‹ FablesChapitre 119 sur 121 · LE LION COMMUNISTE · texte numérisé non relu

LE LION COMMUNISTE

On fait parler tout haut l'honneur et la justice, En ne songeant tout bas qu’à son propre intérêt ; Et c’est au nom de tous qu’on soutient le projet

Dont pour soi seulement on veut le bénéfice.

Un Lion devint tout perclus,

Et ce ne fut pas de vieillesse.

D'où lui vint?.... je n’en sais pas plus.

Il souffrait et jeûnait sans cesse.

Un jour que la douleur le clouait au logis,

Il fit prier tous ses amis

De vouloir bien, en sa demeure, L’écouter un instant avant sa dernière heure. Les amis du Lion lui ressemblent un peu :

Ce sont de grands chasseurs, se faisant tous un jeu

De tourmenter le petit monde...

Des déserts et des bois, de tous lieux à la ronde On les vit accourir : — Amis, dit le Lion, Je vais recommander à votre attention Certain projet, fruit de mes veilles, Et qui, je crois, ferait merveilles.

Vons vivez isolés; on voit chacun de vous, De son meilleur ami jaloux, Ne chasser que pour lui, tout garder pour soi-même, Et, dans son égoïsme extrème, Laisser les siens souffrir, pour souffrir à son tour, Et mourir à la fin sans les soins nécessaires. Qu'est ceci ! n’êtes-vous point frères !

Quoi ! point de charité, de pitié, point d’amour ! Il nous faut réformer ces mœurs, et, dès ce jour, Mettre tous en commun les fruits de notre chasse : N'avoir qu’un seul banquet ; y donner une place Au plus faible comme au plus fort, Et régulariser les caprices du sort.

Egalité, c'est ma devise.

Ai-je tort en ceci, par hasard ? Qu’on le dise ! — … Nul n’osa réclamer : on craignait le Lion.

Puis ce langage avait quelque séduction.

Le projet fut trouvé très-sage.

On convint d’un égal partage

Et même de punir avec sévérité

Toute atteinte à l'égalité.

Et voilà le Lion bien pourvu dans son antre, Qui prend ses trois repas, se fait un large ventre. Un jour il arriva qu’il garda pour sa part

Un Homme qu’un triste hasard

Avait poussé dans sa caverne.

En voyant le roi des déserts,

Qui le regardait de travers,

Le pauvre diable se prosterne.

— Ayez pitié de moi, dit-il, tout consterné. — Par bonheur le Lion avait déjà diné,

Et, pour un jour, il lui fit grâce.

C'était un voyageur possédant des secrets Pour vaincre tous les maux sans en laisser de trace ; Et bientôt le Lion en connut les effets.

Grâce à l’homme, il devint ce qu’il était naguère, Agile, redoutable, un vrai foudre de guerre; Et son hôte, en retour, obtint sa liberté,

La liberté, ce bien suprême !.… Cependant le Lion ne parut plus le même

À l'égard de l'égalité.

I] oublia deux jours de rien mettre à la masse.

Puis, il l’oublia trois, puis six. quelquefois passe ; Mais il n’y mit plus rien du tout.

N’était-ce point pousser tous ses amis à bout?

On réclama. — Comment ! dit le Lion, on ose Réclamer sur pareille chose !

Ainsi, je serai, moi, fort, intrépide, adroit, Persévérant, rempli d’audace ;

J'atteindrai, frapperai le gibier, quoiqu'il fasse,

Et le moindre chasseur aura le même droit À manger les fruits de la chasse Que moi, moi Lion !.… On voudrait

Que le plus piètre Loup, qu’un Renard, un Furet Osassent entrer en partage Avec le maître des forêts !

Je les attends, voyons, qu’ils viennent !.. sont-ils prèts?—

On se tut. C'était le plus sage.

Selon lintérêt le langage.

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