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L’ANE SE FAISANT ARTISTE

Il faut aimer les arts, on doit les cultiver.

Eût-il des monceaux d’or, tout ignorant s’ennuie. Mais l’important est de trouver

Les moyens de gagner une honorable vie.

Un homme de beaucoup d'esprit, Chez qui surtout le bon sens brille, Parlant des lettres, en a dit :

Bonne canne et frêle béquille !

Moi qui chéris les arts, je m’écrie avec lui:

Jouet charmant, mais faible appui.

Un àne traversant la ville Entendit, par hasard, un concert en plein vent,

Dans lequel un chanteur habile

FABLE XIX. 109 Obtint un succès éclatant.

Et sans cesse au baudet revenaient en mémoire Les divins applaudissements,

Les fleurs et les bravi charmants Gbtenus sous les yeux d’un immense auditoire. Adieu sommeil !.. Pour en finir,

Il se promet de devenir

Artiste. — Ah ! quel bonheur, quand toute une assemblée. D’ânes, de gens entremêlée,

Exaltera ma voix, me couvrira de fleurs, Et rendra ma pauvre escarcelle Gent fois plus pesante et plus belle Qu'au triste temps de mes labeurs.— I dit, il prélude, il commence Par braire une douce romance.

Chacun de rire, et le bâton L’obligeant à changer de ton, Il songe à se cacher d’un maître Anti-musicien peut-être.

Mais certe, il n’en démordra pas.

Quand le travail de la journée Lui laisse une heure, elle est donnée, Non pas à prendre un bon repas,

Mais bien à filer telle note

Qui, chez un artiste, dénote Une méthode sûre et des soins excellents ; Et notre àne absorbé par ce travail utile, S'il a besoin d’aller en ville, Ne chevauche plus qu’à pas lents.

Il maigrit, il devient malade, Et tombe enfin d’épuisement Au beau milieu d’une roulade.

Alors, le maitre dit : — Vraiment, Je ne puis tarder davantage, O toi, dont l'esprit déménage, A t’envoyer à l’abattoir, Tu mourras donc avant ce soir.-— Grands Dieux! mourir!veuillez attendre et,sur mon àme, Je vais vous gagner avant peu Des tonnes d’or. Pour moi, ce ne sera qu’un jeu. Ecoutez déjà cette gamme...— Le maitre s’écria : — Qu’on entraine le sot ! — Et bientôt l’on saigna la bête désolée Dont le triste destin me rappelle ce mot:

Ane qui brait perd sa gueulée.

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