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Fables

Le monde connaît les parties éclatantes, les reliefs fortement éclairés de la vie de chacun ; ^ les traits tout à fait fins et délicats lui échappent.

Ils ne se révèlent qu’aux yeux qui se sont faits \ jDour ainsi dire à l’ombre et au demi-jour dans un long et intime commerce avec celui qui montre ainsi la fleur de son âme. N’est-ce pas 7^ ‘ d’ailleurs un des plus grands charmes de ces ^ arrière-plans de l’esprit et du cœur, qu’ignorés ^ du OTand nombre , ils soient comme un secret ^ entre quelques favorisés? Et pourtant quand la 3 mort a effacé jusqu’au dernier trait, quand ces

choses précieuses, devenues des souvenirs, ne vivent plus que dans quelques âmes qu’elle attend, qu’elle envahit déjà, le désir vient de ne pas laisser disparaître si vite ces joies dont on a vécu ; on sent le besoin d’en parler encore à voix basse , de se redire , entre gens qui l’ont connu et goûté , le prix de ce passé que le temps entraîne vers l’oubli, et on se laisse aller à l’impuissant désir de le retarder, en fixant, même sous une forme imparfaite, l’image de l’ami, de riiomme de cœur, de l’homme de goût qui n’est plus.

Je n’ai connu M. Benoît-Ghampy qu’en 1850. La première fois que je le vis, je fus frappé de ce visage encore jeune, encadré de cheveux noirs ; les yeux, un peu gros pour l’orbite , avaient un regard doux et fin ; un sourire

plein craniënité tempérait la gravité un peu froide de la physionomie. Plus tard , Tage altéra tous ces traits ; les joues se creusèrent, les cheveux devinrent blancs. Après l’àge , la souF- France fit aussi son œuvre. Mais , jusqu’au bout, l’expression qui m’avait charmé vingt ans auparavant subsista. Même dans les derniers jours, il suffisait d’une marque d’affection , d’un récit piquant pour que l’esprit toujours viF et l’âme inFatigablement jeune reparussent à la surFace et répandissent leur bonne grâce et leur animation sur cette figure déjà touchée par la mort. La physionomie niait la vieillesse du visage au repos, elle trahissait le goût proFond de la vie , une inaltérable Fraîcheur de sensation , un entrain non ralenti vers toutes les choses nobles et fines , tout ce qui , après avoir Fait de l’homme dans sa Force le modèle d’une socia-

bilité délicate, devait encore entourer son déclin de belles jouissances et d’amitiés tenues sous le charme.

M. Benoît-Champy était en effet un homme du monde dans le sens le plus exquis de ce mot. Il l’était à la façon des premières années du siècle, avec bonne grâce, avec simplicité.

Il avait tous les mérites et toutes les ressources de ce rôle difficile. Un timbre de voix très-clair, une accentuation nette et variée, une distinction native dans les gestes lui donnaient tout d’abord du charme et de l’empire. Il excellait dans cette causerie légère , ondoyante et changeante , qui touche à tout sans peser sur rien , où la raillerie n’a qu’un mol aiguillon , où la plaisanterie sert au besoin de chemin vers les hautes pensées, tandis que la discussion

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sérieuse se détourne et se perd dans quelque ingénieux paradoxe. M. Benoît-Ghampy racontait avec goût et avec charme, il avait beaucoup vu et beaucoup retenu ; il n’y avait pas un mot dè hasard qui n’éveillât quelque souvenir dans son inépuisable mémoire ; une vérité quelconque aussitôt exprimée trouvait dans sa bouche un commentaire sous la forme d’un récit vivant et piquant. Quand il commença à ouvrir son salon, la passion et l’art de s’amuser subsistaient encore. On dansait, on jouait volontiers quelque comédie légère. Les amis qui datent de ces jours lointains se rappellent le naturel parfait et l’exquise finesse que M. Benoît- Ghampy apportait dans les rôles jeunes des pièces du temps. Plus tard, l’âge et ce qu’il crut devoir à sa situation de magistrat le décidèrent à s’abstenir; mais, dans les dernières

années de sa vie , il prenait encore plaisir à composer des charades qui étaient de véritables pièces; il les écrivait, présidait aux répétitions, indiquait l’attitude , l’intonation , tout cela avec une étonnante entente de la scène et un sentiment très-vif de la vérité des caractères. Que de fois, en écoutant ces petits chefs-d’œuvre de finesse et d’esprit comique, nous nous sommes étonné que M. Benoît -Ghampy n’eût jamais fait quelque pièce de théâtre travaillée! Mais, comme La Fontaine, les fables l’avaient pris, et l’ont gardé jusqu’à la fin. Il a fait pendant les souffrances des derniers mois de sa vie celles que l’on imprime aujourd’hui; elles étaient le commencement du second volume qu’il croyait finir, et auquel il aurait mis, sans doute comme au premier, la modeste épigraphe : Parva et paucis.

Les salons de la rue de Ghoiseul, de la rue Saint-Honoré, de la Chaussée-d’Antin , qui, les ayant fréquentés, les oubliera jamais? C’est là que, pendant vingt ans, a régné près d’un homme digne d’elle , une femme excellente et supérieure, d’un cœur chaud et fidèle, d’un esprit viril et fin.

Dans des positions inégalement élevées. Madame Benoît Champy avait réussi de tout temps à grouper autour d’elle tout ce que Paris contenait de penseurs distingués, d’artistes éminents, de causeurs agréables. Elle les recherchait, les attirait, les enchaînait enfin. Une fois son ami, on était à elle. Je ne sais quelle pente vous entraînait chaque soir vers ce salon familier. Nul ne lui résistait ; sur un signe d’elle , les ai tistes renonçaient à leurs caprices, les hommes

politiques à leurs inimitiés. Toujours vigilante, elle excellait à faire servir chacun au plaisir des autres. Intimité douce et charmante! J’aime à me la figurer dans sa perfection telle qu’elle était il y a dix ans ; car, dans les derniers temps, la maladie, le poids de l’age , les malheurs publics , la mort avaient déjà relâché les liens du faisceau; vous n’étiez plus là, Dauzats, Louis Boulanger, Delacroix ! Bien d’autres s’étaient dispersés. Nous restions peu nombreux, nous les amis de la première heure, destinés à replier de nos mains le linceul, deux fois en dix mois , sur ce qui restait encore des plaisirs et des enchantements de nos jeunes années.

Dans ces charmantes réunions, M. Benoît- Gliampy avait pris la littérature sous sa tutelle. Quoiqu’il eût plusieurs des qualités de l’écri-

vain et du poète, il était surtout un lettré et un homme de goût. Il aimait qu’on récitât chez lui de courts morceaux des anciens maîtres , parfois aussi des maîtres nouveaux, et il excellait lui-méme dans l’art de bien dire. Il passait avec une facilité extraordinaire d’un ton à un autre, et nous l’avons vu, dans une même soirée, après avoir fait frissonner dans nos cœurs toutes les terreurs de Macbeth , y faire épanouir un rire inextinguible avec la scène de Pierrot et de Charlotte. Dans ses compositions, M. Benoît- Champy était surtout remarquable par l’esprit d’observation et par le souci qu’il avait de la forme; personne ne connaissait mieux les travers du cœur et de l’esprit humain ; il en parlait sur un ton doucement railleur , en philosophe aussi indulgent que clairvoyant, en artiste

qui , sans les excuser , leur sait un peu gré

d’exister pour fournir un sujet piquant à son pinceau. C’est là ce qui fait le principal charme de ses fables. L’idée trouvée, le premier jet sorti, l’auteur n’avait plus de repos qu’il n’eùt donné à son ébauche toute la correction et le fini dont il était capable. Il la travaillait de nouveau en se promenant, car c’était sa coutume, et il semblait qu’il trouvât dans le rhythme de son pas le secret de l’harmonie qu’il voulait mettre dans son style. Dans ces remaniements , il scrutait chaque phrase, pesait chaque mot, et ne croyait jamais être parvenu à la forme définitive.

Il fallait que ses amis prissent grande peine pour le rassurer et pour apaiser cet amour inquiet du mieux qui était l’un des grands traits de son caractère. On a dit que le goût est la

pudeur de Tesprit. Chez M. Benoît-Champy, l’amour passionné -de la correction semblait ne faire qu’un avec la sensibilité très^fine, presque ombrageuse, qui, dans les choses du cœur, lui rendait insupportable la moindre dissonance.

Cette nature rare avait, en effet, je ne sais quoi de profondément tendre et presque de raffiné qui ne se voit guère dans les affections des hommes. Il avait avec ses amis toutes les délicatesses de l’amitié ; il jouissait infiniment de celles dont on usait à son égard , et il souffrait plus que tout autre de ne les pas rencontrer. Il disait souvent que la politesse est une partie et le signe le plus sûr de la bonté, et il nous a avoué plus d’une fois qu’il avait besoin d’un effort pour rendre justice , même à un

sentiment franc et vrai , exprimé dans un langage brutal ou banal. Il arrivait, parce qu’il le voulait ainsi , à pardonner la vulgarité de l’expression ; mais tout son plaisir en était gâté.

Le talent de M. Benoît-Champy , son intégrité , ses qualités de cœur lui avaient fait des amis parmi les esprits d’élite. Quoiqu’il soit resté longtemps au barreau, on peut dire qu’il n’a fait que le traverser pour aller s’asseoir à la place que lui destinaient à la fois la sûreté de son jugement, l’autorité de sa parole, et le sentiment profond et grave qu’il avait de sa propre dignitév II a occupé ce siège douze années, et il n’y a eu qu’une voix pour rendre hommage à sa connaissance du droit, à son fin discernement, à son équité sévère. Il consacrait toujours son premier travail du matin à l’étude du droit. Là

il mettait en ordre les notes qu’il avait prises aux audiences , il rédi(;eait les observations qu’il avait faites sur les insuffisances de la loi, sur les moyens nouveaux invoqués devant lui , et généralement sur tous les points de droit intéressants. Ces remarques devaient se relier un jour en un vaste ensemble dont le lien et la philosophie étaient déjà dans l’esprit de l’auteur; il est mort sans avoir pu tracer le cadre où elles auraient trouvé place, et on a du renoncer à les publier sous une forme imparfaite.

Il y avait une chose qui exerçait sur M. Benoît-Gbampy un ascendant sans bornes, c’est la bonté. Dévoué à ses amis et serviable à tous , il était infiniment reconnaissant , non pas seulement d’un acte de dévouement , mais de l’attention la plus légère. Il avait un accent parti-

culier en disant de quelqu’un Il est bon » ; il semblait que cela couvrait tout et compensait tout. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il y ait eu aucun homme moins accessible à la rancune ; un mot parti du cœur, un procédé délicat suffisait pour effacer même un passé injurieux ; l’âme généreuse était toujours prête à renouer la chaine de l’affection rompue et à se hasarder de nouveau sur des gages fragiles.

Il faut louer ceux qui savent ainsi pardonner et se donner sans cesse; ce sont les sages, ce sont aussi les heureux.

Je ne sais pourquoi j’hésite à parler de ces qualités plus sérieuses et plus profondes qui n’ont été connues entièrement que des intimes amis ; c’est que je sens mon impuissance à montrer comme il le faudrait cette conscience si

haute et si scrupuleuse, ce goût passionné pour ce qui est bien , cette sincérité absolue avec soiméine et avec les autres, et enfin ce fonds de pensées graves sur la vie et la destinée humaines, qu’il a bien des fois ouvert devant nous avec une émotion si virile et si touchante. Les causeries si vives et si légères où M. Benoît-Champv semblait se complaire, n’étaient qu’un délassement à la suite des sérieuses méditations qui étaient la vraie vie de son âme. Aussi avait-il été amené de bonne heure à se refaire une croyance religieuse ; croyance large, sans doute, et tolérante, qui le consolait sans lui imposer le désir de condamner ni le besoin de convertir. On a conservé un livre des Evangiles et de l’Imitation de Jésus-Christ qui , presque d’un bout à l’autre, est marqué au crayon de points un peu épaissis, comme il les faut pour une vue

basse ; il aimait à revenir sur les meilleurs passages, à en faire des sujets de réflexions et à en tirer une sagesse vraiment chrétienne. Ou sentait cette influence surtout vers la fin de sa vie, dans les conversations intimes. Au milieu de cette instabilité que la mauvaise fortune de la France avait laissée après elle, il avait senti plus que jamais le besoin de mettre ses espérances et ses ambitions à une hauteur où les choses terrestres s’effacent par la distance et où il n’y a plus que des biens incorruptibles. Il a voulu recevoir les sacrements, et a reçu deux fois celui de l’Eucharistie dans la dernière quinzaine de sa maladie. Il est mort résigné et presque consolé.

Ses derniers jours et les deux ou trois mois qui les ont précédés ne sortiront jamais de ma

mémoire. Je le vois encore dans son grand fauteuil qu’à la fin il ne quittait presque plus. Sa figure était amaigrie et triste , mais il trouvait encore un sourire bienveillant pour vous accueillir ; il était infiniment reconnaissant de la moindre attention. Sa voix avait f aibli ; pourtant, si on lui demandait de réciter une de ces compositions qu’il ébauchait encore au milieu d’atroces souffrances, il retrouvait le geste, l’attitude, les sonorités d’autrefois ; parfois il semblait si bien renaître qu’on se surprenait à espérer contre toute espérance. Cdiose étrange, ces dernières fables comptent parmi les plus harmonieuses et les plus faciles qu’il ait faites; il semble que dans cette langueur du corps appesanti , l’esprit fût plus dégagé, qu’il eûtplus d’air dans ses ailes. Ses affections aussi étaient plus tendres et leur expression plus pénétrante. On comprenait mieux

à quel point ce cœur était fait pour aimer et être aimé , et c’était au moment où tout allait finir. Il a vu venir la mort; lui qui avait eu le goût passionné de la vie , il a regardé avec calme le terme qui s’approchait; il n’a pas eu un moment de résistance et de révolte contre ce qui allait s’accomplir. On a pu redire de lui l’admirable mot de Bossuet : « Il a été doux envers la mort w . Il avait pour ainsi dire renoncé à luimême et ne se préoccupait plus que de ceux qui l’entouraient, de ceux qui allaient lui survivre. La dernière parole que je lui ai entendu dire exprimait le désir que le spectacle de sa fin fut épargné à quelqu’un qui l’aimait. Il était alors comme un cadavre avant le tombeau : les mains froides, le menton affreusement creusé, les yeux presque sans regard. L’âme seule veillait encore ; il a eu sa connaissance jusqu’à la der-

nière minute , et il a vu la vie se détacher de lui fibre par fibre.

Lui et elle , ils ont emporté tout un monde de joies fines et délicates. La société qu’ils avaient créée vivait d’eux et ne leur a pas survécu. Tout s’est dénoué, dispersé, égaré. Et cependant, qui, parmi ceux qui se sont assis plus d’une fois à ce foyer hospitalier, n’est sans cesse ramené au souvenir des heures délicieuses qu’il y a passées? Lequel parmi ceux qui avaient le rang d’amis , ne se sent les yeux pleins de larmes en songeant que ces deux cœurs d’élite, ces deux volontés droites , ces deux charmants esprits ne sont plus?

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