LE VIATIQUE
— VOiià justement notre affaire ! s'écria un autre; voici venir Tarcisius, que je n'ai pas vu depuis un siècle. C'est un bon garçon, très-habile à toutes sortes de jeux. Viens donc, Tarcisius! cria-t-il en l'arrêtant par le bras, où donc cours-tu si vile? Viens jouer avec nous, viens; tu seras bien gentil.
— Je ne puis en ce moment, Petilius ; en vérité, je ne puis pas. Je suis chargé d'une commission très-importante.
— Bah ! il n'y a pas de commission qui tienne I cria celui qui avait parlé le premier, grand et fort garçon qui avait l'air et les traits d'un rustre. N'essaye pas de résister, car je ne le souffrirais point. Ainsi, viens vile.
— Je vous en prie, dit le pauvre enfant d'un ton suppliant, Je vous en prie, ne me retenez pas !
— Je n'écoute rien, répliqua l'autre. Mais, voyons, que caches-tu là si soigneusement dans ta poitrine? Une lettre, je suppose ; eh bien, elle ne s'envolera pas pour être un instant hors de son nid. Donne-la-moi, je la mettrai en sûreté pendant que nous jouerons.
Et il tendit la main pour s'emparer du dépôt sacré que l'enfant portait sur sa poitrine.
— Jamais ! jamais I répondit l'enfant en levant ses regards vers le ciel.
— Je veux voir cela, dit l'autre en insistant brutalement ; je veux savoir ce que c'est que ce merveilleux secret.
Et il se mit à pousser violemment l'enfant en lui tirant le bras pour lui faire lâcher prise. Une foule d'hommes du voisinage se rassemblèrent autour d'eux, tous demandant avec curiosité de quoi il s'agissait. Ils voyaient un enfant qui, les bras croisés sur sa poitrine, semblait doué d'une force surnaturelle, car il résistait énergiquement à tous les efforts d'un garçon plus grand et plus fort que lui, qui cherchait à lui faire livrer le secret du message dont il était porteur. Les coups de poing, les soufflets et les violences de toute nature semblaient n'avoir sur lui aucun effet. Il les supportait sans murmurer, sans tenter d'y répondre, et rassemblait tous ses efforts pour défendre son dépôt sacré.
— Qu'est-ce? que peut être cela? se demandaient-ils les uns aux autres; et nul ne pouvait répondre, quand, par hasard, Fulvius vint à passer. Voyant ce rassemblement, il s'en approcha, et reconnut tout d'abord Tarcisius pour l'avoir vu pendant l'ordination. Sa mise et son air distingué lui ayant attiré les questions de la foule, il répondit d'un ton dédaigneux et en tournant sur le talon :
— Ce que c'est ? c'est un âne chrétien qui porte des reliques*.
Ces paroles suffirent. Fulvius dédaignait pour son propre compte une proie si mince, mais il ne savait que trop l'effet que devaient produire ses paroles. La curiosité païenne, désireuse de voir les mystères des chrétiens pour les violer et les insulter, était éveillée, et un cri général 8'éleva, réclamant avec toutes sortes de menaces le dépôt dont Tarcisius était chargé.
— Jamais, jamais, qu'avec ma vie I se bornait à répondre l'enfant. Un coup de poing terrible lui fut asséné sur la tête par un gigantesque forgeron ; l'enfant en fut étourdi, et le sang s'échappa de la blessure. Un
(1) Atiniu portaiu myateria, proverbe latlo.
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second coup, puis un troisième suivirent, puis d'autres encore, tant qu'à la fin, le malheureux enfant, tout meurtri, mais tenant toujours ses bras croisés sur sa poitrine, tomba anéanti sur le sol. La foule aussitôt se rua sur lui, et vingt bras s'étendaient pour lui arracher le céleste dépôt, quand tout à coup les lâches assaillants se sentirent repoussés de droite et de gauche par un bras d'une force gigantesque. Les uns s'en vont rouler jusqu'à l'extrémité de la place, les autres demeurent étourdis au même endroit sans savoir ce qui leur arrive, et le reste se retire devant un ofiQcier à la taille athlétique, auteur de tout ce désoi-dre. Quand la place eut été déblayée, l'officier s'agenouilla auprès de la victime presque évanouie, et, les larmes aux yeux, la souleva doucement, avec les tendres soins qu'une mère eût pu y mettre; puis il lui demanda d'une voix douce :
— Souffrez-vous beaucoup, Tarcisius ?
— Ne vous occupez pas de moi, Quadratus, dit l'enfant en ouvrant les yeux avec un sourire ; c'est que je porte sur moi les divins mystères ; prenez-en soin, vous.
Le soldat souleva l'enfant dans ses bras avec un respect qui témoignait ijue ce n'était pas seulement la douce victime d'un héroïque sacrifice, le corps d'un martyr qu'il portait, mais le vrai Roi et Seigneur des martyrs, Bt la divine Victime de la rédemption éternelle. La tête de l'enfant reposait avec un abandon plein de confiance sur les robustes épaules du soldat, mais ses mains et ses bras restaient croisés sur sa poitrine, pour veiller jusqu'au bout sur le trésor qui lui était confié. Le brave Quadratus ne sentait pas le poids du double et saint fardeau qu'il portait. Personne n'osa l'arrêter ; mais, à quelques pas de là, il rencontra une dame qui fixa sur lui des yeux pleins d'étonnement et d'effroi. Elle s'approcha et vint regarder l'enfant de plus près.
— Est-il possible? s'écria-t-elle avec terreur, est-ce là Tarcisius que j'ai rencontré il n'y a qu'un moment, si jeune et si beau? Qui donc Ta mis dans un pareil état?
— Madame, répondit Quadratus, ils l'ont assassiné, parce qu'il est chrétien.
La dame attacha pendant quelques instants son regard sur le visage pâle de Tenfant. Il ouvrit les yeux, la vit, sourit et expira. Mais ce regard fit entrer dans le cœur de la noble femme le rayon de la foi ; elle s'empressa d'embrasser la religion chrétienne.
Le vénérable Dionysius ne put retenir les larmes qui voilèrent ses yeux lorsque, en écartant les mains de l'enfant, il découvrit sur sa poitrine, intact et inviolé, le dépôt glorieux, le Saint des saints. Il lui sembla que la victime ressemblait bien plus à un ange, endormi comme il l'était du sommeil des martyrs, que lorsqu'il était plein de vie, une heure auparavant. Quadratus le porta lui-même dans le cimetière de Callistus, où il fut enterré en présence des plus anciens dans la foi, qui pleuraient d'admiration ; et, par la suite, le saint pape Damase composa pour lui une Ipitaphe qu'il est impossible de lire sans être convaincu que la croyance m la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans la divine Eucha*' Ustie était alors aussi générale et aussi ferme que de nos jours ;
•» Tarcisium icmctwm Christi sacramenta gerentem, Çum malesana manus peteret vulgare profanis
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Ipse animam potius voluit dimittere ccesus Prodere quam canibus rabidis ccelestia membra^. »
II est mentionné dans le Martyrologe romain, à la date du 15 août, comme un martyr dont la fête commemorative se célébrait dans le cimetière de Callistus; ses reliques ont été transportées plus tard dans l'église de Saint-Sylvestre in Campo, ainsi que l'indique une vieille inscription.
La nouvelle de cet événement n'arriva aux prisonniers qu'après la fin de leur banquet ; et, certes, la crainte d'être privés de la nourriture céleste dont ils attendaient la force, était la seule peut-être qui fût de nature à altérer la sérénité de leurs âmes. A ce moment, Sébastien arriva ; à les voir, il s'aperçut aussitôt que quelque fâcheuse nouvelle avait été reçue, et il la devina aussi, car Quadratus l'avait déjà informé de tout ce qui s'était passé. Il s'empressa donc d'encourager et de consoler les confesseurs du Christ, leur donnant l'assurance qu'ils ne seraient pas privés de ce viatique si ardemment désiré, puis il dit quelques mots à voix basse à l'oreille du diacre Réparalus, lequel sortit aussitôt aprèsavoir échangé avec lui un regard de joyeuse intelligence.
Sébastien, qui était connu des gardes, n'éprouvait aucune difficulté pour eatrer et pour sortir de la prison à toute heure de la journée ; aussi avait-il été infatigable dans les soins dont il avait entouré les condamnés. Cette fois, il était venu pour adresser ses derniers adieux à son ami le plus cher, à Pancrace, qui avait vivement désiré cette entrevue. Ils se retirèrent à part, et le jeune homme, prenant Je premier la parole, dit :
— Eh bien, Sébastien, vous souvenez-vous de cette soirée où, de votre fenêtre, nous entendions rugir les bêtes sauvages, et nous regardions les arches béantes de l'amphithéâtre, toutes prêtes pour donner passage au triomphe des chrétiens?
— Oui, mon cher enfant, je me le rappelle parfaitement; et il me semblait que votre cœur avait deviné par avance les scènes qui s'y préparent pour vous demain.
— Il les devinait, en effet. J'entendais en moi une voix intérieure qui m'assurait que je serais un des premiers à apaiser la fureur rugissante de ces interprètes de la cruauté humaine. Mais aujourd'hui que le moment est venu, j'ai peine à me croire digne d'un si immense honneur. Qu'ai-je donc pu faire, Sébastien, non pas pour le mériter, mais pour être choisi comme l'heureux objet d'une grâce si grande ?
— Vous savez bien, Pancrace, que ce n'est pas celui qui a voulu, ni celui qui a couru qui arrive le premier, mais que Dieu seul fait miséricorde et choisit les élus. Dites-moi plutôt quels sentiments vous éprouvez en présence de la glorieuse destinée qui vous attend demain.
— A vous dire la vérité, cette destinée me semble si magnifique et
(1) — " Taroieius enfant portait l'Kucharistie : Les paieng y voulaient jeter un œil impie; II aima mieux mourir sous leurs coups déchiré, Que de livrer du Christ le corps si vénéré. » Voir aussi ies notes de Baronius au Martyrologe. Les mots •» les membres divins (du Christ), appliquées fe la sainte Eucharistie sont une preuve accidentelle, mais frappante de la foi en la présence de notre Sauveur dans les espèces sacramentelles. Ils sont le résultat d'une pensée habituelle plutôt que de l'usage de phrases étudiées et ouaventionnelles.
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tellement au-dessus de mes plus ambitieuses aspirations, que je me crois souvent le jouet d'un rêve et non dans la réalité. Mais vous-même, ne trouvez-vous pas quelque chose d'incroyable dans la pensée que moi, qui suis cette nuit dans une prison obscure, froide, hideuse, je serai demain, avant le coucher du soleil, dans les régions célestes, prêtant l'oreille aux mélodies éternelles des harpes augéliques, marchant dans le cortège des Saints à la robe éclatante, respirant ie pcrfum de l'encens céleste et buvant à grands traits les eaux limpides de la source de vie? On croit à de pareils prodiges, quand on en ht les récits ou qu'on les entend dire d'un autre; mais j'ose à peine croire que, dans quelques heures, on racontera de moi ce que je pouvais à peine espérer.
— Et n'y a-t-il rien de plus que ce que vous venez de me dire, Pancrace ?
— Oh I oui, bien plus encore, bien plus que je n'en pourrais dire sans orgueil. Quand je pense que moi, simple enfant à peine sorti de l'école, qui n'ai rien fait encore pour le Christ, je puis me dire ; « Demain, je le verrai face à face, et je l'adorerai, et je recevrai de lui une palme et une couronne, et il m'embrassera avec affection; » — quand je songe à cela, je trouve cette espérance si belle, que je tressaille involontairement à l'idée que bientôt ce ne sera plus une espérance, mais une réalité. Et cependant, Sébastien, ajouta-t-il avec ferveur en saisissant les deux mains de son ami. et cependant, c'est \rai tout celai c'est bien vrai l
— Et n'y a-t-il rien de plus encore, ô Pancrace?
— Si fait, Sébastien, si fait, plus, bien plus encore I Figurez-vous donc la joie du chrétien, dont les yeux se ferment sur les traits des humains pour De plus se rouvrir que sur les célestes traits de Dieu I Son dernier regard n'a rencontré que les visages menaçants de dix mille ennemis qui, du haut des gradins de l'amphithéâtre, le contemplent avec fureur, avec haine, avec mépris ; son premier coup d'œil, dans le ciel, embrassera, en un instant, cette intelligence éclatante dont la splendeur brûlerait, réduirait en cendres, si les rayons qu'elle lance n'environnaient, ne baignaient, ne pénétraient l'âme fidèle. Puis ardente, elle s'élance d'un bond dans la fournaise du cœur de Dieu, et se plonge dans les flots brûlants de ïa miséricorde et de la charité divines, sans crainte de s'anéantir jamais. Ohl Sébastien, n'est-ce pas trop d'orgueil que de dire : Demain, je... non, non, aujourd'hui, aujourd'hui même, — car le veilleur du Gapitole vient d'annoncer la moitié de la nuit, — aujourd'hui cette félicité sera mon partage.
— Heureux Pancrace ! s'écria le soldat, vous jouissez déjà par avance de ces ravissements ineffables qui seront votre partage dans quelques heures.
-- Etsavez-vous bien, cher Sébastien, continua le jeune homme sans paraître remarquer l'interruption, ce qui me frappe et me ravit le plus? c'est la bonté et et la miséricorde de Dieu, qui a bien voulu m'accordei une pareille mort. Qu'il doit être plus facile et plus doux à mon âge de quitter la terre, lorsque la mort met fin à tout ce qui est méprisable en et monde, lorsqu'elle vous dérobe la vue de bêtes hideuses et d'hommes pécheurs non moins hideux qu'elles, lorsqu'elle éteint à vos oreilles les cris de carnage et les rugissements de tous 1 Combien plus pémbie me
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paraîtraiL la mort, si elle me frappait sous les tendres regards d'une mère comme la mienne, s'il me fallait fermer l'oreille aux plaintes et aux regrets de sa voix Uird aimée 1 Je la verrai pourtant, et je l'entendrai, demain, pour la deruière fois, avant le combat, comme nous en sommes convenus, car je sais qu'elle ne cherchera pas à ébranler ma résolution par ses paroles.
Une larme s'était fait jour etitre les paupières de l'enfant ; mais il la retint, et reprit bientôt d'un ton joyeux :
— A propos, Sébastien, vous n'avez pas rempli votre promesse — la double promesse que vous m'avez faite — de me révéler les secrets que vous m'aviez cachés. Cette entrevue sera la dernière occasion que vous aurez de me parler ; dites-moi donc tout et bien vite.
— Vous rappelez-vous bien quels étaient les motifs de ces secrets?
— Oh! très-bien vraiment, car ils m'ont assez embarrassé. D'abord, dans cette soirée où nous nous sommes tous réunis dans votre appartement, vous m'avez dit qu'il y avait un motif assez puissant pour arrêter l'ardent désir que vous aviez de mourir pour le Christ : et, tout récemment, vous avez refusé de me dire pour quelle raison vous m'envoyiez si précipitamment en Campanie; c'était le second senret, et vous médisiez de le réunir au premier; pour quel motif? je ne le sais vraiment pas.
— C'est qu'en réalité les deux secrets n'eu font qu'un. J'avais promis de veiller sur votre âme, Pancrace; c'était un devoir d'amitié, de charité, dont je m'étais chargé. Je voyais combien vous étiez pressé de mourir pour la foi ; je connaissais l'ardeur de votre jeune cœur ; je craignais que vous ne vous compromissiez par quelque action téméraire qui pût ternir, fût-ce aussi légèrement que le souffle ternit un acier bien trempé, la pureté de votre désir, et faner la moindre feuille de votre palme glorieuse. C'est pourquoi je résolus d'imposer silence à mes plus chers désirs, jusqu'au temps où je vous verrais hors de danger. Avais-je tort?
— Oh I c'était généreux à vous, mon cher Sébastien ; c'était noble et beau. Mais quel rapport y a-t-il entre cela et mon voyage?
— Si je ne vous avais pas envoyé, on allait vous arrêter pour l'action audacieuse que vous aviez commise en arrachant l'édit, ou pour votre sortie véhémente contre le juge pendant le supplice de Cœcilia. Vous auriez été certainement condamné , et vous auriez souffert pour le Christ ; mais votre sentence eût été motivée d'une manière toute différente : on vous eût condamné pour une offense civile, pour crime de rébellion contre les empereurs. En outre, mon cher enfant, vous couriez risque d'être seul dans votre triomphe, d'être désigné avec éloge par les païens eux-mêmes comme un brave et hardi jeune homme, et peut-être qu'un nuage passager d'orgueil humain aurait troublé l'azur de votre ciel, au milieu même de votre supplice; mais ce qui eût été bien plus regrettable pour vous, on vous eût ainsi épargné cette ignominie qui fait le plus grand mérite et la gloire spéciale de ceux qui meurent pour la foi : c'est de mourir uniquement parce que vous êtes chrétien.
— Ohl c'est bien vrai, Sébastien, dit Pancrace en rougissant.
— Mais, continua le soldat, quand je vous ai vu arrêter dans l'accomplissement d'un acte de généreuse charité envers les confesseurs du ^Christ; quand je voua ai vu traîuer par les rues, rivé à la chaîne