ÉMILE BOUTMY
LA NYMPHE ET L’AMOUR
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LA NYMPHE ET L’AMOUR
Une nymphe, jeune et candide,
Avec l’Amour badinait dans un bois :
L’enfent perfide,
De son carquois,
Tire, à la dérobée.
Une flèche, et la lance à la nymphe effrayée,
En la visant au cœur.
Mais, par bonheur,
Elle évite le trait, et, toute courroucée,
Le relève aussitôt et le lance à son tour Droit au cœur de l’Amour.
Le coup porte et lui fait une large blessure ; L’Amour pleure , il gémit sur le mal qu’il endure ; Ses plaintes et ses cris Vont jusqu’à l’Empyrée Troubler Vénus : près de son fils.
Elle accourt désolée.
LA NYMPHE ET L’AMOÜR
Et , de sa main , veut étancher Je sang Dans l’eau d’une claire fontaine.
Hélas ! inutile est la peine :
Rien ne peut soulager la douleur de l’enfant!
Vénus voit cependant La nymphe, dans le bois cachée,
Qui regardait à travers la feuillée.
Et souriait
Du mal qu’elle avait fait !
L’Amour se désespère ;
Le sang coule toujours ;
Alors, à son secours,
La tendre mère
Mande les médecins : il en vint, d’un seul coup. Quatre! c’était beaucoup.
Chacun d’eux met sur la blessure Un baume spécial,
Et, foi de médecin, il jure Qu’il est propre à guérir le mal.
Si ma mémoire est sûre.
De ces baumes les noms
LA NYMPHE ET L’AMOUR
Étaient mépris, colère, haine Et vengeance ! Mais l’inhumaine ,
La nymplie aux cheveux blonds.
Sans paraître inquiète.
Et souriant toujours, voyait, de sa retraite, Les docteurs, au fds de Vénus, Prodiguer leurs soins superflus.
Chaque remède Qui se succède Ne fait qu’irriter la douleur.
Paraît enfin un cinquième docteur :
Celui-là, dans son sac, prend certain spécifique Et gravement l’applique Sur le cœur de l’Amour : la nymphe, cette fois Ne sourit plus : de dépit, de colère.
Elle pâlit et fuit au fond des bois.
Le baume salutaire Produit un effet tout-puissant;
Par sa vertu suprême
Il guérit la blessure et rend, à l’instant même. Le bonheur à la mère et le calme à l’enfant!
LA INYMPHE ET L’AMOUR
Mais, de ce baume l)ienfaisant , Et de sa magique influence, Quel était donc, me dira-t-on, Le nom?
Il s’appelait l’indifférence!
LE CHIEN DE BERGER
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LE GHTEN DE BERGER
Certain chien de berger, à l’humeur inquiète,
Au cœur ambitieux, se mit un jour en tête De changer de métier : dans notre siècle , hélas !
Les chiens seuls ne sont pas Sujets à pareille faiblesse.
Et je sais un autre animal.
Qui se croit de plus noble espèce.
Atteint du même mal ;
Il faut bien que je le confesse.
Malgré tout le respect que pour lui je professe.
Donc notre chien se dit : « Assez et trop longtemps, )) J’ai mené paître aux champs » La race moutonnière :
» Sot métier que celui de gardien de troupeaux » Pour tout salaire ,
)) Maigre pitance et pauvre chère.
LE CHIEN DE BERGER
)) Point de sommeil la nuit, le jour point de repos;
)> Et puis , pour surcroît de misère ,
» Maints horions et force coups » De bâton ou de dents de mon maître ou des loups. » Foin des champs et vive la ville!
)) J’y veux aller prendre un emploi » Plus conforme à mes goûts et plus digne de moi ! »
Leste et joyeux, d’un pas agile, Dans la cité voisine aussitôt il se rend, Et là, tout en flânant.
Le nez au vent.
Il voit, le long d’une muraille.
Une affiche qui promettait Honnête récompense à qui rapporterait Un chien griffon et de petite taille (Lindor était le nom Du vagabond) ,
Qui s’était le matin enfui de la maison , Sans nul souci de la tendresse Ni des larmes de sa maîtresse !
«Vraiment, se dit notre héros, » Voilà bien mon affaire.
LE CHIEN DE BERGER
)) Et ce Lindor, fort à propos,
» A fait l’école buissonnière !
» J’irai le remplacer : jamais occasion » Ne fut plus favorable ;
» Chien de salon,
)) Avec bon gîte et bonne table ,
» Quelle douce condition ! »
Plein d’espoir, il s’élance.
Et , tout crotté , mal peigné , haletant ,
Il entre fièrement
Dans un hôtel de superbe apparence.
Où l’on pleurait encor L’ingrat Lindor!
Bientôt il se trouve en présence De grands laquais, poudrés, frisés.
Qui se tenaient debout, les bras croisés. Sans rien faire, suivant l’usage De tout laquais de haut parage.
Devant ce cénacle imposant,
A peine a-t-il présenté sa requête Que chacun, d’un air insolent, Rit au nez de la pauvre bête;
LE CHIEN DE BERGER
Puis, à grands coups de fouet, appliqués sur le Renvoie à ses troupeaux Notre gardeur de brebis et d’agneaux !
Il s’en revint, l’oreille basse,
A son maître demander grâce,
Et reprendre sa place Près de ses moutons. En chemin Ayant rencontré, d’aventure.
Un de ses vieux amis, c’était un gros mâtin. Qui, sous une forme un peu dure.
Cachait un gros bon sens, de sa mésaventure Il lui fit part : « Je ne plains pas ton sort, » Répondit ce sage Nestor,
« Ta sottise et ta suffisance » Ont attiré sur toi ce juste châtiment :
» Le Tout-Puissant,
)) Dans sa suprême prévoyance,
» T’avait, de père en fils, créé chien de berger. Avec tous les talents propres à ce métier ;
J) Pourquoi donc en changer?
)) Et pourquoi ne pas faire » Ce qu’ont fait tes aïeux ), Et ce qu’a fait ton père?
» Qu’on étende la sphère
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LE CHIEN DE BERGER
U OÙ nous plaça le ciel, j’y consens, rien de mieux; » Mais la briser est souvent dangereux ; yj Et de cet effort téméraire » Naissent plus de maux que de biens; yy Loin de s’élever on s’abaisse.
yy Ce que je dis s’adresse yy Aux hommes comme aux chiens ! yy
L’AMOUR ET LA HAINE
L’AMOUR ET LA HAINE
Dans un vieux livre, l’autre jour,
Je lisais que l’Amour
Mais, avant d’entrer en matière Plus à fond, je voudrais prévenir mes lecteurs Qu’à mon âge nos vieux auteurs Seuls, à peu près, ont le don de me plaire :
Plus je vieillis.
Plus je les lis et les relis.
Plus, à mes yeux, ils ont de prix.
De cette préférence Veut-on savoir la cause? la voici :
C’est que, chez eux, je trouve en abondance Certaine fleur, bien rare en ce temps-ci !
Je parle du bon sens : hélas ! c’est une graine Qui germe peu dans ce pays.
Et qu’en nos modernes écrits On ne récolte qu’à grand’peine!
L’AMOUR ET LA HAINE
Or, le bon sens, voilà pour moi Dans un auteur la qualité première !
Et c’est pourquoi Dès que je flaire Un bouquin séculaire.
Sa seule vue attire et réjouit Mon cœur et mon esprit.
Et maintenant je reprends mon récit Sans autre commentaire.
Donc, je lisais un jour,
Dans un vieux bouquin, que l’Amour Et la Haine, du même père.
Chose bizarre! étaient issus jadis;
Mais la sœur et le frère Vivaient en ennemis.
L’Amour était aveugle de naissance ;
La Haine avait de très-bons yeux ;
Or, sans la moindre conscience.
Elle abusait de ce bienfait des dieux Pour jouer à l’Amour mille tours odieux : Si, dans l’ombre et le mystère,
A quelque rendez-vous discret, L’Amour se trouvait en secret.
Le suivant à la piste.
L’AMOUR ET LA HAINE
Sournoisement et d’un œil curieux ,
La Haine, à l’improviste,
Venait troubler ses plaisirs et ses jeux.
L’Amour est d’humeur vagabonde ,
C’est là son grand défaut !
Si de courir le monde 11 lui prenait fantaisie, aussitôt,
Mettant à profit son absence,
Et , par son souffle venimeux ,
De la vengeance En attisant les feux ,
La Haine se glissait, sans scrupule, à sa place Dans les cœurs que l’Amour avait aimés le mieux! Bref, révolté de cet excès d’audace,
L’Amour porta devant la cour des dieux Sa plainte et ses griefs : après sévère enquête.
Et des méfaits la preuve étant complète,
Il fut, par la suprême cour.
Ordonné qu’à titre de peine,
Ainsi que son frère, la Haine Perdrait les yeux ! Or, c’est depuis ce jour Que la Haine est aveugle, aussi bien que l’Amour.
Ce récit est-il véridique?
En douter serait un grand tort.
L*AMOUR ET LA HAINE
Mais , répondra quelque esprit fort ,
C’est un conte mythologique !
Qu’importe? Quant à moi, je le dis franc et net , Sous cette forme ingénieuse,
De quelque vérité profonde et sérieuse La fable m’a toujours révélé le secret.
D’ailleurs, mon vieux bouquin assure.
Et s’il le dit la chose est sûre.
Que la fable ne ment jamais;
Bien différente de l’histoire,
Qui, sur tant de sujets ,
Sur les héros et leurs hauts faits ,
Trop souvent nous en fait accroire !
Mifiyn If ujm
Un vieillard se plaignait aux dieux,
Et disait : « La Parque ennemie )) Se prépare à briser la trame de ma vie ,
)) Quand je pourrais tirer un fruit si précieux » De cette importante science,
)) Fille du temps et de l’adversité ,
)) Qu’on appelle l’expérience !
» Ah ! si , par un effet de sa toute bonté ,
)) La Providence » Me laissait de mes jours » Recommencer le cours,
» O Jupiter, tu peux en croire ma promesse, » Raison, vertu, sagesse, n Seraient ma règle à l’avenir :
>f Plus de ces passions dont le seul souvenir » Fait honte à ma vieillesse ! »
Jupiter se montra touché de ce désir :
Il lui plut de tenter l’épreuve.
Notre homme aussitôt fait peau neuve :
Plus de rides , de cheveux blancs !
Les roses du printemps
Brillent sur son visage et son corps se redresse ; C’est la santé, la vie et son ardente ivresse!
On eut dit qu’à longs traits.
De la fontaine de Jouvence Il avait épuisé jusqu’aux derniers filets!
Le cœur est plein d’effervescence ;
Son sang impétueux coule à flots abondants ,
Et bouillonne comme à vingt ans!
Mais, hélas! la jeunesse Fait avec la raison.
Dit-on ,
Mauvais ménage, et, lorsqu’elle est maîtresse Au logis ,
Prudemment la raison s’empresse.
Afin d’éviter les conflits ,
De partir au plus vite,
Et de chercher un gîte Dans quelque autre maison.
Ainsi fut-il pour ce nouvel Éson !
Plaisirs et voluptés , sur son âme en délire , Exercent de nouveau leur dangereux empire ;
Il cède à leurs attraits,
Et ne tarde pas à commettre,
Oubliant ses serments et tous ses beaux projets, Mêmes fautes , mêmes excès Que par le temps passé ! Le voyant apparaître Devant son tribunal , conlïïs et repentant ,
Le maître du tonnerre Avait le droit d’être sévère ;
Mais, comme il est le tout-puissant.
Il aima mieux être indulgent ,
Et , pour tout châtiment ,
Il lui fit cette remontrance :
U Souviens-toi désormais )) Que, pour dompter la violence )) Des passions et des penchants mauvais,
» La seule expérience
)) Sera toujours pour l’homme un frein insuffisant,
» Si sa raison n’oppose à leur débordement » Une infranchissable barrière !
» Que ton exemple serve aux mortels de leçon !
)) Saura-t-on » Profiter, sur la terre,
)> De cet enseignement?
» Je le désire; mais, à parler franchement,
» Je ne l’espère guère! »
Le bon J upin ,
En s’exprimant ainsi , n’était pas , ce me semble Très-juste envers le genre humain ;
Et si parfois, du haut de l’Olympe, il contemple Tant de rares vertus qui , dans ces heureux jours Foisonnent sur notre planète.
Délicatesse, honneur, moralité parfaite,
A coup sûr il regrette Les derniers mots de son discours !
LA RAISON ET LA FOLIE
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LA RAISON ET LA FOLIE
La Folie, autrefois, eut avec la Raison Une grande querelle :
Elle était, disait-elle,
Fille d’un dieu, fille de Gupidon,
Et voulait, par droit de naissance,
Sur sa rivale avoir la préséance.
La Raison contestait cette prétention ,
Qu’elle trouvait pleine d’impertinence.
Le grand conseil des dieux fut saisi du débat. Et, vu son importance,
En personne Jupin présida la séance.
La Raison prend pour avocat Minerve, et la Folie,
Sur le conseil du vieux Cornus,
Sans hésiter confie Sa défense à Vénus.
De part et d’autre on fait assaut de rhétorique
LA RAISON ET LA FOLIE
On plaide et l’on replaide, on reproduit sans fin Les mêmes arguments , c’est l’habitude ! Enfin , Après mainte et mainte réplique (Dans l’Olympe comme au palais,
Hommes ou dieux, les avocats jamais N’en ont fini de plaider leurs procès ! ) ,
Jupin clôt les débats; puis, dans l’aréopage.
On passe aux voix : les plus jeunes des dieux Votent pour Vénus; les plus vieux,
Ils étaient, je suppose.
Les plus nombreux.
Adjugent gain de cause A Minerve ; sur quoi la cour rendit arrêt Qui proclamait
Le droit à la Raison de marcher la première,
Et condamnait aux dépens l’adversaire.
Mais Jupin à peine achevait De lire la sentence.
Que , sans égard pour l’auguste présence Des juges, la Folie, arrachant ses grelots.
Sa marotte et ses oripeaux.
Tempête , proteste et s’écrie Qu’elle se moque des arrêts ,
Et que jamais,
LA RAISON ET LA FOLIE
A sa plus cruelle ennemie,
Elle n’entend céder le pas ;
Plutôt qu’un tel affront, mieux vaudrait le trépas!
Elle avait, on le voit, l’humeur un peu fougueuse, Et ne respectait pas le temple de Thémis ;
Mais elle était femme et plaideuse.
Pardonnons-lui sa fureur et ses cris !
D’ailleurs , pour calmer sa colère ,
La reine de Gythère (C’était un avocat très-retors en affaire)
Lui dit : «Pourquoi pleurer si fort?
» L’arrêt, tout bien pesé, loin de te faire tort,
)) Te donne le moyen de gagner la partie :
)> 11 t’oblige à marcher, ma mie,
» Derrière la Raison : eh ! tant mieux : tu pourras,
» Sans qu’elle s’en défie,
)) Jeter bas
)) Toute œuvre par elle accomplie,
» Et partout effacer la trace de ses pas ! »
A ces mots, la Folie, heureuse et consolée Par la pensée
LA RAISON ET LA FOLIE
D’avoir à chaque instant Un moyen sûr de venger son offense, Se promit d’en user sans nul ménagement Et l’on sait , par expérience ,
Avec quel soin et quelle conscience Elle tient son serment !
LES MOINEAUX ET LA PIE
LES MOINEAUX ET LA PIE
On sait que , parmi les oiseaux ,
La race des moineaux
Est d’humeur à la fois criarde et tapageuse : De ces bavards une troupe nombreuse, S'en vint percher, un jour,
Sur un hêtre à l’épais feuillage,
Et de là , son bruyant ramage Assourdissait les échos d’alentour.
De cet importun voisinage Lasse à la fin,
Et perdant patience.
Sur la branche d’un vieux sapin Une pie hardiment s’élance ,
Et, pour leur imposer silence.
S’adressant aux pierrots.
Les gourmande en ces mots :
U Vos cris perçants, dit-elle,
LES MOINEAUX ET LA PIE
» De ces lieux troublent le repos :
)) On n’entend plus la voix de Philomèle,
» Vous étouffez ses chants harmonieux ;
)) Cessez cet infernal vacarme )) Et laissez-nous savourer le doux charme » De ses accords mélodieux. »
A ces paroles de la pie ,
La bande des moineaux resta tout ébahie !
L’un d’entre eux, c’était l’orateur De la troupe, aussitôt répond avec colère :
« Vos plaintes , ma commère ,
)) A votre goût fonl peu d’honneur :
» Quoi ! vous mettez en parallèle )) Nos chants
» Si pleins, si vigoureux et si retentissants,
)) Avec le chant si mesquin et si grêle » De cette pauvre Philomèle !
)) Mais songez donc que, dans ses bois,
)) La nuit, et tout honteux, le rossignol, à peine )) A-t-il chanté pendant trois mois )) Qu’il est à bout et de force et d’haleine !
)) Tandis que nous, en plein jour, nous chantons » Du matin jusqu’au soir, dans toutes les saisons,
)) Dans la montagne, et les bois, et la plaine.
LES MOINEAUX ET LA PIE
)) Et sans jamais fatiguer nos poumons !
)) Que votre rossignol, ma mie,
» En fasse donc autant, je l’en défie! »
U Ce qui me plaît et me séduit,
)) Répliqua sèchement la pie,
)) C’est une douce mélodie,
» Et non le tapage et le bruit ! n
La réponse était sage ,
Et de la pie , en cette occasion , J'approuve le langage.
Il pourrait servir de leçon A ces braillards gonflés de suffisance , Capables, pour toute science.
De parler haut, longtemps et fort, Et se croyant, après ce grand effort, Des foudres d’éloquence !
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Un renard ayant fait une largue ripaille Et de lapins et de volaille,
Tout en digérant à loisir,
Bien repu, la panse pleine.
Sur ses méfaits passés se prit à réfléchir ;
Et se voyant l’objet d’une trop juste haine.
Fut saisi tout à coup d’un amer repentir.
U Tous mes jours, se dit-il, je dois en convenir,
D Sont marqués par des crimes ;
» Et, de mon appétit glouton,
D Combien d’innocentes victimes D Peuplent les bords de l’Acbéron !
D Que d’orphelins, de tendres mères,
» Ont droit de maudire mon nom !
)) Renonçons pour toujours à mes goûls sanguinaires
» Les animaux ont été, par les dieux,
» Gréés pour vivre en frères ,
)) Non pour se dévorer entre eux :
)) En honnête renard vivons ! et faisons mieux ,
» Donnons au monde entier l’exemple mémorable » D’un grand coupable,
» Qui s’inflige à lui-même un rude châtiment,
» Pour expier ses fautes noblement !
)) O vous, ferme, village,
» Poulailler, basse-cour, trop séduisants attraits » Pour mon instinct sauvage ,
» Je vous fuis à jamais !
» Et maintenant , dormez en paix ,
» Lièvres , coqs et poulets !
» Je veux m’ensevelir, comme un anachorète ,
» Dans le fond d’un désert, pratiquant désormais » L’abstinence et la diète. »
Il se lève à ces mots; et, sans plus de retard. Prend sa course au hasard.
Sur son chemin bientôt il trouve un monastère :
Tout reposait dans la sainte maison.
Profitant de l’occasion.
Et par pure dévotion (Gomme il lui parut nécessaire
De se munir d’un vêtement Convenable et décent
Pour son nouvel état), le scrupuleux compère Pénètre, avec mystère.
Dans la cellule d’un vieux frère.
Qui dormait d’un sommeil profond ;
S’affuble sans façon.
De la robe et du capuchon ,
Sans oublier la haire , l.a discipline et le bâton.
De la défroque monacale Ainsi couvert il poursuit, à pas lents,
Humble et g^rave à la fois, sa route à travers champs.
Mais déjà l’aube matinale Perçait de ses lueurs les ombres de la nuit :
Or, rien n’aiguise l’appétit.
Gomme Pair du matin. Le nouveau cénobite Sent que son estomac et murmure et s’agite.
Et son ardeur pour la diète faiblit.
Il lutte cependant ; mais le malin esprit Avait juré sa perte, et son àme maudite Savait trop bien, hélas !
Qu’il était d’attrayants appas.
Auxquels notre pécheur ne résisterait pas !
Pour assurer la victoire indécise (Ce fut lui qui souffla ce conseil dangereux),
Un coq, un jeune coq, étourdiment s’avise De presser, de son chant joyeux ,
L’Aurore, ce jour-là coupable de paresse.
Et qui tardait, l’indolente déesse,
A se montrer aux cieux.
A cet appel plein d’impudence Gomment ne pas céder ? Gomment de l’abstinence Pratiquer plus longtemps les devoirs rigoureux? Maître Renard succombe : en toute diligence,
Il jette le froc , et s’élance ;
Puis, comme aux jours de ses premiers exploits. Saisit le coq , l’emporte au fond des bois ,
Et met, en le croquant, fin à sa pénitence.
Ayons pour lui quelque indulgence :
Ainsi que le renard, les hommes sont sujets A même défaillance.
Oue de fois nous formons les plus nobles projets. Ne rêvant que le bien , la vertu , les progrès !
Que de fois, à soi-même, on se fait la promesse De réformer ses défauts et ses mœurs ,
De réparer ses torts et ses erreurs !
Mais, telle est l’humaine faiblesse,
Que vienne à glisser sur nos cœurs Une tentation traîtresse,
Adieu serment !
Adieu réforme ! adieu sagesse !
Le plus souvent,
Gomme le dit le fabuliste, autant En emporte le vent !
LA FOURMI ET LE GIRON
LA FOURMI ET LE GIRON
Si la fourmi n’est pas prêteuse ,
C’est La Fontaine qui le dit,
On trouvera la preuve, en ce récit.
Qu’elle est tant soit peu vaniteuse.
Un matin, elle fit rencontre d’un ciron ;
Et , prise de compassion A la vue
De cet être chétif et de taille exiguë :
« Mon pauvre ami,
)) Dit-elle, la nature
» Envers toi me paraît injuste autant que dure » Tandis qu’à la fourmi n Elle prodigue, sans mesure,
» Tous ses bienfaits ; parmi les animaux » Et les plus forts et les plus gros ,
LA FOURMI ET LE GIRON
» Donnant à notre race » Le premier rang et la première place,
» Toi, par une amère disgrâce,
» Elle te condamnait à l’état d’avorton !
» Créature à peine ébauchée,
») Dans le règne animal elle t’a reléguée » Au dernier échelon !
» Sur une feuille, solitaire,
)) Tu passeras ta vie entière,
)) Sans connaître jamais les splendeurs de la terre !
» Ah ! si tu pouvais , par hasard ,
» Pénétrer, quelque jour, dans une fourmilière,
)) Quel spectacle imposant frapperait ton regard !
)) Tu verrais une ville immense,
)) Munie en abondance )) De bastions, de fossés, de créneaux,
)) Avec souterrains et canaux ,
» Témoignage de la puissance 5) Du peuple fourmillant ; en tous lieux ses travaux , )) Je le dis sans jactance,
)) Sont œuvres de géants ;
)) Et ses palais , ses monuments ,
)) De colossale architecture ,
» Des siècles et du temps )) Peuvent braver l’injure ! »
LA FOURMI ET LE GIRON
Dame Fourmi venait de prononcer ces mois , Quand un baudet, qui portait sur le dos Un tas de vieux fagots ,
Heurta du pied la fourmilière ,
Et , sans plus de souci, fit voler en poussière, Au gré des vents,
Palais et monuments.
Dont notre babillarde, hélas ! était si fière.
Ainsi de l’homme ! Il croit souvent.
Le soir, et sur la fin du terrestre voyage , Qu’après un labeur incessant.
Il a construit le monument Qui doit marquer ici-bas son passage,
Et, plus durable que l’airain.
Transmettre son nom d’âge en âge :
Le lendemain.
Si l’on veut retrouver la place Où s’élevait le monument hautain ,
Tout a péri ! le regard cherche en vain.
Et n’en peut découvrir la plus légère trace !
4 juin 1872.
CONTRE LE XIX^ S[ÈCLE
CONTRE LE XIX' SIÈCLE