LES DEUX VOISINS
Deux hommes cherchaient le bonheur :
L'un riche et prétendant qu’au sein de la richesse Étaient tous les moyens de contenter le cœur, L'autre ouvrier d'élite et travaillant sans cesse. lei, les bals, le jeu, les vins, les mets exquis, Tout l’essaim des plaisirs qui suivent la fortune, Là, le calme des jours et le repos des nuits. Jamais, grâce au travail, la misère importune N'y venait cependant assiéger le logis.
Ces gens étaient voisins. Le riche dit à l’autre : — Le sort qui m’est échu vaut mille fois le vôtre: Rien ne vous est plaisir, tout me sourit. Pourquoi Semblez-vous cepéndant plus satisfait que moi? —
L'autre répondit : — je travaille.
Après tout un jour de labeur,
Est-il une fête qui vaille Le modeste plaisir que savoure mon cœur ?
Je prends quelque repos, je lis, je me promène :
La terre entière est mon domaine,
Et je suis plus riche que vous. —
Le premier sembla peu jaloux
De la fortune imaginaire
De son voisin. Survint la guerre
Et tout son cortège de maux :
On pille, on tue, on incendie.
Chacun pour préserver sa vie, Seul, bien qu’il ait sauvé, fuit par monts et par vaux. Nos deux anciens voisins, sur la terre étrangère, Se retrouvent un jour : l’un triste, l’autre gai, L'un savourant les biens que nous rapporte Mai, Et l’autre fléchissant sous sa douleur amère : Il pleurait ses coursiers, ses fêtes, ses châteaux. — Allons, mon cher voisin, soyez plus raisonnable. Voulez-vous accepter une place à ma table Et sous mon toit de chaume aspirer au repos ? Ah ! si j’osais parler en ami véritable !
Rien ne dure ici-bas : sans doute de beaux jours
De vos malheurs bientôt viendront changer le cours.
Mais triste est le présent, et je crois, sans reproche, Que de vous maintenant la misère est bien proche. Apprenez mon état : le produit en est sûr ; Le plaisir est si vif après un peu de peine ! Allons, décidez-vous, venez. — Bref, il l’entraine. Le premier jour fut un peu dur, Le second le fut moins, moins encor le troisième, Et déjà l’on trouve les jours Plus courts.
Voilà qu’on se résigne au travail, puis on l’aime, On l’accomplit avec ardeur, Et l’on jouit enfin des fleurs dont on le sème Gaiment et sans regrets d’une vaine splendeur.
Le bonheur le plus sûr se porte dans le cœur.