C)2 TABLES. CHOISIES
Lui présente un chaudeau (i) propre pour Lucifer. L’époux alors ne doute en aucune manière Qu'il ne soit citoyen d’enfer.
Quelle personne es-tu , dit-il à ce fantôme ?
La cellérière (a) du royaume De Satan , reprit-elle ; et je porte à manger A ceux qu’enclôt la tombe noire.
Le mari repart sans songer :
Tu ne leur portes point à boire ?
(>) Sorte de brouet ou de bouillon chaud.
(a) Titre d’office qu’on donne dans un monastère 5 la religieuse qui prend soin de la dépense de bouche.
FABLE VIII
La Goutte et 1‘ Araignée.
Qcahd l’enfer eut produit la goutte et l’araignée. Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter D’être ponr l’humaine lignée Egalement à redouter.
Or , avisons atix lieux qu’il vous faut habiter.
Voyez-vous ces cases (3) éLroites ,
Et ces palais si grands , si beaux , si bien dorés ?
Je me suis proposé d’en faire vos retraites.
Tenez donc , voici deux bûchettes :
Accommodez-vous , ou tirez.
Il n’est rien , dit Faragne (3) anx cases qui me plaise. L’autre , tout au rebours , voyant les palais pleins De ces gens nommés médecins ,
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
Elle prend l’autre lot , y plante le piquet ,
S'étend avec plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme , Disant : Je ne crois pas qu’en ce poste je ehomme ,
(3) Cotes signifie ici chaumières , cabanes.
(4) Àragne pour araignée.
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DE LA. FONTAINE. LtV. III.
Ni que d'en déloger et faire mon paquet Jamais Hippocrate (i) me somme.
L'aragne cependant se campe en un lambris ,
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie ,
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie ,
Voilà des moucherons de pris.
Une servante vient balayer tout l’ouvrage.
Autre toile tissue , autre coup de balai.
Le pauvre bestion tous les jours déménage.
Enfin , après un vain essai ,
Il va trouver la goutte. Elie étoit en campagne ,
Plus malheureuse mille fois Que la plus malheureuse aragne.
Son hôte la menoit tantôt fendre du bois.
Tantôt fouir , houer : goutte bien tracassée (2)
Est , dit-on , à demi pansée.
Oh ! je ne saurois plus , ait-elle , y résister.
Changeons , ma sœur l’aragne. Et l’autre d’écouter :
Elle la prend au mot , se glisse en la cabane :
Point de coup de balai qui l’oblige à changer.
La goutte , d’autre part , va tout droit se loger Chez un prélat qu’elle condamne A jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes , Dieu sait ! les gens n’ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis.
L’une et l’autre trouva de la sorte son compte ,
Et fit très-sagement de changer de logis.
(1) Hippocrate t !e plus célèbre médecin de l’ antiquité. Sous ce noin on désigne ici un médecin habile quel qu’il soit.
(s) C est-à-dire que l’exercice est un due meilleurs remèdes centre h goutte.
FABLE IX
te Loup et la Cigogne.
Les loups /nangeut gloutonnement.
Urf loup donc étant de frairie (r)
Se pressa , dit-on , tellement Qu’il eu pensa perdre la vie.
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur ( 2 ) pour ce loup, qui ne pouroit crier, Près de là passe une cigogne.
Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l’os ; puis , pour un si bon tour ,
Elle demanda son salaire.
Votre salaire 1 dit le loup :
Vous riez, ma bonne commère!
Quoi! ce n’est pas encore beaucoup D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
Allez , vous êtes une ingrate :
Ne tombez jamais sous ma patte.
( Voyez Esope, F. CXLIV. et Phèdre, liv. t , F. VIII.)
fi) Partie de divertîsse\nent et de bonne chère, (a) On diroit aujourd'hui par bonheur.
FABLE X
Le Lion abattu par t Homme.
Ow exposoit une peinture Où l’artisan (3) avoit tracé Un lion d’immense stature
(3) Artisan pour artiste. Ces deux expressions ne sa prennent plus indifféremment.
Par un seul homme terrassé.
Les regardans en tiraient gloire.
Un lion en passant rabattit leur caquet :
Je vois bien , dit-il , qu’en effet On vous donne ici la victoire :
Mais l’ouvrier vous a déçus :
Il avoit liberté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus , Si mes confrères savoient peindre.
\ FABLE XI
Le Renard et les Raisins.
Certaiw renard gascon (*) , d’autres disent normand (2) , Mourant presque de faim , vit au haut d’une treille Des raisins mûrs apparemment ,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il ri 'y pouvoit atteindre :
ils sont trop verds , dit-il, et bons pour des goujats (3). Fit-il pas mieux que de se plaindra ?
( V oyez Esope , Fable XV ; et Phèdre , liv. 4 , F. II. )
( 1 ) Fanfaron , effronté , toujours prêt à excuser ses fautes par quelque trait de plaisanterie bonne ou mauvaise. On reproche aux Gascon* la forfanterie.
t a 7 Plein de dissimulation , porté , comme par ins|jnct , à répondre obscurément à ceux qui lui parlent. Ou accuse le6 Normands de mauvaise foi.
(3) Valets d’armée. Ce mot du renard est devenu proverbe.
* FABLE XII
Le Cygne et le Cuisinier
Dans une ménagerie (i)
De volatiles remplie Vivoient le eygne et l’oison :
Celui-là destiné pour les regards du maître ;
Celui-ci pour son goût : l’un, qui se piquoit d’être Commensal du jardin (a) ; l’autre , de la maison.
Des fossés du cbàteau faisant leurs galeries (3) ,
Tantôt on les eût vus côte à côte nager ,
Tantôt courir sur l’onde et tantôt se plonger ( 4 ) ,
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
Un jour le cuisinier, ayant trop bu d’un coup,
Prit pour oison le cygne ; et , le tenant au cou ,
Il alloit l’égorger , puis le mettre en potage.
L’oiseau , près de mourir , se plaint en son ramage.
Le cuisinier fut fort surpris,
Et vit bien qu’il s'étoit mépris.
Quoi! je mettrais, dit-il, un tel chanteur (5) en soupe! Non , non , ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
La gorge à qui s’en sert si bien !
( 1 ) Lieu bfiti auprès d’une 'maison de campagne pour y élever des bestiaux , des volailles , etc.
(a) Fréquentant le plus ordinairement le jardin, comme l’autre, la maisou.
(5) Leur lieu de plaisance. Ce mot est dérivé du vieux verbe geler , se rejouir.
(4) Ces vers agréables rappellent ceux de Virgile >
Aune eaput objectare f relis , mine currere in undas ,
El studio incassum videas gestire luvundi.
( Georg. I. , v. 386 , 387 . )
(5) Le chant mélodieux des cygnes n'est fondé que sur une tri* dition poétique dont la vérité n’a jamais été infirmées
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe (i) <
Le doux parler ne nuit de rien.
( Voyez Esope , Fable LXXIV. )
(i) Qui nous talonnent, qui nous suivent de fort près. Cette figure rappelle le Los! equitem leiiet atra cura d’Horace, *i bien rendu par Boileau.
Le chagrin monte on croupe et galoppe avec lui.
FABLE XIII
Les Loups et les Brebis.
Ara As mille ans et plus de guerre déclarée ,
Les loups firent la paix avecque (a) les brebis.
C'étoit apparemment le bien des deux partis ;
Car si les loups mangeoient mainte bête égarée ,
Les bergers de leur peau se faisoient maints habits. Jamais de liberté, m pour les pâturages ,
Ni d’autre part pour les carnages :
Ils ne pouvoient jouir qu’en tremblant de leurs biens.
La paix se conclut donc ; on donne des otages ;
Les loups , leurs louveteaux ; et les brebis , leurs chiens. L échangé en étant fait aux formes ordinaires ,
Et réglé par des commissaires ,
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats (3) Se virent loups parfaits , et friands de tuerie ,
Ils vous prennent le temps que dans la bergerie Messieurs les bergers n’étoient pas ,
Etranglent la moitié des agneaux les plus gras ,
Les emportent aux dents , dans les bois se retirent.
Ils avoient averti leurs gens secrètement.
Les chiens , qui , sur leur foi , reposoient sûrement , Furent étranglés en dormant :
(a) Inusité eu trois syllables. Nous ne reviendrons pas sur cette licence que La Fontaine s’est pennise très-souvent.
'3) J. aurais pour louveteaux , jeunes loopî.
Gela fut Si tôt fait qu’à peine iis le sentirent.
Tout fut mis eu morceaux , un seul n’eu échappa.
Nous pouvons conclure de là Qu’il faut faire aux méchans guerre continuelle. Le paix est fort bonne de soi ;
J’en conviens : mais de quoi sert-elle Avec des ennemis sans foi ?
FABLE XIV
Le Lion devenu vieux.
Le lion, terreur des forêts,
Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse (i) ,
Fut enfin attaqué par ses propres sujets ,
Devenus forts par sa foiblesse.
Le cheval s’approchant lui donne un coup de pïé ;
Le loup un coup de dents , le bœuf un coup de corne.