L'HOMME, L'ARAIGNÉE ET LA MOUCHE
Un homme vit une araignée Dont la toile avait arrêté Une pauvre mouche indignée De cette inhospitalité.
— Que t'ai-je fait ? (disait l’insecte À son geôlier) délivre-moi.
Je voyageais sans crainte : ah! par pitié, respecte Ma noble confiance en toi. — Le chasseur aux huit yeux, sans songer à répondre, Frappa la mouche de son dard, Et, la dévorant du regard, Il s’apprétait déjà... Soudain, pour le confondre, L'homme brisa la toile et prit le scélérat.
— J'ai vu, s’écria-t-il, ton horrible attentat.
Non, non, la mort serait trop douce Pour un infâme tel que toi, | Et dans la fureur qui me pousse Je prétends inventer un supplice..…. — Eh! pourquoi Me témoigner tant de colère, Dit l’araignée, il faut bien faire Un peu de chasse pour diner.
À quel propos me condamner À d’épouvantables tortures ?
Je pourrais mourir sans murmures, Car me frapper est votre droit :
Vous êtes le plus fort. Immoler la faiblesse Fut toujours un facile exploit, Fort estimé de votre espèce.
Mais vous , hommes cruels , qui sans nécessité Tuez à chaque instant, et dont la gourmandise Ne connait pas d'horreur qui ne lui soit permise ; Vous, qui, pour un plaisir de pure vanité, Frappez l'oiseau dont le ramage, Prêtant une voix au feuillage, Semblait vous inspirer un intérêt si doux, Quel supplice méritez-vous ?
J'immole un moucheron ; il faut bien que je mange ;
Mais l’indignation que vous en faites voir
FABLE XVIT. 47 Entre nous, me parait étrange.
Comparez nos forfaits. Vous avez le pouvoir D’accumuler les maux sur les plus faibles crimes : Ces maux en seront-ils pour cela légitimes?— L'homme étonné làcha l’orateur, les raisons
Qu'il donnait lui semblant, de tous points, acceptables.
De quel droit rendre misérables
Ceux qu’on ne saurait rendre bons ?