LE FERMIER ET SES DEUX CHEVAUX
Un fermier avait deux chevaux, L'un vigoureux, l’autre mazette.
Ensemble à la charrue ou bien à la charrette,
Ils s’acquittaient au mieux de leurs rudes travaux.
Le premier, toutefois, agissant en bon frère,
Prenait de ces travaux beaucoup plus que sa part, Et le fermier, ayant égard
A ce zèle, ajoutait à l’avoine ordinaire, Un picotin supplémentaire,
Pour Gros-Roux qui, dit-on, le mangeait bel et bien, Sans que Rossinante en eût rien :
Gros-Roux travaillait fort, mais il mangeait de même, Son appétit était extrême.
Souvent son camarade en avait murmuré.
Un valet et Gros-Roux partirent en voyage.
Rossinante, étant demeuré
À la maison, tint ce langage
Au fermier : — Cher maître, pourquoi Gros-Roux est-il traité tout autrement que moi? Cette façon d’agir me semble fort injuste.
J'en conviens, mon frère est robuste ;
Mais est-ce bien une raison
Pour qu’il ait double ration ?
Je n’en suis point jaloux ; mais j'ai droit, ce me semble,
Puisque ensemble nous travaillons,
À ce que nous mangions ensemble.
Hier, hier encor, dans les mêmes sillons, N'avons-nous pas fait voir un semblable courage? Et j'aurais moindre part d'avoine et de fourrage !
Deux bons travailleurs ne font qu’un
Et doivent tout mettre en commun. —
Le fermier trouva ce langage
Assez sage,
Et Gros-Roux étant revenu
On mit en commun le menu
De l’un et l’autre personnage.
Ce système à Gros-Roux ne convenait pas trop ;
Pourtant il n’en souffla pas mot.
Deux ou trois jours après, en un même attelage,
On accola nos deux amis.
Côte à côte les voilà mis.
ls avaient à franchir un endroit difficile. (Roux, __ Allons, Gros-Roux, courage, en avant. — Mais Gros- Sourd à la voix tout comme aux coups, Non moins que Rossinante était presque immobile. __ Eh bien! dit le maitre en courroux, Te faudra-t-il tuer sur place ?
Ah ! je vais... — L'autre dit : de grâce Soyez raisonnable. Pourquoi Exiger beaucoup plus de moi Que de mon ami Rossinante ?
Me payez-vous différemment ?
De son diner je me contente, Partagez donc également Des coups à recevoir la récolte abondante :
Deux bons travailleurs ne font qu'un Et doivent tout mettre en commun, Efforts, avoine et coups. et coups, la chose est claire. Le maitre dit: — je te comprends; Mais tu vas nous tirer d'affaire, Et dès aujourd’hui je te rends Le picotin supplémentaire.
Va... Selon l’œuvre le salaire.—