Fables choisies de La Fontaine
J eau de La Fontaine nacrait , le 8 Juillet 1621 , à Château- Thierry. Son père , issu d’une ancienne famille bourgeoise, y exerçait la charge de maître particulier des eaux et forêts ; et sa mère , Françoise Ridoux , étoit fille du Bailli de Coulommiers. ,,
Son éducation ne fut ni brillante, ni secondée des soins qui font éclore les talens. Des maîtres de campagne , auxquels elle fut confiée , ne lui apprirent qu’un peu de latin. C'est tout ce qu’il dut aux premières instructions de sa jeunesse. A l’age de 19 ans , il entra chez les Pères de l’Oratoire ; mais son caractère , ennemi de tout assujettissement , ne put se plier à la règle : il en sortit 18 mois après.
La Fontaine ignoroit encore à 22 ans ses rares talens pour la poésie. Une rencontre imprévue en fit tout-àcoup germer l’amour dans son ame. On lut un jour devant lui la belle ode de Malherbe sur l’assassinat de Henri IV. Cette ode lue et déclamée avec feu transporta La Fontaine ; et , dès ce moment , il se reconnut poète. Un de ses parens ayant vu ses premiers essais, l’encouragea , joignit les conseils aux louanges , et lui fit lire lés meilleurs auteurs anciens et modernes , français et étrangers.
Malgré la répugnance de La Fontaine pour toute espèce d’engagement, il s’étoit déterminé , par complaisance pour ses parens , A épouser Marie Héricard , fille du lieutenant-genéral de La Ferté-Milcn, patrie du grand Racine dont il fut toujours l’ami. Sa femme joignoit à un extérieur agréable beaucoup d’esprit : qualités qui la renù oient estimable aux yeux mêmes de son mari JToutefois l’attrait de La Fontaine pour la capitale , éloigne-
ment pour tout ce qui sentoit la gêne, ne lui permirent pas de vivre long- temps en méuage.
if VIF. DE LA. FONTAINE.
La fameuse duchesse de Bouillon , nièce du cardinal Mazarin, exilée à Château-Thierry, avoit connu La Fontaine. Rappelée à Paris , elle s’y fit accompaguer par notre poète. Comme il avoit un de ses parens auprès de Fouquet , la maison du sur-intendant lui fut ouverte , el il en obtint une pension pour laquelle il présentoit à chaque quartier une quittance poétique. Apres la disgrâce de son bienfaiteur , La Fontaine entra , en qualité de gentilhomme, au service de la célèbre Henriette d’Angleterre , première femme de Monsieur. La mort lui ayant enlevé cette princesse, il trouva de généreux protecteurs dans Monsieur le prince , dans le prince de Conti , le duc de Vendôme , et le duc de Bourgogne. Les duchesse» de Bourbon et de Mazarin furent aussi du nombre de ses bienfaitrices ; et l’ingénieuse La Sablière le retira chei elle , et se chargea de pourvoir à ses besoins.
Attaché à Paris par les agrémens qu’il y trouvoit , et par ses liaisons avec les plus beaux esprits de son siècle, La Fontaine alloit néanmoins tous les ans au mois de septembre rendre visite à sa femme. A chaque voyage, i il vendoit une portion de son bien, sans s’inquiéter de l’avenir. Cette apathie qui coûtoit tant d’efforts aux anciens philosophes , il l'avoit comme naturellement , et il la portoit jusqu’à l’oubli de lui-même et des objets qui le regardoient de plus près. En voici une preuve. Il avoit eu , en 1660 , un fils qu’il garda fort peu de temps auprès de lui. M. de Harlay, depuis premier président, l'avoit adopté, et s’étoit charge de son éducation et de sa fortune. Il y avoit déjà plusieurs années que La Fon- • taine l’avoit perdu de vue, lorsqu’on les fit rencontrer dans une maison où l’on vouloit jouir du plaisir de la surprise du père. La Fontaine en effet ne se douta point que ce fût son fils. Il l’entendit parler, et témoigna à la compagnie qu’il lui trouvoit de l’esprit , et de très-bonpes dispositions. On saisit ce moment pour lui dire que c’étoit son fils ; mais sans être plus ému : Ah ! répondit-il , j’en suis bien aise. Cette indifférence alloit en lui jusqu’à l’insensibilité. Un jour madame de Bouillon , allant à Versailles, le rencontra le matin quj révoit seul sous un arbre du Cours. Le soir , eu revenant , clic le retrouva dans le
Bmiti
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iiH:me endroit et dans la même attitude, quoiqu’il fit 1res- froid , et qu’il n’eût cessé de pleuvoir toute la journée.
La Fontaine s’enthousiasmoit des beaux traits qui l’avoient une fois frappé. Il y rêvoit, il en parloit sans cesse. Racine le mena un jour à ténèbres , et s’apercevant que l’office lui paroissoit long, il lui donna, pour l’occuper , un volume de la Bible qui contenoit les petits prophètes. Il tomba par hasard sur la prière des Juifs dans Baruch ; et ne pouvant se lasser de l'admirer, il se tourna tout-à-coup vers Racine: Qui etoil ce Baruch, lui dit-il , savez-vous que c étoit Un beau génie ? Pendant plusieurs jours il fut continuellement occupé de Baruch , et lorsqu’il rencontroit dans la rue quelques personnes de sa couuoissance , après les complimeus ordinaires , il élevoit la voix pour dire : Avez-vous lu Baruch ? C' étoit uji grand génie.
Le même esprit de simplicité, de candeur et de naïveté, que nous admirons dans les Fables du bon La Fontaine, le caractérisoit hii-mème, et jamais auteur ne * s’est mieux peint dans ses livres. 11 étoit plein de probité et de droiture , doux , ingénu , naturel , sincère , facile , sans ambition , sans fiel , prenant tout en bonne part , et, ce qui est plus rare, estimant les auteurs de son siècle avec lesquels il étoit lié , et rendant hommage à leurs taiens. Il parloit peu ; et toujours plongé daus quelque méditation, il avoit l’air distrait et comme absorbé, ne sachant souvent ni ce qu’on disoit dans une conversation , ni- ce qu’il disoit lui-même, à moins qu'il ne se trouvât familièrement à table avec des personnes de sa connoissance , et qu'on y traitât de quelque sujet agréable et de son goût : alors sa contenance et les traits de sa physionomie , qui , dans toute autre occasion , n’aunonçoient rien moins qu'un homme d’esprit , se paroieut des grâces de son génie; scs yeux s’animoient, il disoit tout ce qu’il vouloit et le disoit si bien qu’il cnchantoit les oreilles les plus délicates. C’est à ces instans agréables, dont il ne s’est jamais aperçu lui-même, qu’il devoit l’empressement cfu’ont eu les personnes les plus distinguées de la cour et de la ville de jouir de sa conversation et de l'admettre
IV VIE DE LA FONTAINE
à leur table. Mais d’après l’esquisse que nous avons donnée de son caractère, on pense bien qu’il ne procurait pas indifféremment partout la même satisfaction , témoin l’aventure rapportée par Vigneul de Marville.
« Trois de complot , dit-il , par le moyen d’un quatrième qui avoit quelque habitude auprès de cet homme rare , nous l’attirâmes dans un petit coin de la ville , à une maison consacrée aux muses, où nous lui donnâmes un repas, pour avoir le plaisir de jouir de son entretien. Il ne se lit point prier. Il vint à point nommé sur le midi.... Point de compliment d’entrée , point de façons , nulle grimace, nulle contrainte. La Fontaine garda un profond silence; on ne s’en étonna point, parce qu’il avoit autre chose à faire qu’à parler. Il mangea comme quatre et but de même. Le repas fini , on commença à souhaiter qu’il parlât , mais il s’endormit. Après trois quarts d’heure île sommeil , il revint à lui. Il vouloit s’excuser sur ce qu’il avoit fatigué. On lui dit que cela ne demandoit point d’excuse , que tout ce qu'il faisoit étoit bien fait. On s’approcha de lui ; on voulut le mettre eu humeur et l’obliger à laisser voir son esprit; mais son esprit ne parut point.... Et durant tout le temps qu’il demeura avec nous, il ne nous sembla être qu’une machine sans ame. On le jeta dans un carrosse où nous lui dîmes adieu pour toujours. »
Une autre fois étant invite à dîner dans une de ces maisons où le maître présente un homme d’esprit aux convives comme un des mets de sa table, il mangea beaucoup et lie dit mot. Comme il se retirait de bonne heure, sous prétexte de se rendre à l’Académie dont il étoit membre, on lui représenta qu’il avoit très-peu de chemin à faire : Je prendrai le plus long , répondit La Fontaine ; et le voilà parti. C’est en badinant sur l’impression naturelle qui résultoit de son extérieur et de ses mœurs que madame de La Sablière dit un jour, après avoir congédié tous ses domestiques à la fois : Je n'ai gardé avec moi que mes trois animaux : mon chien , mon chat et mon La Fontaine.
Vers la fin de 1692, La Fontaine tomba dangereusement malade. Le P. Poujet de l’Oratoire alla lui rendre visite , et lui parla des vérités de la Religion. La Fontaine avoit
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mi dans une grande indifférence sur cet article , comme ur tout le reste. Mais il n’éloit ni incrédule ni impie : et jamais il ne chercha dans des paradoxes philosophiques de faux principes pour justifier son irréligion. Aussi le P. Poujet n’eut-il pas de peine à le convaincre des preuves du christianisme ; cependant il y eut deux points intéressai» et essentiels sur lesquels il se rendit plus difficile. Le premier fut une satisfaction publique sur ses contes , que ce directeur exigea de lui; l’autre, la promesse de ne jamais donner aux comédiebs une pièce ae théâtre qu’il avoit composée depuis peu , et dont il avoit reçu les applatidissemens des connoisseurs et des amis auxquels il l’avoit lue.
Mais la grâce de Dieu , jointe à l’éloquence persuasive du P. Poujet , triomphèrent de ses répugnances. La Fontaine convaincu se résigna , et consentit à tout ce que son directeur jugeroit nécessaire et convenable. Nous ne devons pas oublier ici les réflexions de la garde de La Fontaine durant tous ces débats et ces exhortations : elles font voir d’une manière aussi naturelle qu’originale les sentimens qu’il inspiroit de lui : Eh! ne le tourmentez pas tant , dit-elle un jour 1 a\ r ec impatience au P. Poujet ; il est plus bête que méchant.
Une autre fois , avec un air de compassion : Dieu n'aura jamais , dit-elle, le courage de le damner.
Enfin , après plus de six semaines de conférences assidues , La Fontaine fit une confession générale , et reçut le S. Viatique le 12 février 1693 , avec de grands senti- 1 . . mens de religion et de piété. C’est dans ce moment qu’avec une présence d’esprit admirable il détesta ses contes devant MM. de l’Académie. Il les avoit fait prier de se rendre chez lui par députés, pour être les témoins publics de son repentir, de ses dispositions et de la protestation authentique qu’il fit de n’employer ses talens à l’avenir , s’il 1 ecouvroit la santé , qu’à des sujets de piété.
Il revint de cette maladie , et la première fois qu’il put assister à l’Académie , il y renouvela la protestation qu’il avoit faite devant les députés , et fit lecture , dans l'assemblée , d’une paraphrase en vers français de la prose des morts Dies irœ. Il l’avoit composée pour s’entretenir dans la pensée de la mort , et pour se pénétrer des vérités les plus terribles de la Religion. Il se mît aussi à Irnduire en
vi VIE DE LA. FONTAINE,
vers les hymmes de l’Eglise; mais ü n’avança pas beaucoup dans ce nouveau genre de travail. Peut-être son génie s’v retusoit-il , et d’ailleurs il l’avoit entrepris trop tard pour êlre secondé de ce feu poétique qui l’avoit autrefois animé, et qui se trouvoit alors éteint par Page, la maladie, le régime, et par les austérités qu’il pratiquait dans sa pénitence.
Il vécut encore deux ans dans cat état de langueur , et plus il sentoit ses forces diminuer , plus il redoublait de ferveur. « Voilà deux mois que je ne sors point , écri voitil à un de ses amis , si ce n’est pour aller un peu à l’Académie , afin que cela m’amuse. Hier , comme j’en revenois, il me prit au milieu de la rue une si grande foiblesse , que je crus véritablement mourir. O mon cher! mourir n'est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devautDieu ? Tu sais comme j’ai vécu : avant que tu reçoives ce billet , les portes de l’éternité seront peut-être ouvertes pour moi. »> Il mourut l^iï mars r6t)5, âgé de "3 ans, huit mois , cinq jours. Lorsqu’on le déshabilla pour le mettre au tombeau , ou le trouva couvert d’un ciiice : ce que Racine le fils n’a point laissé échapper lorsqu’il le dépeint ainsi :
Vrai dan* loua »r* érriis, vrai dans Ion; srs discours Viai dans sa |>éiiitence , à la lin de nés jours : l)u M.iître (ju il approche il pré» it ul la justice ;
Et fauteur de Jocotide est aruiè d'un ciiice.
Les Fa Nés de La Fontaine (car lions ne parlons point ici de ses autres ouvrages ) fout sa véritable gloire. Une molle négligence y décèle le grand maître et l’écrivain original. Ses expressions délicates , enjouées et naïves , sont des copies fidèles de la belle nature, dont le goût et l’esprit lui faisoient saisir partout les nuances et les traits. C’est ainsi qu’en remaniant les ouvrages des anciens il se les est rendus propres, et leur a prêté , dans ses Fables , une tourmire et des grâces qu'ils n’avoient point. « On dirait , se- , Ion l’expression d’un critique judicieux , qu’elles sont tombes de sa plume. Il a surpassé l’ingénieux inventeur de l’apologue., et son admirable copiste. Aussi élégant, aussi naturel , moins pur , à la vérité, mais aussi moins froid que Phèdre , il a attrapé le point de perfection en ce genre...
FITf DE l.\ VIE 1>E ï.\ FONTAINE.