LES ANIMAUX FONDANT UN JOURNAL ACADÉMIQUE
On estime bien haut son art et son talent, Ceux du prochain sont peu de chose :
Le vers méprisé par la prose En bon confrère le lui rend
Par un dédain d’égale dose.
Les animaux avaient formé Une savante académie , Ilustre et noble corps d’un beau zèle animé Contre l'ignorance ennemie.
Plein d’une haute ambition , Le docte corps, un jour, montra l'intention De fonder un journal qui , de l’humble chaumiere
Jusqu'au palais des rois, porterait la lumiere.
Ce projet accueilli par acclamation, Il fallait compléter l'affaire Par un travail réglementaire.
Certain cheval en fut chargé :
Il existait alors des chevaux de génie Qu’exaltait la métromanie ; Mais l’esclavage a tout changé.
Le cheval prétendit que ses doctes confrères, Pour remplir du journal offert à leurs travaux Les pages graves ou légères, Obtinssent tous des droits égaux.
— De faveurs pour aucun, à chacun part égale, Dans la rédaction, c’est de nécessité.
La moindre partialité A mon dire serait fatale. — Puis le succès naïîtrait de la diversité.
— Tout genre avait son prix, tout discours son mérite, Lequel plaisait le plus d’Esope ou de Tacite ? (Sans doute , il se servit d’autres noms que ceux-là ; Noms trop vite oubliés. Mais qu'importe cela? ) Apollon possédait un si vaste domaine | En estime-t-on moins la rose auprès du chêne ? Tel écrivain brillait par sa naïveté, Et tel, poétisant les pages de l’histoire,
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S’élevait dans sa force et dans sa majesté 1
Jusqu'au sommet brillant du temple de mémoire. —
Le cheval s’en tint là. Son discours plut fort peu. — L'orateur faisait fausse route :
Des droits égaux pour tous? il badinait sans doute, Dirent quelques lettrés du lieu.
Les chants de Philomèle obtiendraient même place Que les discours rugissants du lion !
Et la fauvette aurait l'audace D’exiger même attention
Que le sombre vautour , quand chez nous il célèbre En splendides alexandrins
La grandeur des enfers et leur pompe funèbre !
N’est-il point de degrés parmi les écrivains ?
Quoi! pendre au même clou la lyre et la musette ! Vous feriez dans votre recueil Un tout aussi brillant accueil Aux maigres chants de l’alouette
Qu’aux fanfares de l’âne, embouchant la trompette ! Les dissertations du docte perroquet N’obtiendraient qu’une part égale A l’insupportable caquet | Du pinson et de la cigale !
Non, non, c'était absurde, il fallait conserver
Aux genres leur hiérarchie, Et ne point apporter parmi nous l’anarchie En faveur de talents qu’on voudrait élever. — — Eh bien ! dit le cheval, faites à votre guise.— Un comité sembla de mise.
Vingt membres y feraient triompher tous les droits. Vingt membres , travaillant pour les races futures , Pourvoiraient au journal par d'honorables choix Elaborés parmi les diverses lectures.
Le comité passa; mais non pas sans murmures.… Il marche avec l'espoir de succès éclatants ; Mais la discorde y vient en même temps.
Le philosophe y fait guerre ouverte au poète Dont le frivole esprit n’est rien qu’éblouissant. Celui-ci souffle la tempête Sur le critique au génie impuissant.
Le critique y fait bonne guerre Au poëête, au savant, au romancier, à tous ; Et le savant, à son confrère L’historien, rend coups pour coups.
C’est une lutte épouvantable !
Le président se donne au diable.
— Pas un article n’était bon :
L'auteur eût mieux fait de se taire. —
Vingt siècles ont passé, dit-on :
Le journal est encore à faire.
FABLE XVIT.