‹ FablesChapitre 3 sur 3 · BOUTADE · texte numérisé non relu

BOUTADE

Si la divine Providence

Eût daigné consulter mon goût, ma convenance, Elle m’aurait fait naître au moins cent ans plus tôt Je dis cent ans au moins, et je le dis bien haut. Non, je ne suis pas fait pour le siècle où nous sommes Je n’en aime les mœurs, les façons, ni les hommes Vante qui voudra ses progrès.

Le cigare et le club ont pour moi peu d’attraits. Et je n’ai qu’en très-faible estime Ses habits étriqués et ses instincts bourgeois.

Oui, j’aime le passé, dut-on m’en faire un crime. Gomme la vie était calme et simple autrefois ! L’ambition désordonnée

N’agitait point les cœurs d’une ardeur effrénée ;

On ne murmurait pas contre sa destinée ;

CONTRE LE XIX^ SIECLE

Mais , content de son sort ,

Vivant auprès des siens et sans changer de sphère , On mourait sur le coin de terre Où son père était mort.

Puis on avait, pour égayer la vie,

Des plaisirs à foison :

La nuit de Noël avec le réveillon ,

Et le gâteau des Rois, lors de l’Épiphanie ;

Les soupers fins, l’égrillarde chanson.

Le menuet , les vers et le sermon ;

Le Mercure galant^ enfin la tragédie !

L’austère Melpomène , honorée , applaudie ,

En ce temps fortuné,

Gomme une dame suzeraine ,

Régnait sur notre scène.

Mais aujourd’hui son temple est profané ;

Au drame, au romantisme, il est abandonné.

Or, qu’on le sache bien , le fait est sans réplique : Tout siècle qui n’a pas pour la muse tragique Et le cothurne un culte fanatique,

Est un siècle dégénéré.

Sans foi ni loi, perdu , déshonoré !

Eh quoi! me dira-t-on, à votre avis, les hommes Valaient donc mieux jadis qu’au temps où nous vivons

CONTRE LE XIX*^ SIÈCLE

A cela je réponds

Que Ton trouvait en eux des cœurs de gentilshommes ; Et, malgré leurs travers, leurs vices, leurs défauts. Bien souvent des cœurs de héros.

Que de nos jours on trouve encore en masse Beaucoup d’honnêtes gens ; sans aucun doute ! Mais Des gens d’honneur la race Devient plus rare que jamais.

Bref, à tout prendre, j’aime,

N’en déplaise à certains esprits.

J’aime encor mieux nos vieux marquis Que notre moderne bohème.

Dans ce temps -là, preux et galants.

Nos chevaliers savaient, en même temps, S’agenouiller devant l’Etre suprême ,

Servir leurs dames et leurs Rois ,

Et mourir pour la France, en défendant ses droits : Ah ! le bon temps que le temps d’autrefois !

15 juin 1872.

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