UN FLEUVE DANS L'AUTRE MONDE
Apprenez que dans l’autre monde Nous avons tous à traverser
Un fleuve impétueux, à l’eau vive et profonde, Et que sans barque il faut passer.
On aperçoit à l’autre rive La plus riante perspective :
Les ruisseaux argentés, les bois, les prés fleuris, Les vignes aux grappes vermeilles,
Des fleurs, des épis d’or, les plus douces merveilles : Tout y charme les yeux surpris.
J'ai vu cela. — Vous ? — Moi, vous dis-je.
Je l’ai vu, dormeur éveillé, Et je vais de ce beau prodige
Vous faire un récit détaillé.
La nuit durait encore et les morts par centaines
Arrivaient dans d’arides plaines,
Et chacun attendait le jour
Pour passer le fleuve à son tour.
Les uns avaient un lourd bagage.
D’autres ne possédaient {furent-ils moins heureux?) Qu'un tableau, qu'une page, un souvenir, un gage :
Beaucoup n'avaient rien avec eux.
Le jour parut, les morts se mirent à la nage. J'en suivis un des yeux: il était fort chargé. Sous d’antiques étuis, cent pesantes merveilles
Attestaient ses ardentes veilles..….….
Le malheureux fut submergé.
Un autre portait sur sa tête Une cassette d’or qui semblait d'un grand poids. Il se presse, il avance, une vague l’arrête,
il meurt pour la seconde fois.
Assis parmi la foule, un conquérant se lève.
Il s’est levé, la foule à fui :
Le flot qui le reçoit, se referme sur lui.
Vient un grand faiseur de systèmes, Brillant esprit de romancier.
Il apporte avec lui ses dangereux problèmes,
Et le fleuve, en courant, l’engloutit tout entier.
Trente rois qu’encensait la foule, Devant la lame qui s’écoule,
Ainsi qu'un songe, ont disparu.
Pauvres rois tant vantés !... J'ai vu
Cent illustres docteurs repoussés de la rive.
Et pourtant, quelques sons d’une harpe plaintive, Une bonne action, un mot parti du cœur, Des vers, un rien, (heureux prodige!) Préservaient parfois du vertige Et sauvaient un obscur nageur ; Et celui-ci souvent voyait du vert rivage (0 caprice du sort!) le héros ou le sage
Au sein du fleuve enseveli.….
C'était le fleuve de l'oubli.