‹ FablesChapitre 118 sur 121 · LA NOUVELLE TOUR DE BABEL · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE TOUR DE BABEL

J'ai voyagé longtemps en de lointains pays Et quelquefois à l'aventure.

J'étais jeune, aujourd’hui je conte. Mes récits Intéressants où non sont du moins, je le jure, Conformes à la vérité.

J'ai dit, je le jure, et, j'y songe, Ces mots ont bien des fois précédé le mensonge ;

Cependant il faut croire à ma véracité...

Je descendis un jour dans certaine cité ; J'y vis un affreux pêle-mêle :

Chacun s’y montrait en courroux ;

On courait, on criait, on disputait ; les coups Y tombaient drû comme la grêle.

On trainait les gens en prison;

FABLE XXX. 333 On pilla plus d’une maison, Et je vis le bourreau sur la place publique... C'était un chaos diabolique.

Tout cela venait, me dit-on, D'un peuple en révolution.

Ce peuple avait une tribune, Et là, d’une ardeur peu commune, il parlait, haranguait, gesticulait, tonnait. Chez quelques-uns quel ton indigne :

Ailleurs, c'était le chant du cygne, Mais le tout sans le moindre effet.

Impossible aux gens de s'entendre.

Moi qui ne pouvais rien comprendre A la langue de ce pays, Moi, resté froid au sein de tant d’effervescence, Je devais être bien surpris, Que de si grands frais d’éloquence, Ce train, ces luttes, ce fracas, Fussent sans aucuns résultats.

Je me donnais à tous les diables.….

Enfin, je rencontrai par bonheur un Français, Plein d'esprit et des plus aimables.

— Mais d’où vient le peu de succès

De tant d'efforts ? lui demandai-je.

Je vais crier au sortilége.

Qu'est ceci? — La tour de Babel.

Tout à fait comme dans la Bible, Chacun de ses gens-là parle une langue à lui, A lui seul. — À lui seul, — Langue incompréhensible

A l'intelligence d’autrui.—.

— À lui seul est-ce bien possible ?—

— Et toutes ces langues pourtant

Dérivent très-directement

D'une même langue féconde,

Laquelle a grand cours par le monde.—

— Et quel est son nom, s’il vous plait ?—

— C’est la langue de l'intérêt.

FABLE XXXIH.

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