‹ FabiolaChapitre 89 sur 113 · LB VIATIQUE · texte numérisé non relu

LB VIATIQUE

des galères comme un condamné vulgaire ; quand je vous ai vu battre et insulter comme les autres fidèles ; quand je vous ai entendu confondre dans une sentence commune avec les autres, parce que vous êtes chrétien et pour nulle autre cause, alors j'ai compris que ma tâche était remplie, et je n'aurais pas levé le doigt pour vous sauver.

— Oh 1 votre amitié pour moi ressemble à l'amour de Dieul Que vous êtes sage, généreux et dévoué! dit Pancrace en sanglotant. Et il se jeta au cou du soldat. Eufin, il lui dit :

— Promettez-moi une chose encore : c'est qu'aujourd'hui vous resterez auprès de moi jusqu'à la fin, et que vous porterez à ma mère mon dernier legs.

— Quand j'y devrais perdre la vie, je le ferai. D'ailleurs, nous ne serons pas séparés longtemps, Pancrace,

A ce moment le diacre fit savoir que tout était préparé pour l'oblation du saint sacrifice dans la prison même. Les deux jeunes gens regardèrent autour d'eux, et Pancrace fut frappé de surprise à la vue de ce qui se passait. Le saint prêtre Lucianus était étendu sur le sol, les membres péniblement tendus dans les catastœ (entraves, ceps), qui l'empêchaient de se lever. Reparatus avait étendu sur sa poitrine les trois linges de toile nécessaires pour l'autel; et sur ces linges 'étaient placés le pain sans levain et le calice de vin et d'eau que le diacre affermissait de la main. Le visage du vénérable prêtre était levé vers le ciel, tandis qu'il récitait les prières accoutumées et qu'il accomplissait les cérémonies prescrites pour l'offrande et la consécration. Puis chacun des assistants s'approchant pieusement, les yeux humides des larmes de la reconnaissance, reçut de sa main consacrée sa part — c'est-à-dire la totalité — de la nourriture mystique des âmes*.

Merveilleux et frappant exemple du pouvoir qu'a l'Eglise de Dieu de se faire à toutes les circonstances I Quelque immuables que soient ses lois, son amour ingénieux trouve le moyen d'en démontrer les principes jusque dans leur relâchement, et l'exception même est une application plus sublime de la règle.

Ici nous voyons un ministre de Dieu, dispensateur de ses mystères, qui jouit une fois par exception du privilège inappréciable de ressembler à Celui qu'il représente plus que personne n'a jamais fait, en étant à la fois le prêtre et l'autel.

L'Eglise a prescrit que le saint sacrifice ne serait offert que sur les reliques des martyrs : ici nous voyons un martyre, qui, par une prérogative singulière, peut l'offrir sur sou propre corps. Quoique vivant encore, il est « couché sous les pieds de Dieu. » La poitrine se soulevait bien encore sous l'action du souffle, et son cœur palpitait sous les divins Mystères, c'est vrai; mais ce n'était là qu'une partie de l'action du ministre, car on pouvait le considérer comme réellement mort déjà par l'intention, et ayant fait le sacrifice complet de sa vie. Il n'y avait plus que la vie du Christ, au dedans comme au dehors du sanctuaire de cette poitrine*. Le viatique des martyrs fut-il jamais plus dignement préparé?

(1) Nous voyous dans les Actes d'un prêtre de ca nom, martyrisa à Aatiocha, la relaticA d'une pareille célébration des divins mystères. (V. Ruinart, tome III, p. 1S2, note). {2) « Je vis maintenant, non pas moi, mais le CLrIst vit en moi. « Gai., :i, 20.

Lit COMBAT. 213

IXm. — LE COMBAT.

Le lendemain malin, le jour se leva clair et froid ; le soleil, en /isppant de ses rayons les ornements dorés des temples et des autres édifices publics, semblait leur donner un air de fête. £t le peuple aussi déborda bientôt dans les rues, vêtu de ses plus beaux habits, et étalant toutes ses richesses et toute sa joie. La foule se dirigeait vers un centre commun; et ce centre était le théâtre de Flavius, mieux counu de nos jours sous le nom de Colisée. Chacun portait ses pas vers l'arche indiquée par le numéro inscrit sur son billet, et le monstrueux géant de pierre absorbait par degrés ces traînées vivantes qui bientôt l'envahirent et gravirent les rangées ovales de ses immenses étages, jusqu'à ce que tout l'intérieur de l'amphithéâtre fût tapissé de faces humaines et que Les murs semblassent onduler sous le remous de la masse vivante. Puis, lorsque tout ce peuple se sera enivré de la vue du sang et se sera repu de carnage et de furie, il se dispersera et s'écoulera au dehors à flots épais par les nombreusejj avenues qui lui ont livré entrée et qui porteront alors avec vérité leurs noms de vomitoires, vomiloria; car certes jamais tourbe plus immonde et plus odieuse de toutes les sentines humaines ne fut vomie d'un réservoir plus infâme, par des issues plus polluées, que cette foule romaine enivrée du sang des martyrs, quand elle dégorgeait par tous les pores de ce spiendide amphithéâtre.

L'empereur vint assister aux jeux, entouré de toute sa cour, avec toute la pompe et la solennité qui convenaient à une fête impériale. Il n'était pas moius avide que ses sujets de se repaître du spectacle horrible de ces luttes cruelles et de réjouir ses yeux de cette fête de Cûrnage, Son trône était élevé à l'est de l'amphithéâtre, où un espace assez vaste — le pulvinar (le coussin, le dais) — avait été réservé et richement décoré pour la cour impériale.

Divers jeux se succédèrent, et déjà plus d'un gladiateur, tué ou blessé, avait baigné de son sang le sable de l'arène, quand le peuple, impatient de voir commencer les combats plus féroces, se mit à demander à grands cris — ou plutôt à grands hurlements — les chrétiens et les bêtes sauvages. Il est donc temps, pour nous, de songer à nos condamnés.

Avant que le public fût placé, on les avait fait passer de la prison dans une cellule nommé spotialorium *. Là on les avait débarrassés de leurs chaînes et de leurs entraves. Une tentative eut heu pour leur faire revêtir le costume fastueux des prêtres et des prêtresses du paganisme; mais ils avaient résisté, en rappelant qu'ils étaient venus spontanément aux arènes sanglantes et qu'il était iujuste de les y faire paraître sous un déguisement qu'ils avaient en horreur. Ils restèrent ainsi réunis pendant toute la matinée, s'encourageant mutuellement et chantant les louanges de Dieu, en dépit des cris et des hurlements qui couvraient pau* intervalles le son de leurs voix.

Pendant qu'ils se préparaient ainsi, Corvinus entra, et, avec un regard d'insolence et de triomphe, il dit à Pancrace :

(1) C'était duns cette cellule également qu'on transportait les cadavres des gladiateur», et qu'où achevait ceux qui avaient etô blesses morteUemeut.

214 LJE COMBAT.

— Graces soient rendues aux dieux I II tôt enfin venu, ce jour que j'avais si longtemps désiré I La lutte entre nous a été longue et difficile, mon ancien camarade; mais, enûn, je l'emporte et pour toujours.

— Que dites-vous, Gorvinus? quand donc et comment ai-je lutté contre vous?

— Toujours et partout. La nuit, tu me poursuivais dans mes rêves, et, le jour, tu dansais devant moi comme un fantôme qui s'évanouissait à mou approche et que je chercl^ais vainement à saisir. Tu as été mon tortionnaire, mon mauvais génie. Je t'ai haï de toute la haine dont mon cœur est capable; je t'ai voué mille fois aux dieux infernaux; je t'ai maudit et exécré tous les jours à toute heure ; enfin le jour de la vengeance est venu I

— Mais il me semble, dit Pancrace souriant, que tout ce que vous venez de me dire ne ressemble guère à une lutte. Toute l'hostihté est toujours venue du même côlé, car pour moi, je n'ai rien fait contre vous de tout ce que vous venez de dire,

— Non? penses-tu que j'ajoute foi à tes paroles, alors que je t'ai rencontré toujours sur mon chemin comme une vipère pour me mordre ou pour m'en lacer?

— Où cela? Je vous le demande encore une fois.

— Partout, je le répète. A l'école, dans la maison d'Agnès, au Forum, dans le cimetière, au tribunal même de mon père^ à la villa de Chromatius ; partout, en un mot, partout I

— Et dans nul autre lieu que ceux que vous venez d'énumérer? Lorsque voti-e char s'est brisé sur la voie Appienne, n'avez-vous pas entendu derrière vous, sur la route, le galop de cavaliers qui s'efTorçaient de \ou8 rejoindre?

— Misérable I s'écria le fils du préfet, ne se possédant plus de colère, et c'est toi qui, lançant méchamment ton cheval au galop, as effarouché les miens et as faiUi causer ma mort?

— Non, Gorvinus, écoutez-moi avec calme ; c'est la dernière fois que nous causons ensemble. Je m'acheminais tranquillement vers Rome, avec un ami , après avoir rendu les derniers devoirs à notre maître Cassianus (CorviDus tressaillit, car il ignorait cette circonstance), quand nous entendîmes tout à coup le galop d'un attelage emporté; alors, en effet, j'ai éperonné mon cheval, et ce fut même un grand bonheur pour vous.

— Gomment cela?

■— Parce que, en me pressant ainsi, je suis arrivé à temps. Vos forces étaient presque épuisées, et votre sang commençait à se glacer dans vos veines, par suite de votre chute 'dans les eaux froides du canal; déjà votre bras, presque engourdi, se détendait et laissait échapper la dernière branche qui vous retenait au rivage, vous retombiez à la renverse dans l'eau et pour la dernière fois peut-être. Je vous vis, je vous reconnus en vous tirant à moi, inanimé. J'avais entre les mains le meurtrier d'un homme qui m'était bien cher, la justice de Dieu semblait s'être appesantie sur lui : il n'y avait que ma volonté entre le coupable et son châtiment. C'était mon jour de vengeance à, moi, et je n'ai pas laissé échapper l'occRsion de la satisfaire.

LB COMBAT. 215

— Ah I et comment cela, je te prie t

— En vous arrachant au gouffre qui allait devenir votre tombeau, en vous déposant soigneusement sur le sol, et en vous donnant les soins nécessaires jusqu'à ce que les fonctions vitales eussent repris leur action. Et, après vous avoir ainsi sauvé la vie, je vous remis aux soins de voa serviteurs.

— Tu mens ! s'écria Corvinus; mes serviteurs m'ont dit que c'étaient eux qui m'avaient tiré de l'eau.

— Et vous ont-ils donné mon couteau, en même temps que votre bourse de peau de léopard, que j'ai trouvée à terre après vous avoir tiré du canal?

— Non; ils m'ont dit que la bourse avait été perdue dans l'eau. En effet, c'était une bourse de peau de léopard, qiii m'avait été donnée par une sorcière d'Afrique. Mais que me disais-tu de ton couteau?

— Que le voici, voyez : il est encore tout couvert de rouille, suite de son séjour dans l'eau. Votre bourse fut remise par moi à vos esclaves ; mais j'ai gardé mon couteau. Regardez-le, oh 1 regardez-le de près. Me croyez-vous, maintenant ? Ai-je été une vipère pour vous chaque fois que vous m'avez rencoutré sur votre chemin ?

Trop peu généreux pour reconnaître qu'il était vaincu dans la lutte qu'il avait livrée à Pancrace, Corvinus ne sentait qu'une chose : c'est qu'il était battu, dégradé devant son ancien condisciple, écrasé, anéanti comme la poussière sous son pied. La honte avait envahi jusqu'à son cœur môme. Il se sentait défaillir, ses jambes se dérobaient sous lui ; il baissa la tète et sortit sans bruit, en maudissant les jeux, l'empereur, les bcles rugissantes, la foule irritée, ses chevaux et son char, ses esclaves, son père et lui-même — lout enfin et toutes choses, une seule personne exceptée — il n'eût pas pu, il n'eût pas osé maudire Pancrace.

11 allait franchir le seuil du spoliatorium ^ quand le jeune homme le rappela. 11 se retourna, et le regarda d'un air de respect qui ressemblait presque à de l'affection. Pancrace posa la main sur son bras, et lui dit :

— Corvinus, je vous ai pardonné de grand cœur et depuis longtemps. Mais il en est Un, là-haut, qui ne peut pardonner qu'au repentir. Tâchez de vous réconcilier avec lui. Si vous ne le faites pas, je vous prédis en ce jour que vous mourrez de la même mort que moi, quelle que soit celle qui m'attend.

Corvinrs s'enfuit et ne reparut pas de toute la journée. Il n'assista paa à ce spectacle après lequel il avait aspiré pendant bien des mois, et dont son imagination sanguinaire s'était fait d'avance une si grande fête. Et, quand la solennité fut terminée, son père le rencontra dans un état complet d'ivresse. C'était la seule manière qu'il employât pour étouffer ses remords; il les noyait.

Au moment où il quittait les prisonniers, le lanista ou chef des gladiateurs entra dans le spoliatorium et informa les condamnés que l'heure du combat était venue. Ils s'empressèrent de s'embrasser une dernière fois, et d'échanger leurs adieux en ce monde. Ils entrèrent dan» l'arène par l'extrémité qui faisait face à la loge impériale, et eurent à passer entre deux files de vmatores (chasseurs), qui avaient la garde des bétej féroces. Chacun de ces homme» était armô d'un foa«i jou>i «î

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pesant, dont il porta un coup à chaque condamne, k mesure qu'ils passaient. Puis, les combattants étaient livrés aux bêtes, soit un à un, soit par groupes, suivant le désir du peuple, ou le caprice des directeurs du spectacle. Quelquefois la victime était placée sur une plate-forme élevée, de manière à être mieux en vue ; d'autres fois, on l'attachait à des poteaux, pour lui ôter toute espèce de moyens de défense. Un des jeux favoris consistait à jeter une femme dans un filet, et à l'exposer ainsi pour la faire rouler, déchirer et percer à coups de cornes par des taureaux furieux *. Dès la première rencontre, le martyr était presque toujours terrassé et tué par l'animal furieux ; mais parfois on en lâchait successivement trois et môme quatre, sans qu'ils infligeassent de» blessures mortelles à la victime. En ce cas, le confesseur du Christ était ramené à la prison pour être soumis à d'autres supplices, ou bien on le traînait au spoliatorium^ où les valets des gladiateurs s'amusaient à l'achever.

Nous nous contenterons de suivre, dans ses derniers moments, Pancrace, notre jeune héros. En passant par le corridor qui conduisait à l'amphithéâtre, il vit Sébastien qui se tenait sur un des côtés accompagné d'une femme voilée, dont un ample manteau dissimulait la taille et là tournure. Pancrace la reconnut à l'instant, il s'arrêta devant elle, s'agenouilla, et, lui prenant la main, la baisa affectueusement.

— Bénissez-moi, mère chérie, dii;-il, en cette heure glorieuse que vous m'aviez promise.

— Regarde les cieux, mon fils, répondit-elle, et tiens tes yeux fixés' vers ces régions où le Christ t'attend avec ses saints. Combats vaillamment le combat de Dieu pour le salut de ton âme, et moutre-toi fidèle et inébranlable dans l'amour de ton Sauveur*. Souviens- toi de celui dont tu portes la précieuse relique autour de ton cou.

— Cette relique aura doublé de valeur à tes yeux, ma douce mère, avant une heure d'ici, j'espère.

— En avant I en avant I Assez de ces sottises I cria le lanista en frappant Pancrace du bout de son bâton.

Lucine se retira, pendant que Sébastien serrait une dernière fois la main de Pancrace en murmurant à son oreille :

— Courage, mon bien cher enfant; puisse Dieu vous bénir I Je serai immédiatement derrière l'empereur; dirigez de ce côté votre dernier regard, et donnez-moi votre bénédiction.

— Ha ! ha I ah! fit une voix stridente qui retentit derrière lui. Etaitce le rire d'un démon? Sébastien se retourna et n'aperçut rien que les plis flottants d'un manteau qui disparaissait derrière un pilier. Qui cela pouvait-il être? Le soldat ne le soupçonnait point. C'était Fulvius, qui avait entendu ses derniers mots à Pancrace, et qui y avait trouvé le dernier anneau d'une longue chaîne de preuves, — chaîne forgée à force de peine, — pour étabhr, à n'en point douter, que Sébastien i était chrétien.

Pancrace fut bientôt au milieu de l'arène. II était le dernier de la

(1) Voir les Actes des martyr* de Lyon {Rulnart, vol. I, p. 152) où l'on trouvera les détails eoiuplets du martyre d'un joun« homme de quinze ans. Voir aussi lek Actes des saintes Perpétue et Félicité.

[t) Voi les ActcH de sainte FAlicité et de «es sept flis. liuinart, vol. 1, 66.

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ti-oupe fidèle des confesseurs du Christ. On l'avait mis en réserve, dan* l'espoir que la vue des souffrances des autres ébranlerait sa constance ; mais l'effet produit avait été absolument contraire. Il se tint debout à l'endroit où ou l'avait placé, et son corps blanc, frêle et délicat contrastait étranf-'ement avec les membres rudes, musculeux et hâlés des exécuteurs qui l'environuaient. Ces derniers s'écartèrent et le laissèrent seul. Pour donner une idée de ce qu'était Pancrace, nous croyons ne pouvoir mieux faire que de reproduire les paroles d'Eusèbe, témoin oculaire des derniers moments d'un jeune homme plus âgé que notre héro? de quelques années.

« On put voir alors, dit-il, un tout jeune homme, un enfant qui n'avait pas encore atteint sa vingtième année, debout, sans entraves, les mains tendues en avant en forme de croix, les yeux levés vers le ciel et priant Dieu dans toute la ferveur d'un cœur fidèle et insensible au danger. Il ne bougea point, il ne trembla pas, quand les ours et les léopards, la gueule entr'ouverte, les narines sanglantes, s'élancèrent altérés de carnage pour le mettre en pièces. Et cependant leurs griffes menaçantes s'abaissèrent et se contractèrent par je ne sais quelle puissance mystérieuse et divine; et les monstres se retirèrent en même temps, sans lui faire de mal '. »

Telle était l'attitude et tel fut aussi le privilège de notre héroïque jeun«^ homme. La foule était furieuse, en voyant plusieurs bêtes féroces l'entourer, pousser des hurlements terribles, battre leurs flancs de leurs queues impatientes, puis se retirer l'une après l'autre, sans même le toucher. Il paraissait entouré d'un cercle magique qu'aucune bête n'osait franchir. Un taureau furieux lAché sur lui s'élança avec des bonds effrayants, courut droit au martyr, la tête baissée, les cornes menaçantes, mais arrivé à quelques pas de lui, il s'arrêta subitement comme s'il avait donné de la tête contre un mur. Au lieu de continuer sa course, il frappa du pied le sol, et souleva en mugissant d épais nuages de poussière.

— Provoque-le donc, Rche, provoque-le donc 1 vociféra l'empereur avec rage.

A sa voix, Pancrace leva les yeux comme un homme qui sort d'un rêve; il agita le bras et courut vers son terrible ennemi'; mais le taureau, loin de l'attendre, recula comme à la vue d'un lion; puis faisant tout à coup volte-face, il s'enfuit vers l'entrée de l'arène, et là, rencontrant son gardien, il le souleva avec ses cornes et le jeta en l'air par-dessus sa tête. Tous étaient consternés à la vue de cette scène , tous, excepté le courageux jeune homme, qui avait repris son attitude recueillie et qui continuait sa prière. A ce moment une voix cria dans la foule :

— Il a un talisman autour du cou 1 c'est un sorcier 1

La multitude répéta ce cri jnqu'à ce que l'empereur, se levant, imposa silence de la main, et cria à Pancrace : ~ Ote de ton cou cette amulette, et jette-la loin de toi, ou bien

(1) ffUt Eccl.^Ur. ni, chap. ?

(£) TSi'site. \h\<\. Voir AUiist la Utt-e de mini Ignncr. utuc I; •■'aiitut, di^m tet «ctet. Ru:iart, vol. 1, p. 40.

tam. 19

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on le fera à ta place et plus rudement que tu ne le ferais toi-môme.

— César, dit le jeune homrae en élevant sa voix harmonieuse qui résonna au milieu de l'amphithéâtre attentif, ce n'est pas un talisman que je porte, mais un souvenir de mon père, qui, en ce même lieu, a glorieusement fait pour le Christ la même confession que je lui fais aujourd'hui en toute humilité; je suis chrétien, et je donne ma vie avec joie pour l'amour de Jésus-Christ, Dieu et homme. Ne m'enlevez pas cet unique legs de mon père, je le destine à une autre personne, à qui je veux le rendre plus riche que je ne l'ai reçu. Faites encore une tentative : ce fut une panthère qui fît gagner à mon père sa couronne immortelle, peut-être qu'une panthère m'obtiendra aussi la même faveur?

Il y eut un moment de silence absolu ; la foule paraissait attendrie, vaincue. La grâce et la beauté du noble jeune homme, son visage inspiré et radieux, la mélodie de sa voix, l'intrépidité de son langage, et son généreux dévouement à sa cause, tout avait subjugué cette multitude aussi lâche que cruelle. Pancrace vit l'impression qu'il avait produite et trembla devant leur miséricorde, lui qui était resté impassible devant leur rage. Il avait espéré cueillir en cette journée la palme du martyre : devait-il être déçu dans ses espérances? Des larmes jaillirent de ses yeux ; il étendit les bras vers le ciel, et s'écria d'une voix haute qui alla vibrer de nouveau dans tous les cœurs ;

— C'est aujourd'hui, oh! oui, c'est aujourd'hui, mon divin Sauveur, le jour fixé pour ta venue. Ne tarde pas davantage. Tu as déjà suffisamment manifesté ta puissance à ceux qui ne croient pas eu Toi : montremoi maintenant ta bonté, à moi qui y crois.

— La panthère I s'écria une voix.

— La panthère 1 répétèrent vingt autres voix.

— La panthère I hurlèrent ensemble cent mille voix furieuses, avec un bruit pareil à celui d'une avalanche i.

Une cage surgit de teiTe, comme par enchaiilement, du .milieu de l'arène ; tandis qu'elle s'élevait, ses parois s'abaissèrent donnant passage au captif du désert*. D'un bond gracieux, l'élégant et terrible animal conquit sa liberté; et, quoique rendu furieux par l'obscurité, la solitude et la faim, il semblait ei joyeux d'êtro délivré, qu'il se roulait en jouant sur le sable, sautait et bondissait sur le sol, sans produire le moindre bruit. Enfin il aperçut sa proie, et toute sa ruse et sa cruauté félines reprirent aussitôt leur empire, et semblèrent conspirer pour animer chacun des mouvements obliques et perfides de son corps au pelage de velours. L'amphithéâtre tout entier était devenu aussi silencieux qu'une cellule de cénobite; tous tes yeux, démesurément ouverts, étaient fixés sur l'animal, qui s'approchait de sa victime en rampant avec lenteur.

Pancrace était toujours debout h la même place, faisant face à l'empereur, et si absorbé en apparence dans la contemplation et la prière, qu'il ne remarquait pas les mouvements de son ennemi. La panthère,

(1) L'amphithéâtre pouvaJ t renfanner 150,000 homme» .

(2) C'était le procédé ordinaire. Le» ooasiruction» routerrainoB employée» à cet tSet ont été découvartâs dam le Coliié*

ta SOLDAT CHRKTIEN. ilè

«près avoir fait un tour, s'était -irrétée en face, comme si elle dédaignait d'attaquer par derrière un semblable adversaire. Couchée sur le ventre, elle se traînait en rampant toujours, avançant lentement une patte, puis l'autre, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à la distance nécessaire pour prendre son élan. Là, elle s'arrêta un instant, pendant lequel toutes les respirations demeurèrent suspcaduea. Tout à coup un sinistre miaulement retentit; un corps décrivit une courbe dans l'air, et, contractée sur ellemême comme une sangsue, la panthère, s'appuyant de ses pattes de derrière sur la poitrine du martyr, lui enfonçait les griffes de devant dans le cou, tandis que de sa gneule elle l'étreignait à la gorge.

Pancrace resta debout quelques secondes encore; il porta sa main droite à sa bouche, regarda Sébastien en souriant, et lui envoyant, d'un geste noble et gracieux, son dernier baiser — il tomba. Les artères du cou avaient été tranchées, et le sommeil du martyre ferma aussitôt ses paupières. Son sang, en se mêlant au sang de son père que Lucine avait suspendu à son cou, son sang le liquéfia, le colora, le raviva de nouveau*. Le sacrifice de la mère avait été accepté.

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