‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 56 sur 68 · A MADAME HARVEY · texte numérisé non relu

A MADAME HARVEY

La bon cœur est chez vous compagnon du bon cens , Avec cent qualités trop longues a déduire ,

Une noblesse d’ame , un talent pour conduire Et les affaires et les gens ;

Une humeur franche et libre , et le don d’être amie , Malgré Jupiter même et les temps orageux.

Tout cela méritoit un éloge pompeux :

Il en eût été moins scion votre genie :

La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.

J’ai doue fait celui-ci court et simple. Je veux Y coudre encore un mot ou deux En faveur de votre patrie ;

Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément Leur esprit en cela suit le tempérament :

Oeusant dans les sujets , et forts d’expériences ,

Ils étendent partout l’empire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour ;

Vos gens , à pénétrer , l’emportent sur les autres ; Même les chiens de leur séjour Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins; je m'en vais le prouver Par un d’eux , qui , pour se sauver ,

Mit en usage uu stratagème

Non encor pratiqué * de* mieux imaginés.

Le scélérat , réduit en un péril extrême ,

Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez . Passa près d’m» patibulaire:

Là , des animaux ravissais ,

Blaireaux , renards , hiboux , race encline à mal faire Pour l’exemple pendus, iustruisoient les passans.

Leur confrère , aux abois , entre ces morts s’arrange.

Je crois voir Annihal (i) qui , pressé des Romains ,

Met leur chef en défaut, ou leur donne le chauge.

Et sait, en vieux renard, s’échapper de leurs mains.

Les clefs de meule (a) , parvenues A l’endroit où pour mort le trailre se pendit,

Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit (3) f Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.

Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.

Quelque terrier , dit-il , a sauvé mon galant :

Mes chiens n’appelleut point au delà des colonnes ,

Où sont tant d’honnêtes personnes.

Il y viendra, le drôle! il y vint, à son dam (4).

Voilà maint basset clabaudant ;

Voilà notre renard au charnier se guindant.

Maître pendu croyoit qu’il en iroit de même Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;

Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux (5);

Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème.

Le chasseur , pour irouver sa propre sûreté ,

N’auroit pas cependant un tel tour inventé :

Mon poiut par peu d’esprit : est-dl quelqu’un qui nie Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?

(t) Annibal cité à propos d'un renard est une de ces ressources brillantes si propres à l’imagination de La fontaine , et si souvent remarquées. ,

(a) Excellens chiens qui relèvent les Tantes des autres chiens de le meute accoutumés à les suivre.

(3) Rompre les chiens, en terme de vénerie, veut dire les sé- ■>arer , les séparer à cobps de fouet.

(4) Pour sa perte, du latin damnum.

(5) Périphrase pour dire qu’il y périt. Hnuseam est le aom «•rien d’une espèce de guêtres

Mais le peu d’amour pour la vie Leur mut eu maiute occasion.

Je reviens à vous , non pour dire D’autres traits sur votre sujet ;

Tout long éloge est un projet Peu favorable pour ma lyre.

Peu de nos chants, peu de nos vers,

Par un encens flatteur amusent l’univers.

Et se font écouter des nations étranges (i).

Votre prince vous dit un jour

Qu’il aimoit mieux un trait d’amour (2)

Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais Des derniers efforts de ma muse;

C’est peu de chose ; elle est confuse De ces ouvrages imparfaits.

(t) Etranges pour étrangères , déjà inusité du temps de La Fontaine.

(a) Ce mot de Charles II est fort délicat.

FABLE XXIV

DAPHNIS ET ÀLCIMADURE.

IMITATION DK THKOCRITK.

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