‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 25 sur 68 · Ç)Z F AB LUS CHOISIES · texte numérisé non relu

Ç)Z F AB LUS CHOISIES

Le croît (r) m’en appartient. Il prit tout là-dessus :

Ou bien, s'il ne prit tout, il n’en demeura guéris.

Le singe et les sommiers (2) confus ,

Sans oser répliquer, en chemin se remirent.

Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent ,

Et n'en eurent point de raison. '

Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion :

Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires ,

L’un l'autre s’attaquant , ne font pas leurs affaire»

Ii) I/accroissement, le produit, ce qu’il y a de pins. h.) Chevaux de somme.

(3) Espèce de proverbe que La Fontaine a pris mot à mot de Régnier, Sat. 1 a , à la fin.

FABLE XIII

Le Cheval s'étant voulu venger du CerJ.

D e tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain de glands se contentoit ,

Ane , cheval et mule , aux forêts babitoit ;

Et l’on ne voyoit point , comme au siècle où nous sommes , Tant de selles et tant de bâts,

Tant de harnois pour les combats ,

Tant de chaises , tant de carrosses ;

Comme aussi ne voyoit-on pas Tant de festins et tant de noces.

Or , un cheval eut alors différent , Avec un cerf plein de vitesse ;

Et ne pouvant rattraper en courant ,

Il eut recours à l’homme , implora son adresse.

L’homme lui mit un frein , lui saula sur le dos ,

Ne lui donna poiut de repos Que le cerf ne fût pris , et n’y laissât sa vie.

Et cela fait , le cheval remercie L homme son bienfaiteur, disant : Je. suis à vous;

Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.

DE LA rONTÀlNE. LIV. IV. 9J

Non pas cela, dit l’homme ; il fail meilleur chez nous.

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc : vous serez bien traité,

El jusqu’au ventre en la litière.

Hélas! que sert la lionne chère Quand on n’a pas la liberté ?

Le cheval s’aperçut qu’il avoit fait folie :

.Mais il u etoit plus temps; déjà son écurie Etoit prèle .et toute bâtie.

Il mourut en traînant son lien :

Sage s’il eût remis une légère offense.

Quelque soit le plaisir que catise la vengeance ,

C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien (i)

Sans qui les autres ne sont rien.

( Voyez. Horace , Epitre X , liv. i , vers 34 et si”'" • Phèdre, liv. 4» Fable III. )

(1) La liberté.

> FABLE XIV

Le Renard et le Buste.

Les grands , pour la plupart , sont masques de théà ,, “ Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L’àue n’en sait juger tpie par ce qu’il en voit ;

Le reiiard , au contraire , à fond les examine ,

Les tourne de tous sens ; et , quand il s’aperçoit Que leur fait n’est que bonne mine ,

Il leur applique un mot qu’un buste de héros Lui fit dire fort à propos.

C’étoit un buste (t) creux , et plus grand que nature.

Le renard , en louant l’effort de la sculpture :

« Belle tète, dit-il , mais de cervelle point. *>

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !

{ Voy ez Esope, Fable XI, et Phèdre , liv.., t , F. VII.)

t ( l ) Ouvrage de sculpture, représentant une ligure humaine qui n ii qur la tête et 1.x partie supérieure du ciur#*.

FABLE XV

Le Loup , la Chèvre et le Chevreau.

La bique (i) , allant remplir sa traînante mamelle , Et paître l’herbe nouvelle ,

Ferma sa porte au loquet ,

Non sans dire à son biquet (a) :

Gardez-vous , sur votre vie ,

D’ouvrir , que l’on ne vous die ,

Pour enseigne et mot du guet ( 3 ) :

Foin du loup et de sa race (4) !

Comme elle disoit ces mots ,

Le loup , de fortune , passe :

Il les recueille à propos ,

Et les garde en sa mémoire.

La bique, comme on peut croire,

N’avoit pas vu le glouton.

Dès qu’il la voit partie , il contrefait son ton ,

Et , d’une voix papelarde ( 5 ) ,

Il demande qu’011 ouvre , en disant : Foin du loup !

Et croyant entrer tout d’un coup.

Le biquet soupçonneux par la fente regarde :

Montrez-moi patte blancne , ou je n’ouvrirai point , S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point Chez les loups , comme on sait , rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage ,

Comme il étoit venu s’en retourna chez soi.

Où seroit le biquet s’il eût ajouté foi Au mot du guet, que de fortune Notre loup a voit entendu ?

Deux sûretés valent mieux qu’une (6)

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

1 fij Lit chèvre. •»

(*) Le chevreau.

( 3 \ Mot qui sert à reconnoître ceux qui sent du même parti.

(4) Sorte d’interjection qui marque te dépit et U colère.

(5) Douce et contrefaite.

,6) Proverbe.

HE t.A FONTAINE. LIV. IV.

FABLE XVI

Le Loup t la Mère et T Enfant.

Ce loup me remet en mémoire Un des ses compagnons qui fut encor mieux pris. Il y périt. Yuici l'histoire.

Un villageois avoit à l’écart son logis.

Messer loup attendoit chape-chute (x) à la porte :

Il avoit vu sortir gibier de toute sorte ,

Veaux de lait , agneaux et brebis ,

Régiment de dindons , enfin bonne provende (a).

Le larron commençpit pourtant h s’ennuyer.

Il entend un enfant crier.

La mère aussitôt le gourmande.

Le menace , s’il ne se tait ,

De le donner au loup. L’animal se tient prêt , Remerciant les dieux d’une telle aventure :

Quand la mère, apaisant sa chère géniture,

Lui dit : Ne criez point ; s’il vient nous le tuerons.

Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons :

Dire d’un , puis d’un autre I Est-ce ainsi que l’on traite Les gens fait6 comme moi ? Me prend-on pour un sot ? Que quelque jour ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette....

Comme il disoit ces mots , on sort de la maison :

Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches fières (3) w* L’ajustent de toutes manières.

P’Que veniez-vous chercher en ce lieu ? lui dit-on. k* Aussitôt il conta l’affaire

Sfo Quelque bonne fortune, quelque heureux hasard. Aujouri il nui on dit plus communément : Chercher chape-chute , et trouver vnupe-cAute , .pour dire trouver quelque chose de désagréable , à la place de ce qu ‘on cherchoil d'avantageux.

(1) Provision de bouche; très-vieux mots.

De l’italien fiera , vigoureux; ou du latin Jerire, frapper.

q6 fables choisies

Merci de moi , lui dit la mcre ,

Tu manderas mon fils ! L’ai-je fait à dessein Qu’il assouvisse un jour ta faim ?

On assomma la pauvre bête.

Un manant lui coupa le pied droit et la tête :

Le seigneur du village à sa porte les mit ,

Et ce dicton picard alentour fut écrit :

« Biaux chires loups , n’écoutez mie » Mère tenchent chen fieux qui crie (i) »

( Voyez Esope , Fable CXXXYIIL )

(i) Beaux tiret loups , n écoutes pat mire grondant ton fils qui crie.

FABLE XVII

Parole de Socrate.

SocfiATB (ü) un jour faisant bâtir ,

Chacun censurait son ouvrage :

L’un trouvoit les dedans , pour ne lui point mentir . Indignes d’un tel personnage;

» L’autre blâmoit la face ; et tous étoient d’avis Que les appartenions en étoient trop petits.

Quelle maison pour lui ! l’on y toumoit à peine.

Plût au ciel que de vrais amis,

Telle qu’elle est , dit-il , elle pût être pleine !

Le bon Socrate avoit raison De trouver pour ceux là frop grande sa maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose; Rien n’cst plus commun que ce nom ,

Rien n’est plus rare que la chose (3).

i Voyez Phèdre, liv. 3 , Fable VIII.)

(S.) Célèbre philosophe athénien , qni s'adonna surtont à l’étad de la morale. Il vivoit 4So ans avant J. C.

(i) Ces vers sont proverbes depuis La Fontaine.

* FATOM3

FABLE XVIIJ

Le Vieillard et ses enfans.

Toute puissance est fbible , à moins que d’être unie ; Ecoutez là-dessus l’esclave de Phrygie (i).

Si j’ajoute du mien à son invention ,

L’est pour peindre nos mœurs , et non point par envie ; Je suis trop au-dessus de cette ambition.

Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire :

Pour moi , de tek pensers me seroient mal-séans.

Mais venons à la fable ou plutôt à l’histoire De celui qui tâcha d’unir tous ses enfans.

Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit (a) :

Mes chers enfans , dit-il ( à ses fils il parloit ) ,

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble î Je vous expliquerai le nœud qui les assemble^

L’aîné les ayant pris , et fait tous ses efforts ,

Les rendit en disant : Je le donne aux plus forts.

Un second lui succède et se met en posture ;

Mais en vain. Un cadet tente aussi 1 aventure.

Tous perdirent leur temps , le faisceau résista :

De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.

Foibles gens 1 dit le père : il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre.

On crut qu’il se moquoit , on sourit , mais à tort ;

U sépare les dards , et les rompt sans effort.

Vous voyez, reprit-il, l’effet ae la concorde:

Soyez joints , mes enfans , que l'amour vous accorde. Tant que dura son mal , il n’eut autre discours.

Enfin se sentant près de terminer ses jours :

Mes chers enfans , dit-il , je vais où sont nos pères ; Adieu ; promettez-moi de vivre comme frères ;

Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant.

(i) Esope , né en Pbrygie. Vojre » ta vit.

(a) Ce vers masculin est précédé d’un vers masculin avec lequel il rie rime pas.

JP

vabt.es choisies

■Picun de ses trois lils l’en assure en pleurant.

Ilprend à tous les mains , il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand , mais fort mêlé d’affaires. Un créancier saisit , un voisin fait procès :

D'abord notre trio s’en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu’elle étoit rare.

Le sang les avoit joints , l’intérêt les sépare :

L’ambition , l’envie , avec les consultans (i).

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage , on conteste , on chicane *

Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt ,

Ceux-là sur une erreur , ceux-ci sur un défaut.

Les frères désunis sont tous d’avis contraire :

L’un veut s’accommoder , l’autre n’en veut rien faire, t ous perdirent leur bien , et voulurent trop lard Profiter de ces dards unis , et pris à part (2).

( 1 ) Avocats qui ne plaident pas au barreau, mais qpii donnent seulement Air avis quand on les consulte.

(î) Vers Lconiu.

FABLE XIX

L’Oracle et l’Impic.

Vouloir tromper le ciel , c’est folie à la terre.

Le dédale ( 3 ) des cœurs en ses détours n’enserre Rien qui ne soit d’abord éclairé par les dieux :

Tout ce que l’homme fait , il le fait à leurs yeux ,

Meme les actions que dans l’ombre il croit faire.

Un païen , qui sentoit quelque peu le fagot (4) »

Et qui croyoit en Dieu , pour user de ce mot ,

(3) Terme que les poètes emploient comme synonyme de labyrinthe , dans le sens propre et dans le sens figure , par allusion à Dédale, architecte athénien, qui bâtit le fameux labyrinthe de Crète.

(4) Qui s’exposoit à être brûlé comme athée.

Par bénéfice d’inventaire (i),

Alla consulter Apollon.

Dès qu’il fut en sou sanctuaire :

Ce que je tiens , dit-il , est-il en vie , ou non ?

Il tenoit un. moineau, dit-on,

Près d’étoulTer la pauvre bête ,

Ou de la lâcher aussitôt,

Pour mettre Apollon ( 2 ) en défaut.

Apollon reconnut ce qu’il avoit en tête :

Mort ou vif, lui dit-il, inontre-nous ton moineau,

Et ne me tends plus de panneau (3) ;

Tu te trouverais mal d’uu pareil stratagème:

Je vois de loiu , j’atteins de même.

( 1 ) On appelle heritier par bénéfice d’inventaire , l'héritier qui a obtenu du prince des lettres par lesquelles il n’est tenu des dettes d’une succession que jusqu'à, la concurrence de ce qui est porté par l’inventaire. Ainsi , un homme qui croit en Dieu sans être fort assuré de son existence, se réserve la liberté de n'j point croire du tout, ün tel homme , dit La Fontaine , croit en Dieu , pour user de- ce mot , par bénéfice d'inventaire ; expression hardie , et qui n’est pas fort claire.

S i) Dieu de la poésie , de la musique et des arts. Il avoit à plies un temple célèbre par les oracles qu’y rendoit une prétresse

(3) Ne me tends plus de piège.

FABLE XX

L'Avare qui a perdu son Trésor..

Li’csagr seulement fait la possession.

Je demande à ces gens de qui la passion Est d’entasser toujours ( 4 ), mettre somme sur somme, Quel avantage ils out que n’ait pas uu autre homme. Diogène (5) là-bas est aussi riche qu’eux ;

Et l’avare ici-haut , comme lui , vit en gueux. L’homme au trésor caché, qu’Esope nous propose, Servira d’exemple à la chose.

(4) La proposition de devroit être répétée.

(5) Philosophe ancien , fort pauvre «vais uauvre volontaire.

Page 1