LE BOEUF QU'ON VEUT ÉLIRE ROL
Un bœuf puissant, l'honneur de son canton, Rêvait un soir penché sur le sillon.
Un renard, portant un message,
Humblement se présente auprès du personnage Et lui dit : « Nos seigneurs les loups,
Les tigres, les lions, les buffles, enfin tous, Las de l'état démocratique.
Veulent tâter du monarchique.
Et leur choix s'arrête sur vous.
Seigneur, vous méritez cette faveur insigne : On donne le sceptre au plus digne.
Le bœuf lève la tête et répond gravement ;
« Ce métier là répugne à mon tempérament, Néanmoins, comme d'ordinaire, Pour m'éviter de longs regrets.
J'agis avec lenteur dans les graves projets ,
Je voudrais un instant ruminer cette affaire. »
— uo —
« Seigneur, dit le renard, pourquoi s'épouvanter, La couronne est légère à qui sait la porter.
Les animaux en cour plénière Vous ont tous reconnu du sens, du jugement, Du zèle, des vertus, des qualités sans bornes, Et de l'esprit jusques au bout des cornes. Qui peut vous arrêter? Le climat, les amis,
Assez rares dans nos pays ?
Enfin les chances de la guerre?
Mais aussi, bon Dieu ! quel salaire !
Manger toujours et ne rien faire, Commander à chacun, devenir gros et gras,
Est-il un sort plus doux sur terre ?
Ayant ainsi parlé (pouvait-il parler mieux)
L'animal se rend à ses vœux :
Dans la forêt voisine ils arrivent tous deux. Des carnassiers accourt la foule impatiente,
C'est le renard qui les présente.
Le nouveau roi déjà se trouble et se tourmente : On l'entoure, on le presse, on lui fait compliment
Sur son embonpoint de géant :
On lui donne les noms de monarque et de sire :
Le renard se cache pour rire :
« Sot animal, disait-il, à part soi, Te voilà sire, oui, comme moi. »
Les compliments finis, le carnage commence,
Jeunes et vieux chacun s'élance Sur le pauvre animal, qui s'écrie abattu : « Maudite ambition, c'est toi qui m'as perdu.