‹ FablesChapitre 87 sur 121 · LE RENARD ERMITE ET LE COQ · texte numérisé non relu

LE RENARD ERMITE ET LE COQ

Un Renard s’était fait ermite.

Ce Renard jeünait et priait,

Et, du plus loin qu’il vous voyait,

Il s’agenouillait au plus vite.

Etait-ce un vrai saint? Je ne sais,

Mais il obtint un grand succès :

On parla beaucoup à la ronde

De sa dévotion profonde.

Poulettes de le visiter

Et lui de les fort bien traiter

En Renard bienveillant et sage.

Cependant, un vieux Coq, à part lui remarquait

Que presque toujours il manquait,

Au retour du pélerinage,

Quelque jeune poule à l'appel.

S’était-elle vouée au ciel,

Ou bien, le scélérat d’ermite

En avait-il fait son souper ?

Le doute était pénible, et, pour le dissiper, Le Coq se résolut à faire une visite Au saint. ou bien plutôt, à la sainte maison :

La prudence était de saison.

Le Coq vient, il observe, il voit... horreur suprème !

Des plumes en un tas et même

Des traces du sang le plus pur.

—L’'ermite est un monstre, c’est sûr.—

Et justement le bon apôtre

Allait dire sa patenôtre

À quelques pas de la maison.

Le Coq s’écarte un peu, (l’on en sent la raison.) Le Renard se signant aussitôt, Lui dit :—Frère,

Que j'ai de plaisir à vous voir !

Ah! vous n’êtes point sans savoir Combien pour vos pareils ma tendresse est sincère ! Venez ; approchez-vous. J’allais, à quelques pas,

Adresser au ciel ma prière,

Au ciel à qui je dois la faveur singulière

De vous trouver ici.—L’autre ne bouge pas.

—Que craignez-vous ? je suis un pauvre anachorète, Sincèrement pieux, vivant d'herbe et de lait Et prisant fort votre air honnête.

Cher Coq, approchez donc, car tout en vous me plait. Quel plaisir de prier ensemble !— Le Coq lui dit :—Renard, j'en conviendrai, je tremble, D’ajouter quelque chose aux plumes que voici. Hé! de grâce, pourquoi les oublier ainsi, Et ne point effacer cette sanglante trace Que je vois là? Qui? vous, pieux! Pour dévot passe. Adieu, Renard, adieu, dit-il d’un ton moqueur, Je n’ai plus foi dans vos reliques. —

Puis il partit.

On est dévot par les pratiques:

On n’est pieux que par le cœur.

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