Ç)Z F AB LUS CHOISIES
Le croît (r) m’en appartient. Il prit tout là-dessus :
Ou bien, s'il ne prit tout, il n’en demeura guéris.
Le singe et les sommiers (2) confus ,
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent ,
Et n'en eurent point de raison. '
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion :
Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires ,
L’un l'autre s’attaquant , ne font pas leurs affaire»
Ii) I/accroissement, le produit, ce qu’il y a de pins. h.) Chevaux de somme.
(3) Espèce de proverbe que La Fontaine a pris mot à mot de Régnier, Sat. 1 a , à la fin.
FABLE XIII
Le Cheval s'étant voulu venger du CerJ.
D e tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain de glands se contentoit ,
Ane , cheval et mule , aux forêts babitoit ;
Et l’on ne voyoit point , comme au siècle où nous sommes , Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnois pour les combats ,
Tant de chaises , tant de carrosses ;
Comme aussi ne voyoit-on pas Tant de festins et tant de noces.
Or , un cheval eut alors différent , Avec un cerf plein de vitesse ;
Et ne pouvant rattraper en courant ,
Il eut recours à l’homme , implora son adresse.
L’homme lui mit un frein , lui saula sur le dos ,
Ne lui donna poiut de repos Que le cerf ne fût pris , et n’y laissât sa vie.
Et cela fait , le cheval remercie L homme son bienfaiteur, disant : Je. suis à vous;
Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.
DE LA rONTÀlNE. LIV. IV. 9J
Non pas cela, dit l’homme ; il fail meilleur chez nous.
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc : vous serez bien traité,
El jusqu’au ventre en la litière.
Hélas! que sert la lionne chère Quand on n’a pas la liberté ?
Le cheval s’aperçut qu’il avoit fait folie :
.Mais il u etoit plus temps; déjà son écurie Etoit prèle .et toute bâtie.
Il mourut en traînant son lien :
Sage s’il eût remis une légère offense.
Quelque soit le plaisir que catise la vengeance ,
C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien (i)
Sans qui les autres ne sont rien.
( Voyez. Horace , Epitre X , liv. i , vers 34 et si”'" • Phèdre, liv. 4» Fable III. )
(1) La liberté.
> FABLE XIV
Le Renard et le Buste.
Les grands , pour la plupart , sont masques de théà ,, “ Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
L’àue n’en sait juger tpie par ce qu’il en voit ;
Le reiiard , au contraire , à fond les examine ,
Les tourne de tous sens ; et , quand il s’aperçoit Que leur fait n’est que bonne mine ,
Il leur applique un mot qu’un buste de héros Lui fit dire fort à propos.
C’étoit un buste (t) creux , et plus grand que nature.
Le renard , en louant l’effort de la sculpture :
« Belle tète, dit-il , mais de cervelle point. *>
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !
{ Voy ez Esope, Fable XI, et Phèdre , liv.., t , F. VII.)
t ( l ) Ouvrage de sculpture, représentant une ligure humaine qui n ii qur la tête et 1.x partie supérieure du ciur#*.
FABLE XV
Le Loup , la Chèvre et le Chevreau.
La bique (i) , allant remplir sa traînante mamelle , Et paître l’herbe nouvelle ,
Ferma sa porte au loquet ,
Non sans dire à son biquet (a) :
Gardez-vous , sur votre vie ,
D’ouvrir , que l’on ne vous die ,
Pour enseigne et mot du guet ( 3 ) :
Foin du loup et de sa race (4) !
Comme elle disoit ces mots ,
Le loup , de fortune , passe :
Il les recueille à propos ,
Et les garde en sa mémoire.
La bique, comme on peut croire,
N’avoit pas vu le glouton.
Dès qu’il la voit partie , il contrefait son ton ,
Et , d’une voix papelarde ( 5 ) ,
Il demande qu’011 ouvre , en disant : Foin du loup !
Et croyant entrer tout d’un coup.
Le biquet soupçonneux par la fente regarde :
Montrez-moi patte blancne , ou je n’ouvrirai point , S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point Chez les loups , comme on sait , rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage ,
Comme il étoit venu s’en retourna chez soi.
Où seroit le biquet s’il eût ajouté foi Au mot du guet, que de fortune Notre loup a voit entendu ?
Deux sûretés valent mieux qu’une (6)
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
1 fij Lit chèvre. •»
(*) Le chevreau.
( 3 \ Mot qui sert à reconnoître ceux qui sent du même parti.
(4) Sorte d’interjection qui marque te dépit et U colère.
(5) Douce et contrefaite.
,6) Proverbe.
HE t.A FONTAINE. LIV. IV.
FABLE XVI
Le Loup t la Mère et T Enfant.
Ce loup me remet en mémoire Un des ses compagnons qui fut encor mieux pris. Il y périt. Yuici l'histoire.
Un villageois avoit à l’écart son logis.
Messer loup attendoit chape-chute (x) à la porte :
Il avoit vu sortir gibier de toute sorte ,
Veaux de lait , agneaux et brebis ,
Régiment de dindons , enfin bonne provende (a).
Le larron commençpit pourtant h s’ennuyer.
Il entend un enfant crier.
La mère aussitôt le gourmande.
Le menace , s’il ne se tait ,
De le donner au loup. L’animal se tient prêt , Remerciant les dieux d’une telle aventure :
Quand la mère, apaisant sa chère géniture,
Lui dit : Ne criez point ; s’il vient nous le tuerons.
Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons :
Dire d’un , puis d’un autre I Est-ce ainsi que l’on traite Les gens fait6 comme moi ? Me prend-on pour un sot ? Que quelque jour ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette....
Comme il disoit ces mots , on sort de la maison :
Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches fières (3) w* L’ajustent de toutes manières.
P’Que veniez-vous chercher en ce lieu ? lui dit-on. k* Aussitôt il conta l’affaire
Sfo Quelque bonne fortune, quelque heureux hasard. Aujouri il nui on dit plus communément : Chercher chape-chute , et trouver vnupe-cAute , .pour dire trouver quelque chose de désagréable , à la place de ce qu ‘on cherchoil d'avantageux.
(1) Provision de bouche; très-vieux mots.
De l’italien fiera , vigoureux; ou du latin Jerire, frapper.
q6 fables choisies
Merci de moi , lui dit la mcre ,
Tu manderas mon fils ! L’ai-je fait à dessein Qu’il assouvisse un jour ta faim ?
On assomma la pauvre bête.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête :
Le seigneur du village à sa porte les mit ,
Et ce dicton picard alentour fut écrit :
« Biaux chires loups , n’écoutez mie » Mère tenchent chen fieux qui crie (i) »
( Voyez Esope , Fable CXXXYIIL )
(i) Beaux tiret loups , n écoutes pat mire grondant ton fils qui crie.
FABLE XVII
Parole de Socrate.
SocfiATB (ü) un jour faisant bâtir ,
Chacun censurait son ouvrage :
L’un trouvoit les dedans , pour ne lui point mentir . Indignes d’un tel personnage;
» L’autre blâmoit la face ; et tous étoient d’avis Que les appartenions en étoient trop petits.
Quelle maison pour lui ! l’on y toumoit à peine.
Plût au ciel que de vrais amis,
Telle qu’elle est , dit-il , elle pût être pleine !
Le bon Socrate avoit raison De trouver pour ceux là frop grande sa maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose; Rien n’cst plus commun que ce nom ,
Rien n’est plus rare que la chose (3).
i Voyez Phèdre, liv. 3 , Fable VIII.)
(S.) Célèbre philosophe athénien , qni s'adonna surtont à l’étad de la morale. Il vivoit 4So ans avant J. C.
(i) Ces vers sont proverbes depuis La Fontaine.
* FATOM3
FABLE XVIIJ
Le Vieillard et ses enfans.
Toute puissance est fbible , à moins que d’être unie ; Ecoutez là-dessus l’esclave de Phrygie (i).
Si j’ajoute du mien à son invention ,
L’est pour peindre nos mœurs , et non point par envie ; Je suis trop au-dessus de cette ambition.
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire :
Pour moi , de tek pensers me seroient mal-séans.
Mais venons à la fable ou plutôt à l’histoire De celui qui tâcha d’unir tous ses enfans.
Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit (a) :
Mes chers enfans , dit-il ( à ses fils il parloit ) ,
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble î Je vous expliquerai le nœud qui les assemble^
L’aîné les ayant pris , et fait tous ses efforts ,
Les rendit en disant : Je le donne aux plus forts.
Un second lui succède et se met en posture ;
Mais en vain. Un cadet tente aussi 1 aventure.
Tous perdirent leur temps , le faisceau résista :
De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
Foibles gens 1 dit le père : il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre.
On crut qu’il se moquoit , on sourit , mais à tort ;
U sépare les dards , et les rompt sans effort.
Vous voyez, reprit-il, l’effet ae la concorde:
Soyez joints , mes enfans , que l'amour vous accorde. Tant que dura son mal , il n’eut autre discours.
Enfin se sentant près de terminer ses jours :
Mes chers enfans , dit-il , je vais où sont nos pères ; Adieu ; promettez-moi de vivre comme frères ;
Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant.
(i) Esope , né en Pbrygie. Vojre » ta vit.
(a) Ce vers masculin est précédé d’un vers masculin avec lequel il rie rime pas.
JP
vabt.es choisies
■Picun de ses trois lils l’en assure en pleurant.
Ilprend à tous les mains , il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand , mais fort mêlé d’affaires. Un créancier saisit , un voisin fait procès :
D'abord notre trio s’en tire avec succès.
Leur amitié fut courte autant qu’elle étoit rare.
Le sang les avoit joints , l’intérêt les sépare :
L’ambition , l’envie , avec les consultans (i).
Dans la succession entrent en même temps.
On en vient au partage , on conteste , on chicane *
Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt ,
Ceux-là sur une erreur , ceux-ci sur un défaut.
Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
L’un veut s’accommoder , l’autre n’en veut rien faire, t ous perdirent leur bien , et voulurent trop lard Profiter de ces dards unis , et pris à part (2).
( 1 ) Avocats qui ne plaident pas au barreau, mais qpii donnent seulement Air avis quand on les consulte.
(î) Vers Lconiu.
FABLE XIX
L’Oracle et l’Impic.
Vouloir tromper le ciel , c’est folie à la terre.
Le dédale ( 3 ) des cœurs en ses détours n’enserre Rien qui ne soit d’abord éclairé par les dieux :
Tout ce que l’homme fait , il le fait à leurs yeux ,
Meme les actions que dans l’ombre il croit faire.
Un païen , qui sentoit quelque peu le fagot (4) »
Et qui croyoit en Dieu , pour user de ce mot ,
(3) Terme que les poètes emploient comme synonyme de labyrinthe , dans le sens propre et dans le sens figure , par allusion à Dédale, architecte athénien, qui bâtit le fameux labyrinthe de Crète.
(4) Qui s’exposoit à être brûlé comme athée.
Par bénéfice d’inventaire (i),
Alla consulter Apollon.
Dès qu’il fut en sou sanctuaire :
Ce que je tiens , dit-il , est-il en vie , ou non ?
Il tenoit un. moineau, dit-on,
Près d’étoulTer la pauvre bête ,
Ou de la lâcher aussitôt,
Pour mettre Apollon ( 2 ) en défaut.
Apollon reconnut ce qu’il avoit en tête :
Mort ou vif, lui dit-il, inontre-nous ton moineau,
Et ne me tends plus de panneau (3) ;
Tu te trouverais mal d’uu pareil stratagème:
Je vois de loiu , j’atteins de même.
( 1 ) On appelle heritier par bénéfice d’inventaire , l'héritier qui a obtenu du prince des lettres par lesquelles il n’est tenu des dettes d’une succession que jusqu'à, la concurrence de ce qui est porté par l’inventaire. Ainsi , un homme qui croit en Dieu sans être fort assuré de son existence, se réserve la liberté de n'j point croire du tout, ün tel homme , dit La Fontaine , croit en Dieu , pour user de- ce mot , par bénéfice d'inventaire ; expression hardie , et qui n’est pas fort claire.
S i) Dieu de la poésie , de la musique et des arts. Il avoit à plies un temple célèbre par les oracles qu’y rendoit une prétresse
(3) Ne me tends plus de piège.
FABLE XX
L'Avare qui a perdu son Trésor..
Li’csagr seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion Est d’entasser toujours ( 4 ), mettre somme sur somme, Quel avantage ils out que n’ait pas uu autre homme. Diogène (5) là-bas est aussi riche qu’eux ;
Et l’avare ici-haut , comme lui , vit en gueux. L’homme au trésor caché, qu’Esope nous propose, Servira d’exemple à la chose.
(4) La proposition de devroit être répétée.
(5) Philosophe ancien , fort pauvre «vais uauvre volontaire.