‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 16 sur 68 · PLUTÔT SOUFFRIR QUE MOURIR · texte numérisé non relu

PLUTÔT SOUFFRIR QUE MOURIR

C’est la devise des hommes.

( Voyez Esope , Fables XX et CXLVI. ).

(i) Petite maison couverte de cliaume.

(j) Celui à qui il est dû de l’argent, ou quelque chose qui se peut estimer à prix d’argent.

(i) Travail que les paysans doivent gratuitement à leur seigneur ou à l’état.

(X) C’est la pensée de Mécène exprimée Lien plus noblement. Il est heureux que La Fontaine ne s’en soit pas tenu à la fable pré» cedente qui est fort inférieure à celle-ci.

FABLE XVII

L'Homme entre deux âges , et ses deux Maîtresses T

Uw homme de moyen âge ,

Et tirant sur le grison (5) ,

Jugea qu’il éloit saison De songer au mariage.

(b) Grison : ayant bien des cheveux blancs.

20 FABLES CHOISIES l|

Il avoit du comptant (i) ,

Et partant

De quoi choisir. Toutes vouloient lui plaire :

En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant ;

Bien adresser n’est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part ;

L’une encor verte ; et l’autre un peu bien mûre,

Mais qui réparoit par son art Ce qu avoit détruit la nature. .

Ces deux veuves en badinant ,

En riant , en lui faisant fête ,

L’alloient quelquefois testonnant ,

C’est-à-dire , ajustant sa tête.

La vieille , à tout moment , de sa part emportoit Un peu de poil noir qui restoit ,

AOn que sou amant en fut plus à sa guise.

La jeune saccageoit les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant, que notre tète grise Demeura sans cheveux , et se douta du tour.

Je vous rends , leur dit-il , mille grâces, les belles,

Qui m’avez si bien tondu :

J’ai plus gagné que perdu ;

Car d’hymen point de nouvelles.

Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon Je vécusse, et non à la mienne ;

U n’est tète chauve qui tienne :

Je vous suis obligé , belles , de la leçon.

(i) Comptant : de l'argent.

l'Ali LE XVIII.

Le Renard et la Cigogne.

Compère le renard se mit un iour en frais, retint à dîner commère la cigogne (2).

fi) t.c renard fait les avances, ce qui rend l'affront fait î la cigogne plus piquant.

Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts :

Le galant pour toute besogne (i),

Avoit un brouet (2) clair; il vivoit chichement.

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :

La cigogne an long bec n’en put attraper miette ; .

Et le drôle eut lapé ( 3 ) le tout eu uu moment.

Pour se venger de cette tromperie ,

A quelque temps de là , la cigogne le prie.

Volontiers , lui dit-il ; car avec mes amis Je ne fais point cérémonie.

A l’heure dite il courut au logis De la cigogne son hôtesse,

Loua très-fort sa politesse ,

Trouva le diner cuit à point ,

Bon appétit surtout : renards n’en manquent point.

Il se rejouissoit à l’odeur de la viande

Mise en menus morceaux, et qu’il croyoit friande.

On servit, pour l'embarrasser ,

En un vase à long col et d’étroite embouchure.

Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer ;

Mais le museau du sire étoit d’autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis.

Honteux comme un renard qu’une poule auroit pris , Serrant la queue , et portant bas l’oreille.

Trompeurs , c’est pour vous que j’écris :

Attendez-vous à la pareille.

( Voyez Phèdre , liv. 1 , Fable XXV.)

( 1 ) Pour tout mets. Ce mot n’est plus usité dans cette acception.

( 2 ) Espèce de bouillie fort claire.

(3) Quelle différence si le poète avoit mis mangé!

FABLE XIX

L'Enfant et le Maître d’école.

Oaîts ce récit je prétends faire voir D’un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir''/) En badinant sur les bords de la Seine (a)' ' * Le Ciel permit qu’un saule se trouva Dont le branchage , après Dieu , le sauva.

S’étant pris , dis-je, aux branches de ce saule Par cet endroit passe un maître d’école • L’enfant lui crie : Au secours ! je péris 1 *

Le magister , se tournant à ses cris ,

D’un ton fort grave à contre-temps s’avise De le tancer : Ah ! le petit baboin !

Voyez., dit-il, où l’a mis sa sottise!

Et puis prenez de tels fripons le soin !

Que les païens sont malheureux qu’il faille Toujours veiller à semblable canaille !

Qu’ils ont de maux ! et que je plains leur sort I Ayant tout dit (3) , il mit l’enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.

Tout babillard, tout censeur, tout pédant ( 4 ) Se peut connoîlre au discours que j’avance.

Chacun des trois fait un peuple fort grand:

Le créateur en a béni l’engeance (5).

En toute affaire ils ne font que songer Au moyen d’exercer leur langue.

Hé ! mon ami , tire-moi de danger ;

Tu feras après ta harangue.

c . W Tomber. Il ne se dit guère qu’à l’infinitif, et au parti-

( 3 J Fleuve de France, qui traverse la capitale.

(3) Mot d’une admirable naïveté. Heureusement il ne lui restoit plus rien à dire , sans quoi l’enfant étoit perdu.

(4) Toute persoune sujette à étaler avec affectation et mal à propos ses lectures , sa science et même son éloquence. Cette définition une fois admise, bien des gens qui se croient à couvert du vice de pédanterie en sont visiblement infectés.

domestiques.^ "* ” ** * ,ro P re “ eBl < 1 ™ ^ quelques animaux

FABLE XX

Le Coq et la Perle.

Un jour un coq détourna Une perle , qu’il donna Au beau premier lapidaire (i).

Je la crois fine , dit-il ;

Mais le moindre graiu de mil (a)

Seroit bien mieux mon affaire.

Un ignorant hérita D’un manuscrit, qu’il porta Chez pon voisin le libraire.

Je crois , dit-il , qu’il est bon ;

Mais le moindre ducaton (3)

Seroit bien mieux mon affaire.

( Voyez Phèdre , liv. 3 , Fable X. )

(i) Celui qui taille, polit et met en œuvre les pierres précieuses, etc.

i l) Sorte de grain fort petit i) Demi -ducat , espèce de monnoie d’argent

FABLE XXI

Les Frelons et les Mouches à miel.

A l’œuvre on conr-oît l’artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :

Des frelons (4) les réclamèrent ;

Des abeilles s’opposant ,

Devant certaine guêpe (5) ou traduisit la cause.

(4) Espèce do mouclics qui s’introduisent dans les ruches des abeilles pour en piller le miel , incapables elies-niêtnes de faire un »»c si délicat.

(SJ Autre sorte de iriouclies malfaisantes.

2^ ! FABLES CïIOlStES -

Il ctoit malaisé de décider la chose :

Les témoins dcposoient tju autour de ces rayons Des animaux ailés , bourdonnans , un peu longs ,

De couleur fort tannée (x) , et tels que les abeilles , Avoient long-temps paru. Mais quoi ! dans les fréta*. t ^ Ces enseignes (a) étoient pareilles.

La guêpe ne sachant que dire à ces raisons»

Fit enquête ( 3 ) nouvelle; et, pour plus de lumière, Entendit une fourmilière.

Le point n’en put être éclairci.

De grâce , à quoi bon tout ceci ?

Dit une abeille fort prudente ;

Depuis tantôt six mois que la chose est pendante (4) » Nous voici comme aux premiers jours.

Pendant cela le miel se gâte.

Il est temps désormais que le juge se bâte N’a-t-il point assez léché Tours ( 5 ) i*

Sans tant de contredits (6) , et d’interlocutoires (7) ,

Et de fatras (8) , et de grimoires (9) ,

Travaillons , les frelons et nous :

On verra qui sait faire, avec un suc si doux ,

Des cellules si bien bâties.

Le refus des frelons fit voir Que cet art passoit leur savoir :

F,t la guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût a Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès !

Que des Turcs en cela l’on suivit la méthode !

Tirant sur le brun. , ,

,,, Marque servant à faire reconrioitre quelque chose.

(3 J Recherche qui se fait par ordre de justice, fi) F,st nlaidue et débattue. •

( 5 ) Expression proverbiale, c’est-à.dire ne. s est-.l pae occupe

assez long-temps de choses vaines . comme 1 ours qm lethe sw

petits sans rien diminuer de leur difformité . ou n a-t-i J sucé, exténué les parties en prolongeant le procès .

(6) En terme de palais , contredits signifient les ecntuies servant de réponse à la production de la partie adverse.

(7) Jugement qui ordonne une instruction pveaiable poui par

nir au jugement definitif. .

(8) Terme de mépris pour signifier un amas confus de plusie

choses. <

(91 Discours obscurs, ou écritures difficiles a lire.

Le

• Ufc LA. FONTAINE LIV. I. 2Ü

Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code (i) ; Il ue faudrait point tant de frais.

Au lieu qu’on nous mange , on nous gruge ,

On nous mine par des longueurs ;

Ou fait tant , à la fin , que l'huitre est pour le juge ,

Les écailles pour les plaideurs (2).

( Voyez Phèdre , liv. 3 , Fable XI. )

Î i) Recueil des lois.

2 ) On sait que La Fontaine a fait, depuis, une fable de ce job trait ( la neuvième du neuvième livre ).

tua 2 —

FABLE XXII

Le Chêne et le Roseau.

Le clicne un jour dit au roseau ,

Vous avez bien sujet d’accuser la nature ;

Un roitelet (3) pour vous est un pesant tu deau ;

Le moindre vent qui d’avculure Fait rider la face de l’eau Tous oblige à baisser la tête ;

Cependant que (4) mon front, au Caucase (5) pareil , Non content d’arrêter les rayons du soleil ,

Brave l’effort de la tempête.

Tout vous est aquilon (6) , tout me semble zéphyr (7). Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage ,

Vous n’auriez pas tant à souffrir;

Je vous défendrois de l’orage : •

Mais vous naissez le plus souvent ’ S

(3) Fort petit oiseau.

(4) Cependant que pour pendant que. l.e poète en allongeant le mot d’utie syllabe le rend plus grave, plus majestueux et plu* expressif.

(5) Montagne d'Asie très-élevée.

a Vent du nord. En poésie les aquilons signifient tous les vents et orageux.

( 7 ) Vent fort doux.

26 FABt.ES CHOISIES

Sur les humides bords (i) des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.

Votre compassion , lui répondit l’arbuste ,

Part d l un bon naturel : mais quittez ce souci ;

Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre (2) leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos ;

Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots ,

Du bout de l’horizon (3) accourt avec furie Le plus terrible des enfans (4)

Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.

L’arbre tient bon ; le roseau plie ;

Le vent redouble ses efforts.

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel (5) étoit voisine (6), *

Et dont les pieds touchoient à l’empire des morts (7).

( V oyez Esope , Fable CX.LIII. Le roseau et l'olivier. )

(1) Sur le bord des eaux.

(2) Légère incorrection. Le verbe résister demande la proposition à.

( 3 ) L’endroit où se termine notre vue, où le ciel et la terre semblent se joindre.

( 4 ) ün vent des plus vinlens.

(6) On ne dit pas voisin à , mais voisin Je.

(C>) Imit. de Virgile qni dit en parlant du chêne t * • .... quœ quantum vertice ad auras

Æthereas , tantum raiiice in Tartara tendit. (Géorg. L. IF. aqr , 292.)

(7) Expression poétique, pour dire : pénétroient fort avant dons la terre. Cet apologue est non-seulement le meilleur de ce premier livre ; mais il n’y en a peut-être pas de plus achevé dans I.a Fontaine.

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