‹ FablesChapitre 56 sur 60 · CONSEIL TENU PAR LES CHIENS · texte numérisé non relu

CONSEIL TENU PAR LES CHIENS

Après l'heure fatale où la race canine, Vit un impôt lui tomber sur l'échiné , Un épagneul, Lupus, bien connu dans Paris

Pour sa prudence et sa malice, Harangua ses voisins, ses frères, ses amis ; Ainsi parlait le sage Ulysse Au milieu des Grecs réunis :

« Frères, dit-il, pleurons, car un décret horrible, Vient encore grossir nos maux déjà nombreux ;

Notre caste est-elle nuisible ?

Ou serait-ce une loi, dans ces temps désastreux, Que les plus innocents sont les plus malheureux ? Je ne sais, mais parlez, ô vous tous I ô mes frères ! Quel siècle fut jamais plus fécond en misères ! Le moindre écart lâchement est vengé ; Un os, à la hâte rongé.

Coûte souvent les étrivières -,

Encore, Messieurs, nous voit-on, A nos maîtres ingrats prodiguer les bassesses.

Et payer en bonnes caresses

D'assez mauvais coups de bâton :

Là dessus un honneur cruel et dérisoire

Vient mettre au comble ces excès :

>'ous voilà citoyens français, Et pourquoi seuls gémir sous ce fardeau de gloire ?

Cependant nul mot ennemi,

Nos aboiements seraient des crimes,

Et las I nous tomberions victimes

De quelque Saint-Barthélen)y.

Un seul pacte reste à notre misère :

Ecrivons à Sa Majesté

Et, par l'un de nous présenté,

Vu placet plaidera l'affaire. »

Ainsi parle Lupus. Un instant discuté.

On adopte ce plan à T unanimité.

Alors, la plume en main, je veux dire à la patte. D'une manière délicate.

Un maître clerc rédige le placet.

L'important travail commençait,

Lorsque avance un char funéraire :

C'était un vieux cheval que l'on portait en terre.

rr Frères, dit un basset gourmand,

Certain motif de convenance M'appelle à cet enterrement. »

Il dit et court : son voisin le devance, Gros lévrier qui, se trouvant à jeun, Se disait cousin du défunt, Bientôt la troupe entière à leur suite s'élance

Et Lupus, seul enfin resté, Ayant même appétit, court du même côté, Son départ ferma la séance.

Pauvres chiens! — Et pourtant que d'hommes ainsi faits On conçoit un beau plan et soudain il s'efface ;

On renonce aux meilleurs projets

Pour voler au plaisir qui passe.

Page 1