‹ FablesChapitre 2 sur 60 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Vous avez su allier dans vos fables une morale toujours pure et irréprochable avee l'élégance et la simplicité du style. Quelques-unes de vos compositions respirent une grâce pleine de fraîcheur ; d'autres puisent un intérêt profond dans l'actualité des sujets et dans la justesse des moralités, qui sont déduites avec une clarté d'expression et une rectitude de bon sens que je ne saurais trop louer.

Permettez-moi cependant. Monsieur, une courte observation. Il semble qu'en attaquant des classes d'hommes respectables , vous attribuez à \\n corps tout entier les

vices de quelques-uns de ses membres. Alors vous risquez de pousser la satire jusqu'à l'injustice, et de sortir des limites d'une critique mesurée et équitable. Ainsi je n'aime pas que vous disiez dans les Deux Ballotis :

L'un portait.

Dans le Temple de la Fortune, je n^ peux souscrire sans réserve aux vers suivants :

A moins d'être

J'en dirai autant de la fable intitulée : le Juge et le Glaive.

Sâuf ces taches légères qu'il serait facile de faire disparaitre dans une prochaine édition (i), je louerai sans réserve votre charmant recueil. Il intéressera les lecteurs de tous les âges, et contribuera à former le cœur et l'esprit de l'enfance pour laquelle il est spécialement composé.

Recevez. Monsieur, mes compliments les plus sincères.

7 FERDINAND, cardinal DONNET,

Arches êqwe de Bordeaux.

(1) Ces fables ont été supprimées ou corrigées conformcmenl aux obser- TatioDS très-judicieuses de l'illustre prélat.

Aristote a dit : « Les vents que les hommes craignent le plus, ce sont ceux qui les découvrent. « Ce philosophe a dit vrai ; mais s'ils ne cessent de commettre des erreurs et des fautes, doit-on se lasser de les leur reprocher? Ils veulent se promener dans la boue, plaçons des miroirs partout.

La Fontaine, dans ses fables immortelles, a attaqué toutes les faiblesses et tous les travers ; aussi, avec moins de négligence, et surtout, avec plus de vérité religieuse, ce serait un poète divin. « Je ne sais qu'une sorte de livres utiles, a dit J.-J. Rousseau, ce sont les livres religieux. » Jamais, du'reste, la nécessité ne s'en est|plus fait sentir qu'en ce temps

d'éblouissement intellectuel et d'abaissement moral.

L'influence des mauvais livres, des romans en particulier, a pénétré jusque dans les villages les plasreculés, et Dieu sait le mal qui on résulte. Je préfère arrêter mes regards sur une campagne ravagée par l'orage que d'entrer dans une famille où les romans ont passé : '•'est moins triste.

La jeunesse se laisse aisément prendre à ces aventures impossibles, écrites avec un style éblouissant et plein d'intérêt. Au lieu de boire aux sources pures, dont la religion est l'mexorable gardienne , on se précipite dans les courants empoisonnés. « Nous ressemblons, dans nos lectures, dit Joseph de Maistre, à ces insectes impurs qui ne sauraient vivre que dans la fange ; nous dédaignons tout ce qui instruisait, tout ce qui charmait nos ancêtres, et, pour nous, un livre est toujours assez bon, pourvu qu'il soit mauvais. » Le caractère profondément chrétien imprimé a mes fables leur donnera, j'espère, plus de vie et plus d'éclat; et, à défaut d'autres qualités, je m'estime heureux d'y voir briller celle-

là. Je prends eu pitié le nvralisle qui prétend corriger l'homme en lui montrant naïvement ses défauts dans le miroir de l'apologue. Vous attaquez les vices , mais si la religion ne frappe avec vous , vous donnez des coups inutiles.

Améliorer le cœur de l'homme en le poussant dans les bras de Dieu, tel doit être notre but, le seul digne d'un travail sérieux.

La fable est un des genres les plus propres à produire ce résultat magnifique.

L'homme est un éternel enfant, il veut s'instruire et se corriger en s'amusant. « La raison et l'expérience, a dit un écrivain distingué, sont des pays assez secs, il faut égayer l'esprit si l'on veut qu'il s'éveille : les buissons plaisent quand ils sont fleuris. » 'Aussi Jles fabulistes sont-ils les instituteurs et les amis de tous les âges : ils se jouent autour du cœur et bientôt ils y pénètrent.

On me demandera peut-être pourquoi je n'ai pas composé des fables essentiellement appropriées aux besoins et à l'intelligence du jeune âge?

11 m'est facile de répondre.

J'aime les livres d'une utilité générale, et je me range avec Montaigne pour décrier cette ancienne et funeste méthode. « On nous apprend à vivre, dit-il, quandia vie est passée. » L'enfance est l'apprentissage de l'âge mtir. On demandait à Agésilas ce qu'il serait d'avis que les enfants apprissent : « Ce qu'ils doivent faire étant hommes , » répondit-il. Le sens moral des fables apprises dans le jeune âge se développe et grandit avec l'enfant ; ce sera plus tard l'ornement de son esprit et l'aliment de son cœur. Cette opinion a l'autorité de l'expérience et de l'antiquité : je puis être contredit, je ne serai jamais confondu.

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