endroit d'où il était parti. D'abord il n'avait promené autour de lui que des regards indifférents ; il avait vu des tombeaux et avait lu négligemment les différentes inscriptions qui s'y trouvaient gravées. Mais, quaod l'épuisement s'empara de lui, quand il commença à désespérer d'être secouru, ces monuments solennels de la mort commencèrent aussi à parler à son âme un langage qu'il ne pouvait se refuser à entendre, et qu'il lui était impossible de ne pas comprendre. « Déposé en paix, » disait l'un; « Reposant dans le Christ, » disait un autre ; et les milliers d'autres qui dormaient inconnus et sans noms autour de lui, portfiut chacun sur leur tombe le sceau de la sollicitude maternelle de l'Eglise, lui répétaient les mêmes mots dans leur muette éloquence. Et, à l'intérieur, leurs restes embaumés attendaient le son de la trompette de l'ange du Seigneur, qui devait les éveiller pour une heureuse résurrection. Et lui, dans quelques heures, il allait être mort comme eux ; son dernier flambeau achevait de brûler ; il s'était laissé tomber, abattu et découragé, sur un monceau de décombres. Pourrait-il, lui aussi, être, comme eux, déposé en paix par des mains pieuses? Non, il allait mourir, seul, sur la terre nue, sans pitié, sans laisser de regrets, à l'insu du monde entier. Là, sou corps deviendrait la proie de la corruption et tomberait en décomposition \ et si, après de nombreuses années, on trouvait ses os privés de la sépulture chrétienue, on se dirait: «Ce sont là les restes maudits d'un apostat perdu dans le cimetière. » Et alors, sans doute, on les rejetterait de cette terre bénie, cr»mme il était déjà, lui, rejeté de la communion des chrétiens. La mon venait à grands pas; il la sentait: la lôte lui tournait, le cœur lui manquait. La torche était devenue trop courte pour que ses doigU> pussent la tenir : il avait été obligé de la poser sur une pierre à côté de lui. Elle pouvait brûler trois minutes encore, mais une goutte d'eau, siiintant à travers la voûte du caveau, tomba sur ia mèche et l'étei-

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gnit. Il était si jaloux de ces trois minutes de lumière, il était si désireux d'user cette cire jusqu'au bout, dernier chaînon qui le tenait attaché aux joies de ce monde, il était si anxieux de pouvoir jouir UL'e fois encore de la vue des choses extérieures, et il craignait si fort de devoir Lire dans sou cœur une fois que les ténèbres l'environneraient, qu'il tira de sa poche sa pierre et sou briquet d'acier, et s'efforça, pendant un quart d'heure, d'enflammer un amadou que la sueur froide dont il était couvert avait imbibé. Et, quand il fut parvenu à rallumer ce reste de cire, au lieu d'en profiter pour chercher une issue autour de lui, il tint ses yeux fixés sur la flamme dans une contemplation stupidfc, suivant avec anxiété les progrès de la combustion, coaime si cette flamme eût été le charme qui le retenait à la vie, et qu'il dût expirer avec elle. Et bientôt la dernière étincelle de la mèche coD'îumée tomba à terre et y resta quelque temps fixée comme un ver luisu.ût ; puis tout s'éteignit : la lumière était morte.

Etait- il mort aussi? Il le crut. Pourquoi pas? Une obscurité absolue et éternelle l'enveloppait. Il était retranché pour toujours de la société des vivants ; sa bouche ne devait plus toucher de nourriture ; ses oreilles ne devaient plus jamais entendre de son ; ses yeux ne devaient plus rien voir. Il habitait déjà la demeure des morts ; seulement sa tombe était plus grande que les leurs ; mais elle n'était pas moins sombre, isolée et fermée pour toujours. Qu'était-ce autre chose que la mort?

Non, ce ne pouvait pas être la mort encore. La mort devait être suivie de quelque chose ; mais cette chose même ne devait pas tarder. Le ver du remords commençait à'ronger sa conscience, et il avait pris les proportions d'une vipère, et il avait enlacé son cœur de ses anneaux terribles. Il chercha à fixer sa pensée sur des choses agréables, et, en effet, il revit les heures heureuses qu'il avait passées dans la villa chrétienne, avec Polycarpe et Chromatins ; il se rappela leurs bienveillantes paroles et leurs derniers embrassements. Mais un éclair menaçant traversa cette belle vision ; il les avait trahis ! il les avait vendus ! à qui? à Fulvius et à Corvinus. La corde fatale était touchée, comme le nerf frémissant de la dent qui va porter les tortures de l'agonie jusqu'au centre du cerveau. La débauche, l'intempérance, le jeu déshonnéte, la vile hypocrisie, la trahison infâme, la lâche apostasie, les épouvantables sacrilèges de ces derniers jours, et la tentative homicide du matin même, — tous ces souvenirs lui revinrent brusquement et l'assaïUirent à la fois ; c'était comme une troupe de démons, qui dansaient autour de lui^ des rondes insensées, se tenant par la main, avec des cris, des éclats de rire, des contorsions, des pleurs, des grincements de dents, des hurlements sinistres ; et des étincelles sautillaient devant lui, jaillissant de son cerveau affaibli, éclataient devant ses yeux, et lui semblaient des torches que ces démons agitaient dans leurs mains. Il se laissa tomber sur la terre et se couvrit le visage de ses deux mains.

~ Serais-je donc mort, après tout? se dit-iî, car certes les gouffres infernaux ne recèlent pas d'horreurs plus hideuses que celles-ci l

Son cœur était trop affaibli pour qu'il pût concevoir de l'irritation; tous les sentiments en lui se confondaient dans l'impuissance du désespoir. Ses forces s'évanouissaient rapidement, quand il lui sembla entendre des chants lointains, il out à une nouvelle hallucination et voulut

la chasser ; mais le bruit d'une harmonie douce vint de nouveau frapper son oreille. Il se souleva; les sons devinrent peu à peu plus distincts. C'était une harmonie si suave, elle ressemblait tellement à un chœur de voix angéliques qui partait d'une autre sphère, qu'il se dit : — Qui eu? jamais cru que le ciel se trouvât si rapproché de l'enfer? ou bien seraientce les chœurs des ange^ï qui accompagnent le terrible Juge qui vient me condamner?

Et une vague clarté apparut au loin à l'endroit d'où partaient les sons et Torquatus put entendre distinctement les paroles suivantes : " Jn pace, in idip&uvn, dormiam et requiescani ' . -

— Ces paroles ne sont pas pour moi, se dit-il : elles conviendraient pour l'enterrement d'un martyr, mais non pour la sépulture d'un réprouvé.

La lumière augmenta; c'était comme le crépuscule devenant le jour; elle entra dans la galerie et Ja traversa de part en part, y jetant des flots de clarté qui faisaient apercevoir, comme dans un miroir, des visions trop distinctes pour n'être pas réelles. D'abord défila un cortège de vierges voilées et portant des lampes; puis quatre d'entre elles suivaient, portant une forme humaine enveloppée dans un drap blanc avec une couronne d'épines sur la tête ; après eux venait le jeune acolyte Tarcisius portant un encensoir, d'où s'échappaient d'épais nuages de fumée balsamique ; et enfin, à la suite d'une longue file de prêtres, marchait le souverain pontife lui-même, assisté de Reparatus et d'un autre diacre. Diogèue et ses deux fils, le visage consterné, fermaient le cortège avec une troupe de fidèles, parmi lesquels on pouvait distinguer Sébastien.

Comme la plupart portaient des lampes ou des torches, les figures semblaient se mouvoir au milieu d'une atmosphère rayonnante de douce et immobile clarté.

Et au moment où ils passaient devant lui, ils chantèrent le verset suivant du pjsaume :

" Quoniam tu, Domine, singular iter in spe constituisti we*. •

— Ceci, s'écria Torquatus, se levant tout à coup, ceci est pour moi. Et, en exprimant cette pensée, il s'était jeté à genoux : et, par un

instinct de la grâce, des paroles qu'il avait entendues précédemment lui revinrent à l'oreille comme un écho des paroles applicables à sa position, des paroles qu'il sentait devoir prononcer. Il se traîna en rampant, faible et chancelant, jusqu'à l'angle de la galerie par laquelle la procession avait passé, et la suivit à distance, sans être observé par les assistants. Le cortège entra dans une chambre qui s'éclaira aussitôt, de telle sorte que l'image du Bon Pasteur, tout éblouissante de lumière, semblait attacher sur Torquatus des regards miséricordieux. Mciis le coupable ne voulut pas franchir le seuil de l'enceinte sacrée, et il resta au dehors, se frappant la poitrine et priant le Ciel de lui accorder sou pardon.

Le corps avait été déposé sur le sol; on chanta des psaumes et de* hymnes, et on récita des prières de ce ton joyeux et recueilli à la fois que donne l'espérance, et avec lequel l'Eglise a toujours traité la mort. A

(1) » Mais. quati< à moi, je dormirai en paix, et je jouirai d'un repos parfait. » P%. iv, 9.

(2) « Pai'ce que vous m'avez, bei^^utiur, atfer;ai dans Tespérance d'une manière toute giuj^u Kitir: - P» IV, 10

19Ô OOUBLK VENGEANCE.

ia Sn, on plaça le corps dans la tomhe qu'on lui avait pr<;pafée, sous un arceau. Tandis que l'inhumation s'accomplissait, Torquatus s'approcha d'un des spectateurs, et lui murmura tout bas à l'oreille cette question :

— De qui célèbre- t-on en ce moment les funérailles? Le chrétien répondit :

— C'est la déposiiion de la bienheureuse Cœcilia, une vierge aveugle, qui est tombée ce matin entre les mp.ins des soldats dans ce cimetière, et dont Dieu a appelé l'âme auprès de lui.

— C'est donc moi qui suis son meurtrier I s'écria Torquatus en poussant un cri d'épouvante et de remords.

Et , s'avançant en chancelant, il alla se jeter aux pieds du saint évêque, en frappant le sol de son front. Il se passa quelque temps avant que la violence des sentiments qui l'oppressaient lui permît de parler; enfin ia parole lui revint, et les premiers mots qu'il fit entendre furent ceux qu'il avait pris la résolution de prononcer, et que voici :

— Père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi, et je ne sais pas digne d'être appelé ton enfant.

Le pontife le releva avec bonté, et l'embrassa, en lui disant --

— Sois le bien-venu, mon fils I qui qu3 tu sois, toi qui reviens à la maison de ton père, ûlais tu es trop faible et trop ému en ce moment, et tu as besoin de repos.

On s'empressa aussitôt de procurer au pénitent les secours que son état réclamait. Mais Torquatus ne pouvait plus et ne voulait plus goûter de repos avant d'avoir fait l'aveu complet de ses fautes, en y comprenant ses crimes du jour même — car on n'était encore quaxL soir. Tous les fidèles se réjouirent du retour de l'enfant prodigue, de la découverte de la brebis égarée. Agnès leva vers le ciel ses yeux, qu'elle tenait affectueusement attachés sur le sépulcre de l'aveugle, et il lui sembla qu'elle la voyait, assise aux pieds de son époux, souriant, les yeux ouverts à la lumière éternelle et répandant des fleurs sur la tête du pécheur repentant, premier fruit de l'intercession de la sainte martyre.

Diogène et ses fils se chargèrent de prendre soin de Torquatus. On lui ménagea un humble logement, dans une cabane chrétienne située à quelque distance, où il fût à l'abri de la tentation et de la vengeance de ses anciens complices. Il fut classé parmi les pénitents, et par la suite, quelques années d'expiation, abrégées par l'intercession des confesseurs — martyrs futurs — devaient le préparer à rentrer en possession des privilèges que ses crimes lui avaient fait perdre.

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