‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 2 sur 68 · DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

DÉDICATOIRE

À MONSEIGNEUR

LE DAUPHIN (i).

M ONSE1GNEUR ,

S’il y a quelque chose d’ingénieux dans • la république des lettres , on peut dire que c’est la manière dont Esope a débité sa mo* raie. Il seroit véritablement à souhaiter que d’autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornemens de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu’ils n’y étoienfc pas inutiles. J’ose , Monseigneur , vous en.

présenter quelques essais. C’est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où ramusement et les jeux

(i) Fils unique de Louis XIV.

VÜj A MONSEIGNEUR

sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux Fables que nous devons à Esope. L’apparence en est puérile , je le confesse ; mais ces puérilités servent d’enveloppe à des vérités importantes.

Je ne doute point , Monseigneur , que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables : car que peut -on souhaiter davantage que ces deux points ? ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Esope a trouvé un art singulier de les joindre l’un avec l’autre : la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une ame les semences de la vertu , et lui apprend à se con • noître, sans qu’elle s’aperçoive de cette étude, et tandis qu’elle croit faire toute autre chose. C’est une adresse dont s’est servi très-heureusement celui (1) sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir , tout ce qu’il est nécessaire qu’un

(i) M. Bossuet, évêque de Condom, ensuite de Meaux , précepteur du Dauphin.

LE DAUl’lilJf . i\

prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont , Monseigneur , les quaités que notre invincible Monarque vous a ïonnées avec la naissance; c’est l’exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins ; quand vous le considérez qui regarde sans s’étonner l’agitation de l’Europe et les machines qu’elle remue pour le détourner de son entreprise; quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d’une province (1), où l’on trouve à chaque pas des barrières insurmontables , et qu’il en subjugue une autre (2) en huit jours , pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs régnent dans 'es cours des autres princes ; quand , non content de dompter les hommes , il veut triompher aussi des élémens; et quand , au ctour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre , vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste :

avouez le vrai , Monseigneur , vous soupirez

(1) La Hollande.

(2) La Fraiiche-Coinlé.

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