‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 26 sur 68 · I OO FABLES CDO S1ES · texte numérisé non relu

I OO FABLES CDO S1ES

* Ce malheureux attendoit

Pour jouir de son bien une seconde vie ;

Ne possédoit pas l’or, mais l’or le possédoit.

II avoit dans là terre une somme enfouie :

Son cœur avec, n’ayant autre déduit (i)

Que d’y ruminer jour et nuit ,

Et rendre sa chevance ( 2 ) à lui-même sacrée.

Qu’il allât ou qu’il vînt , qu’il bût ou qu’il mangeât , On l’eût pris de bien court à moins qu’il ne songeât A l’endroit où gissoit cette somme enterrée.

Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit ,

Se douta du dépôt , l’enleva sans rien dire.

Notre avare un beau jour ne trouva que le nid:

Voilà mon homme aux pleurs; il gémit, il soupire t Il se tourmente , il se déchire.

Un passant lui demande à quel sujet ses cris. —

C’est mon trésor que l’on m’a pris. —

Votre trésor 1 où pris ? — Tout joignant cette pierre.

Eh ! Sommes-nous en temps de guerre ,

Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet ,

• Que de le changer de demeure ?

Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. — A tonte heure 1 bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?

L’argent vient-il comme il s’en va ?

Je n’y touchois jamais. — Dites-moi donc , de grâce , Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant? Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent ,

Mettez une pierre à la place.

Elle vous vaudra tout autant.

( Voyez Esope , Fable LIX. )

< 1 ) Divertissement. Vieux mot presqu’ inusité.

( 2 ) Son bien , son trésor.

lOl

FABLE XXI

L'Œil du Maître.

Oit cerf s'étant sauvé dans une.étable à boeufs,

Fut d'abord averti par eux Qu'il cherchât un meilleur asile.

Mes frères , leur dit-il , ne me décelez pas :

Je vous enseignerai les pâtis (i) les plus gras ;

Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n’en aurez point regret.

Les boeufs , à toute fin , promirent le secret.

Tl se cache en un coin , respire et prend courage.

Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage ,

Comme l’ou faisoit tous les jours.

L’on va. Ion vient, les valets font cent tours. L’intendant même ; et pas un d’aventure N’aperçut ni cor, ni ramure (a) ,

Ni cerf enfin. L’habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs , attend dans cette étable Que , chacun retournant au travail de Cérès (3) ,

Il trouve pour sortir un moment favorable.

L’un des bœufs ruminant lui dit : Cela va bien :

Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue;

Je crains fort pour toi sa venue;

Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.

Là-dessus le maître entre , et vient faire sa ronde.

Qu’est ceci ? dit-il à son monde ;

Je trouve bien peu ‘d’herbe en tous ccs râteliers.

< lette litière est vieille , allez vite aux greniers.

Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.

Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?

Ne sauroit-ou ranger ces jougs et ces colliers ?

(Q Lieu où l’on met paître les troupeaux.

(aS Terme de chasseur , pour signifier les cornes du cerf.

(3) Le labourage ou tout autre travail de la terre. Cérès étoit la cfee5sr des moissons.

lOS FABLES CHOISIES

En regardant à tout il voit une autre tète Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu.

Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;

Chacun donne un coup à la i)éte.

Ses larmes ne sauraient le sauver du trépas.

Ou l’emporte , on le sale , on en fait maint repas ; Dont maint voisin s’éjouit d’être.

Il n’est , pour voir, que l’œil du maître (i)v ( Voyez Phèdre , liv. a , Fable TII, )

(i) Ce vers est devenu proverbe.

FABLE XXII

L'Alouette et ses petits , avec le Maître d‘un champ.

IN e t’attends qu’à toi seul : c’est un commun proverbe. Voici comme Esope le mit Eu crédit ( 2 ).

Les alouettes font leur nid

Dans les blés , quand ils sont en herbe :

Un peu plus tard pourtant une se résolut IV 'imiter la nature et d’être mère encore ,

Elle bâtit un nid , pond , couve , et fait éclore (3)

A la hâte : le tout alla du mieux qu’il put.

Les blés d’alentour mûrs avant que la uitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l’essor,

De mille soins divers l’alouette agitée S'en va chercher pâture , avertit ses enfans D'être toujours au guet et faire sentinelle.

(ï) Parla fable suivante qui nous a été conservée eu latin t Aulu-Gelle , liv. 1 , chap. XXIX..

(3) La précipitation de l'alouette est peinte par l’accumulation dos circonstances, pur la rapidité du recil, par l'enjambement de eette période nui sc rompt brusquement au vers suivant.

DE L.l : FOHTAlKÈ. L1V. IV. »-<>3

Si le possesseur de ces champs Vient avecoue sou fils, comme il viendra (i), dit-elle, Ecoutez tien : selon ce qu’il dira.

Chacun de nous décampera.

Sitôt que l’alouette eut quitte sa famille,

Le possesseur du champ vient avecque son fils.

Ces blés sont mûrs , dit-il ; allez che2 nos amis Les prier que chacun , apportant sa faucille ,

Nous vienne aider demain dès la pointe du jour*

Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée.

L’un commence : Il a dit que , l’aurore levée , •

L’on fit veuir demain ses amis pour l’aider (2).

S’il n’a dit que cela , repartit l’alouette ,

H ien ne nous presse encor de changer de retraite ;

Mais c"est demain qu’il faut tout de bon écouler ( 3 ) Cependant soyez gais : voilà de quoi manger (4).

Eux repus , tout s’endort , les petits et la mère ( 5 ).

L’aube du jour arrive , et d’amis point du tout, l.’alouelte à l’essor (6)., le maître s’en, vient faire Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire.

Ces blés ne devroient pas , dit-il , être debout.

Nos. amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux , à servir ainsi lents»

Mon fils , allez chez nos parens Les prier de la même chose.

L'épouvante est au nid plus forte que jamais.

Il a dit ses parens , mère ! c’est à cette heure (7)*

Non , mes enfans , dormez en paix:

Ne bougeons de notre demeure.

L’alouette eut raison ; car persoune ne vint.

(1) Elle n’en doute pas. C’est une alouette expérimentée , et qui a tu plus d’une moisson.

(*) Aider . (3) Ecouter, (4) Manger, mauvaises rimes.

(5) Qui ne croit voir ce nid caché dans les épis , et ces petite* alouettes qui dorment ?

(6) Ayant pris son essor.

(7) Le trouble, la confusion de leurs propos expriment bien le désordre de la peur; la Sécurité de l'alouette fait avec les alarmes :1e sa couvée un contraste frappant.

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