jü FABLES CHOISIES
Jusqu’aux plus innocens souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort :
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
FABLE XXI
L'Éléphant et le Singe de Jupiter.
Autrefois l’éléphant et le rhinocéros (i) ,
En dispute du pas et des droits de l’empire , t| ’ f Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en étoit pris, quand quelqu’un vint leur dire Que le singe de Jupiter ,
Portaut un caducée , avoit parq dans l’air.
Ce singe avoit nom Gille, à tfe que dit l’h^toiré^ . Aussitôt l’éléphant de croire. ^
Qu’en qualité d’ambassadeur ' ’ " ' *"
Il venoit trouver sa grandeur (2).
Tout fier de ce sujet de gloire.
Il attend maître Gille , et le trouve un peu lent A lui présenter sa créance.
Maître Gille enfin , en passant ,
Va saluer son excellence.
L’autre étoit préparé sur la légation :
Mais pas un mot. L'attention Qu’il croyoït que les dieux eussent à sa querelle N ’agitoit pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu'importe à ceux du firmament Qu’on soit mouche ou bien éléphant?
Il se vit donc réduit à commencer lui-même :
(1) Sorte de bète sauvage et féroce.
(2) La vanité de l'éléphant, le besoin qu’il a de parler , l’air de satisfaction et d'importance qui déguise mal son amour-propre, le ton qu’il prend en parlant de la capitale et du combat qu'il va I vrcr. tout cela est parfait. Remarquez ensuite avec quel «rtf l u Fontaine a su transporter Hans sa république des animaux tous l«s termes en usage dans la société civile.
Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu Un assez beau combat , de son trône suprême ;
Toute sa cour verra beau jeu.
Quel combat ? dit le singe avec un front sévère. L’élépbant repartit : Quoi ! vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas ,
Qu’Eléphantide (i) a guerre avecque Rhinocère (2)? Vous connoissez ces lieux , ils ont quelque renom. Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom ,
Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère De semblables sujets dans nos vastes lambris.
L’éléphant , honteux et surpris ,
Lui dit : Eh ! parmi nous que venez-vous donc faire? — Partager' un brin d’herbe entre quelques fourmis :
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire ,
On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux :
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
(il Capitale des éléphans.
( 2 ) Capitata des rhinocéros.
y FABLE XXII.
Un Fou et un Sage.
Certain fou poursuivoit à coups de pierre un sage.
Le sage se retourne, et lui dit : Mon ami.
C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.
Tu fatigues assez pour gagner davantage :
Toute peiue, dit-on, est digne de loyer:.
Vois cet homme qui passe , il a *de quoi payer ; Adresse-lui tes dons , ils auront leur salaire.
Amorcé par le gain , notre fou s’en va faire Même insulte à l’autre bourgeois.
O11 ne le paya pas en argent cette fois.
Maint estaûer ( 3 ) accourt: on vous happe notre homme On vous l’échine , on vous l’assomme.
(3) laquais, de grande taille
54a’ FABLES CHOISIES
Auprès des rois il est de pareils fous :
A vos dépens ils font rire le maître.
Pour réprimer leur babil , irez-vous - Les maltraiter? vous n’êtes pas peut-être Assez puissant. Il faut les engager .
A s’adresser à qui peut se venger.
( Voyez Phèdre , liv. 3 , Fable IV. )
FABLE XXIII
Le Renard anglais.