‹ FablesChapitre 81 sur 121 · LE FERMIER ET SES DEUX CHEVAUX · texte numérisé non relu

LE FERMIER ET SES DEUX CHEVAUX

Un fermier avait deux chevaux, L'un vigoureux, l’autre mazette.

Ensemble à la charrue ou bien à la charrette,

Ils s’acquittaient au mieux de leurs rudes travaux.

Le premier, toutefois, agissant en bon frère,

Prenait de ces travaux beaucoup plus que sa part, Et le fermier, ayant égard

A ce zèle, ajoutait à l’avoine ordinaire, Un picotin supplémentaire,

Pour Gros-Roux qui, dit-on, le mangeait bel et bien, Sans que Rossinante en eût rien :

Gros-Roux travaillait fort, mais il mangeait de même, Son appétit était extrême.

Souvent son camarade en avait murmuré.

Un valet et Gros-Roux partirent en voyage.

Rossinante, étant demeuré

À la maison, tint ce langage

Au fermier : — Cher maître, pourquoi Gros-Roux est-il traité tout autrement que moi? Cette façon d’agir me semble fort injuste.

J'en conviens, mon frère est robuste ;

Mais est-ce bien une raison

Pour qu’il ait double ration ?

Je n’en suis point jaloux ; mais j'ai droit, ce me semble,

Puisque ensemble nous travaillons,

À ce que nous mangions ensemble.

Hier, hier encor, dans les mêmes sillons, N'avons-nous pas fait voir un semblable courage? Et j'aurais moindre part d'avoine et de fourrage !

Deux bons travailleurs ne font qu’un

Et doivent tout mettre en commun. —

Le fermier trouva ce langage

Assez sage,

Et Gros-Roux étant revenu

On mit en commun le menu

De l’un et l’autre personnage.

Ce système à Gros-Roux ne convenait pas trop ;

Pourtant il n’en souffla pas mot.

Deux ou trois jours après, en un même attelage,

On accola nos deux amis.

Côte à côte les voilà mis.

ls avaient à franchir un endroit difficile. (Roux, __ Allons, Gros-Roux, courage, en avant. — Mais Gros- Sourd à la voix tout comme aux coups, Non moins que Rossinante était presque immobile. __ Eh bien! dit le maitre en courroux, Te faudra-t-il tuer sur place ?

Ah ! je vais... — L'autre dit : de grâce Soyez raisonnable. Pourquoi Exiger beaucoup plus de moi Que de mon ami Rossinante ?

Me payez-vous différemment ?

De son diner je me contente, Partagez donc également Des coups à recevoir la récolte abondante :

Deux bons travailleurs ne font qu'un Et doivent tout mettre en commun, Efforts, avoine et coups. et coups, la chose est claire. Le maitre dit: — je te comprends; Mais tu vas nous tirer d'affaire, Et dès aujourd’hui je te rends Le picotin supplémentaire.

Va... Selon l’œuvre le salaire.—

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