‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 22 sur 68 · I.e malheureux lion , languissant, triste et morne · texte numérisé non relu

I.e malheureux lion , languissant, triste et morne

Peut à peine rugir , par l’âge estropié.

Il attend son destin sans faire aucunes plaintes ;

Quand voyant l’àne même à son antre accourir (a) :

Ah ! c’est trop, lui dit-il, je voulois bien mourir ;

Mais c’est mourir deux fois qne souffrir tes atteintes.

( Voyez Phèdre, liv. i , Fable XX.)

(i) Cette image est très-belle , et tout ce qui suit est digne <iu commencement. ,

(a) Phèdre dit de plus que l’Âne frappa le lion s catcibas froidem exterit. C’est de IA que nous vient l’expression proverbiale don l’application est si commune i Lt coup de pied de Vint.

FABLE XV

Philomèle et P rogné.

Autrefois Progné (1) l’hirondelle De sa demeure s’écarta ,

Et loin des villes s’emporta Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle (2).

Ma sœur , lui dit Progné , comment vous portez-vous ? Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :

Je ne me souviens point que vous soyez venue ,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi , que pensez-vous faire ?

Ne quitterez vous point ce séjour solitaire ?

Ah ! reprit Philomèle, eu est-il de plus doux?

Progné lui repartit : Eli quoi ! cette musique ,

Pour ne chanter qu’aux animaux ,

Tout au plus à quelque rustique ( 3 ) !

Le désert est-il fait pour des talens si beaux ?

"Venez faire aux cités éclater leurs merveilles :

Aussi-bien , en voyant les bois ,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois Parmi des demeures pareilles Exerça sa fureur sur Vos divins appas.

Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage

Qui fait , reprit sa sœur , que je ne vous suis pas :

En voyant les hommes , hélas!

Il m’en souvient bien davantage.

(1) Progné, fille de Fandion , femme de Térée, changée en hirondelle.

(2) Philomèle , sœur de Progné, qui ayant été violée par Térée, roi de Tlir.iee , fut ahangée en rossignol.

(3) Rustique est pris ici substantivement, et signifie paysan, villageois.

FABLE XVI

La Femme noyée.

Jb ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien , C’est une femme qui se noie.

Je dis que c’est beaucoup : et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions , puisqu’il fait notre joie.

Ce que j’avance ici n’est point hors de propos , Puisqu’il s’agit, en cette fable.

D’une femme qui dans les flots Àvoit fini ses jours par un sort déplorable.

Son époux en cherchoit le corps ,

Pour lui rendre en cette aventure ,

Les honneurs de la sépulture.

Il arriva que sur les bords Du fleuve , auteur de sa disgrâce.

Des gens se promenoient ignorant l’accident.

Ce mari donc leur demandant S’ils n’avoient de sa femme aperçu nulle trace ; Nulle, reprit l’un d’eux; mais cherchez-la plus bas, Suivez le fil de la rivière.

Un autre repartit : Non , ne le suivez pas , Rebroussez plutô{ en arrière.

Quelle que soit la pente et l’inclination Dont l’eau par sa course l’emporte ,

L’esprit de contracdition L’aura fait flotter d’autre Sorte.

Cet homme se railloit assez hors de saison.

Quant à l’humeur contredisante ,

Je ne sais s’il avoit raison:

Mais , que cet humeur soit , on non ,

Le défaut du sexe et sa pente , ,,

Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra ,

I".t jusqu’au bout contredira ,

Et, s’il peut, encor par-delà.

1)E LA FONTAINE. UV. 111. <} l

. , FABLE XYIL

La Belette entrée dans un grenier.

Damoiselle belette, au corps long et fluet (i) , .

Entra dans un grenier par un trou fort étroit ;

Elle sortoit de maladie.

Là, vivant à discrétion,

La galante lit chère lie (a) ,

Mangea rongea : Dieu sait la Me ,

Et le lard qui périt en cette occasFn!

La voilà , pour conclusion , 9 Grasse , maflue (3) et rebondie ( 4 ).

Au bout de sa semaine, ayant dîné son soù ,

Elle entend quelque bruit , veut sortir par le trou ,

Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise.

Après avoir fait quelques tours :

C’est, dit-elle, l'endroit; me voilà bien surprise:

J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours.

tin rat, qui la voyoit en pçine.

Lui dit : Tous aviez lors la panse un peu moins pleiue, Tous êtes maigre entrée , il faut maigre sortir.

Ce que je vousidis là, l’on le dit à bien d’autres:

Mais ne confondons point , par trop approfondir ,

Leurs affaires avec les vôtres.

( V oyez Horace , Epitre 7 , liv. 1 , v. a 8 . ) (*)

(*) Vers extrêmement pittoresque. Long et fluet conviennent parfaitement à un animal dont la forme est fine et élnncèe. ,

(a) Vieux terme qui signifioit grand’ ch ire. tl signifie proprement chère joyeuse. Ce mot qui paroît venir de Uct us , n’est guère entendu dans ce sens là. Le mot lieste a moins >ie;ili que cet adjectif.

(3) Qui a de grosses joues 1 il est familier.

(4) Arrondie par embonpoint.

FABLE XVIII

Le Chat et le vieux Rat.

* J’ai In , chez un conteur de fables Qu’un second Rodilard (i), l’Alexandre (a) des chats , L’Attila (3) , le fléau des rats ,

Rendoit ces derniers misérables :

J’ai lu , dis-je^en certain auteur ,

Que ce chat eKrminateur ,

Vrai Cerbère (4) , 3oit craint une lieue à la ronde :

Il vouloit de souris (peupler tout le monde.

Les planches qu’on suspend sur un léger appui ,

La mort aux rats , les souricières ,

N’étoient que jeux au prix de lui.

Co#pne il voit que, dans leurs tanières,

Lé/souris étoient prisonnières ;

Qu’elles n’osoient sortir; qu’il avoit beau chercher;

Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher,

Se pend la lêtWn bas : la bête scélérate A de certains bordons .se tenoit par la pâte.

Le peuple des ahuris croit que c’est châtiment ,

Qu’il a fait un la iVïh\ du Vôt t>u de fromage ,

Egratigné quelqu’un , cause quelque domtiage ;

Enfin , qu’on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement Se promettent de rire à son enterrement (5) ,

Mettent le nez à l’air , montrent un peu la tête,

(ï) Rodilard, premier du nom, “st le Rodilardut de ta fable première du livre second. .

(î) Roi de Macédoine , un des plu. grands guerriers de I aniiqui té.

(3) Roi des Huns, qui se faisoit appeler le fléau de Dieu.

(4) Chien à trois têtes qui gardoit l’entrée des enfers.

(5) Enterrement. Il faudrait insister sur tous les vers de oett« charmante fable pour foire remarquer toutes les beautés de detail (pi'elle renferme. I.es fausses joies du peuple souris sont expriiiux-s dans ceux-ci arec une vérité incomparable.

Puis

Puis (i) rentrent dans leurs nids à rats,

Tuis , ressortant , fout quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien d’une autre fêle :

Le pendu ressuscite, et , sur ses pieds tombant ,

Attrape les plus paresseuses.

Nous en savons plus d’un , dit-il en les gobant :

C’est tour de vieille guerre (a) ; et vos cavernes creuses Ne vous sauveront pas , je vous en avertis ;

Vous viendrez toutes au logis.

Il pronhélisoit vrai : notre maître Mitis (3) ,

Pour la seconde fois les trompe et les affine ,

Blanchit sa robe et s’enfarine;

Et , de la sorte déguisé ,

Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé :

La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.

Un rat , sans plus , s’abstient d’aller flairer autour : C’étoit un vieux routier, il savoit plus d’un tour;

Même il avoit perdu sa queue à la bataille ( 4 ).

Ce bloc enfariné ne ine dit rien qui vaille ,

S’écria-t-il de loin (5) au général des chats :

Je soupçonne dessous encor quelque machine (6).

Rien ne te sert d’ètre farine ;

Car, quand tu serois sac , je n’approcherois pas.

( 1 ) Le retour de cette première syllabe , trois fois placée en tête d'un vers , peint à l'oreille et à l’esprit les trois actions successives des souris qui rentrent , sortent , et enfin se mettent en quête.

( 2 ) Ruse connue des içeax soldats.

(3) Doux , affable , et de la chatte-mite.

(4) Trait de détail fort plaisant, qui peint le rat dont il s'agit et le fait recounoitre au lecteur.

(5) Dt loin est une circonstance essentielle , et Phèdre ne l’a pas oubliée 1

* Proculqut insidias terriens hostis eallidi.

l6) Ruse de guerre. Cette fable est charmante d’un bout è l’autre, pour le naturel, pour la gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.

74 FABLES CilOISIF.S

C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :

Il étoit expérimenté ,

Et savoit que la méfiance Est mère ae la sûreté.

( Voyez Esppe, F. XXVIH , et Phèdre, liv.3, F. L)

PII» Dt UYII TROISIÈME.

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