‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 15 sur 68 · SL · texte numérisé non relu

SL

\ FABLE X

Le Loup et l'Agneau.

U raison du plus fort est toujours la meilleur^ : Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un agneau se désaltéroit

Dans le couvant d’une onde pure (2).

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure Et que la faim en ccs lieux attiroit.

Qui le rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage.

Tu seras châtié de ta témérité.

Sire , répond l’agneau , que votre majesté Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant,

Dans le courant ,

Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;

Et que, par conséquent, en aucune façon Je ne puis troubler sa boisson.

(j) Coupo de vers harmonieuse et imitative dont La Foulai’*' Tait quelquefois l’usafje le plus heureux, comme dam cet excrqplw Le luisseau coule avec le vers sous les yeux du luctt-^r-

Th la troubles (r) , reprit celte bète cruelle.

Et je sais que de moi tu médis l’an passé (a) ;

Coramept l’aurois-je fait si je n’étois pas ne (3) ,

Reprit l'agneau? je tette encore ma mère. —

Si ce n’est toi , c’est donc ton frère ?

Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens; Car vous ne m’épargnez guère ,

Tous , vos bergers et vos chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts Le loup l’emporte , et puis le mange ,

Sans autre forme de procès.

( V oyez Phèdre , liv. i , Fable I. )

(i) Cette ’nîernipf ion brusque marque la colère fougueuse d'uo homme qui u tort et qui ne permet pas qu'on se justifie.

( 7 ) U n’y a aucune liaison entre ce vers et le précédent. C'est le desordre des raisonnemens de la haine.

(3) Ne' ne rime pas avec passe. Otez cette petite négligence , la fable est parfaite. C’est un chef-d'œuvre de Style et particulièrement de dialogue.

FABLE XI

L’Homme et son Image.

TOCR M. LE OüC DE LA ROCHEFOUCAULT.

Un homme qui s’aimoit sans avoir de rivaux , l’assoit dans son esprit pour 1? plus beau du monde :

Il accusoit toujours les miroirs d’être faux ,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Alin de le guérir , le sort ofGcieux Présentoit partout à ses yeux Les conseillers muets dont se servent nos dames :

Miroirs daus les logis , miroirs chez les marchands , Miroirs aux poches des galants ,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse ( 4 ) ? il se va confiner

(4) On appelle Narcisse, tout homme entêté de sa beauté, récit BU chimériciue : par allusion à ce que dit la fable, d’un trèi • beau

DE LA FONTAINE. 1,1V. I. l5

Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,

N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.

Mais un canal , formé par une source pure ,

Se trouve en ces lieux écartés:

Il s’y voit , il se fâche ; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau :

Mais quoi ! le canal est si beau ,

Qu’il ne le quitte qu’avec peine.

On voit bien où je veux en venir.

Je parle à tous , et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.

Notre ame, c’est cet homme amoureux de lui-même; Tant de miroirs , ce sont les sottises d’autrui , ,

Miroirs de nos défauts les peintres légitimes :

Et quand au canal , c’est celui Que chacun sait, le livre des Maximes (i).

jeune homme de ce nom , qui devint si follement amoureux d« lui-même, qu’il en perdit la vie.

(i) Le livre des Maximes. I-a Fontaine fait ici allusion à l’cfcvrage de M. de la Rochcfoucanll , intitulé Maximes morales , où chacun peut reconnoitre ses défauts.

' FABLE XII

Le Dragon à plusieurs têtes , et le Dragon à plusieurs .

queues.

U* envoyé du Grand-Seigneur Préféroit , dit l’histoire, un jour chez l’empereur (2)

Les forces de son maître à celles de l’empire.

Un Allemand se mit à dire :

Notre prince a des dépendans Qui , de leur chef , sont si puissans Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée.

(aj Celui d'Allemagne.

l4 FABLES CHOISIES

Le chiaoux (i) , homme de sens ,

Lui dit : Je sais par renommée Ce que chaque électeur peut de monde fournir ;

Et cela me fait souvenir

D’une aventure étrange et qui pourtant est vraie. J’étois en un lieu sûr , lorsque je vis passer Les cent têtes d’une hydre (a) au travers d’une haie. Mon sang commence à se glacer : '

Et je crois qu’à moins on s’effraie.

Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal :

Jamais le corps de l’animal Ne put venir vers moi , ni trouver d’ouverture.

Je rêvois à cette aventure ,

Quand un autre dragon , qui n’avoit qu’un seul chef , Et biftt plus d’une queue , à passer se présente.

Me voilà saisi derechef D’étonnement et d’épouvante.

^ Ce chef passe, et le corps , et chaque queue aussi: Rien ne les empêcha , l’un fit chemin à l'autre.

Je soutiens qu’il en est ainsi De votre empereur et du nôtre.

(O Ambassadeur turc, tiré du corps des chiaoux ou huissiers, fa) Serpent fabuleux que les poètes feignent avoir sept têtes.

FABLE XIII

Les Voleurs et [Ane.

Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient; L’un vouloit le garder , l’autre le vouloit vendre.

Tandis que coups de poings trottoieut ,

Et que nos champions sougeoient à se défendre , Arrive un troisième larron Qui saisit maître Aliboron (3).

L'âne, c’est quelquefois une pauvre province; Les* voleurs sont tel et tel prince,

(3) Non: burlcscue qu’on donne à l’âne.

DE LA FONTAINE. L1V. I. lî

Comme le Transilvain , le Turc et le Hongrois.

Au lieu de deux j’en ai rencontré trois :

Il est assez de cette marchandise.

De nid d’eux n’est souvent la province conquise ;

Un quart (i) voleur survient qui les accorde net En se saisissant du baudet.

(i) Quart pour quatrième , déjà vieux du tcinpj de La Fontaine.

FABLE XIV

Simonide préservé par les Dieux.

Ij<i louange chatouille et gagne les esprits :

Voyons comme les dieux l’ont quelquefois payée.

Simonide (a) avoit entrepris L’éloge d’un athlète (3), et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parens de l’athlète etoient gens inconnus ;

Son père , un bon bourgeois; lui, sans autre mérite : Matière infertile et petite.

Le poète d’abord parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu’il en pouvoit dire 1 ,

Il se jette à côté , se met sur le propos De Castor et Pollux ( 4 ) ; ne manque pas d’écrire Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux ;

Elève leurs combats , spécifiant les lieux Où ces frères s’étoient signalés davantage ;

Enfin , l’éloge de ces dieux Faisoit les deux tiers de l’ouvrage.

( 2 ) Ancien poète grec très-célèbre, dont i! ne nous reste qu* quelques fragmctis.

(3) On nommoit Athlètes ceux qui , dans la Grèce, conibattoient dans les assemblées du peuple pour y disputer le prix de la course, de la lutte , etc.

(4) Frères jumeaux, fils de Jupiter et de I.éda, qui, pour leur adresse dans les exercices du corps et pour leur valeur , furent

lacés entre lc3 astres après leur mort.

l6 FABLES CHOISIES

L’atblète avoit promis d’en payer un talent ;

Mais quand il le vit , le galant N’en donna que le tiers , et dit , très-franchement , Que Castor et Pollux acquittassent le reste :

Faites- vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant ;

"Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie ;

Les conviés sont gens choisis ,

Mes parens , mes meilleurs amis :

Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur De perdie , outre son dû , le gré de sa louange.

Il vient ; l’on festine , l’on mange.

Chacun étant en belle humeur.

Un domestique accourt, 1 avertit qu’à la porte Deux hommes demandoient à le voir promptement.

Il sort de table; et la cohorte (i)

N’en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étoient les gémeaux de l’éloge.

Tous deux lui rendent grâce ; et , pour prix de ses vers Il l’avertissent qu’il déloge ,

Et que cette maison va tomber à l’envers.

La prédiction en fut vraie.

Un pilier manque ; et le plafond ,

Ne trouvant plus rien qui l’élaie Tombe sur le festin , brise plats et flacons ,

N’en fait pas moins aux échansous (a).

Ce ne fut pas le pis; car, pour rendre complète La vengeance due au poète ,

Une poutre cassa les jambes à l’athlète,

Et renvoya les conviés Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l'affaire.

Chacun cria : Miracle î On doubla le salaire Que méritoient les vers d’un homme aimé des dieux.

Il n’étoit fils de bonne mère

Qui , les payant à qui mieux mieux ,

i) Tout te reste de la compagnie, a) Ceux qui servent à boire.

DE Là FONTAINE. LIY. I. 1?

Pour ses ancêtres n’en fît faire.

Je reviens à mon texte, et dis premièrement.

Qu’on ne sauroit manquer de louer largement

Les dieux et leurs pareils ; de plus , que Meipomène (i) ,

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;

Enfin qu’on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur, dès lors qu’ils nous font grâce (2) :

Jadis l’Olympe ( 3 ) et le Parnasse (4)

Etoient freres et bons amis.

( Voyez Phèdre , Hv. 4 , Fable XXI. )

ft) Ici Meipomène se prend pour le poète lui-incme qu’on suppose inspiré par cette muse. Les païens avoient imaginé neuf muses qui présidoient aux arts et aux sciences.

( 1 ) Quand ils nous accordent protection ou amitié. Cette expression manque de clarté et do justesse.

(3) Montagne de la Grèce , au nord de la Tliessalie , que sa

hauteur donna lieu aux poètes de prendre pour le séjour des dieux. ,

( 4 ) La plus haute montagne de Phocide. Les poètes y placent te séjour d’Apolion et des Muses.

FABLE XV

La Mort et le Malheureux ( 5 ).

Uh malheureux appeloit tous les jours La Mort à son secours.

O mort ! lui disoit-il , que tu me semblés belle ! Viens vile , viens finir ma fortune cruelle !

(5) Ce sujet a été traité d'une autre façon par Esope , connu* la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit de rendre la chose ainsi generale. Mai# quelqu’un me fit connoître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissois passer un des pins beaux traits qui fût dans Esope. Cela m’obligea d’v avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens : ils ne nous ont laissé , pour notre part , quo la gloire do les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Esope, non que la micone le mérité, mais

iB FABLES CHOISIES

La Mort crut , en venant , l’obliger en effet.

Elle frappe à sa porte , elle entre , elle se montre.

Que vois-je , cria-t-il : ôtez-moi cet objet !

Qu’il est hideux ! que sa rencontre Me cause d’horreur et d’effroi !

N’approche pas , ô Mort ! ô Mort , retire-toi !

Mécénas (i) fut un galant homme :

Il a dit quelque part ( 2 ) : Qu’on me rende impotent, Cul-de-jatte , goutteux , manchot , pourvu qu’en somme Je vive , c'est assez , je suis plus que content.

Ne viens jamais , ô Mort 1 on t’en dit tout autant.

h cause du mot de Mécénas que j’y fais entrer, et qui et t si beau et si à propos que je n’ai pas cru le devoir omettre.

La Fobtaiwe.

(1) Favori de l’empereur Auguste, et grand protecteur des gens de lettres.

(a) Uans ces vers cités de Sénèque •

Debilem facito manu,

Debilem pede , coxà /

Tuber adstrue gibberun :

Lubricot quate (lentes ;

Vila ditm superest , béni est.

Hanc mihi , tel acuta Si sedeam cruce , sustine.

« Rendez mes mains débiles , rendez mes pieds foibles et bot* » teux; élevez une bosse sur mon dos , ébranlez toutes mes dent» » Tout ira bien , si vous me laissez la vie. Conservez-la-moi » même dans les tourmens de la croix. » ( Epie. 101 , tom. 11, page 3ai. ).

FABLE XVI

La JUvrt et le Bûcheron.

U* pauvre bûcheron, tout couvert de ramée (3), Sous le faix du fagot aussi-bien que des ans

(3) Faisceau de branches avec leurs feuilles.

Gémissant , et courbé , marchoit à pas pesans ,

Et tàchoit de gagner sa cbaumine (i) enfumée ;

Enfin , n’en pouvant plus d’effort et de douleur ,

Il met bas son fagot , il songe à son malheur :

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois , et jamais de repos .

Sa femme, ses enfans, les soldats , les impôts,

Le créancier ( 2 ) et la corvée (3) ,

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder.

Lui demande ce qu’il faut faire.

C’est , dit-il , afin de m’aider A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d’où nous sommes :

Page 1