LE PHRYGIEN. XXV
-pprirent-ils. Cela lit rire le Phrygien , on peut s’imaginer de quel air. Planude rapporte qu’il s en fallut peu qu’on ne prit la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien , trois milles; et en cas que l’on achetât l'un des deux, il devoit donner Esope par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du cnantre dégoûta Xantus. Mais pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette , ses disciples lui conseillèrent d’acheter ce petit bout d’homme qui avoit ri de si bonne grâce : on en ferait un épouvantail , il divertirait les gens par sa mine ; Xantus se laissa persuader , et fit prix d’Esope à soixante oboles. Il lui demanda , avant que de l’acheter , à quoi il lui serait propre , comme il l’avoit demandé à ses camarades. Esope répondit : A rien , puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. lès commis de la douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre , et lui en donnèrent quittance sans rien payer.
Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paraître la vivacité de son esprit : car, quoiqu’on puisse juger par là de son caractère , elles sont de trop, peu de conséquence pour en informer la postérité. Yoici seulement un échantillon de son bon sens et de l’ignorance de son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les herbes cueillies , le jardinier le pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardoit la philosophie aussi-bien que le jardinage : c’est que les herbes qu’il plantait et qu’il cultivoit avec un grand soin ne profitoient point , fout au contraire de celles que la terre produisoit d elle-même sans culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la providence , comme on a coutume de faire quand on est court. Esope se mit à rire ; et ayant tiré sou maître à part , il lui conseilla de dire à ce jardinier qu’il lui avoit fait une réponse ainsi générale, parce que la question n’étoit pas digne de lui ; il le laissoit donc avec son garçon qui assurément le satisferait. Xantus s’étant allé promener d’un autre côté du jardin, Esope compara la terre à une femme îjui , ayant des enfans d’un premier mari , en épouserait un second qui aurait aussi des enfant
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d'une autre femme : sa nouvelle épouse ne mauqueroit pas de concevoir de l’aversion pour ceux-ci , et leur ôteroit la nourriture , afin que les siens en profitassent. Il eu étoit ainsi de la terre qui n’adoptoit -qu’avec peine les productions du travail et de la culture , et qui réservoit toute sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules : elle étoit marâtre des unes , et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de cette raison qn’il offrit à Esope tout ce qui étoit dans son jardin.
Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe étant de festin , mit à part quelques friandises , et dit à Esope : Va porter ceci à ma bonne amie. Esope l’alla donner à une petite chienne qui étoit les délices de son maître. Xantus, de retour , ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent , et si on l’avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage ; on fit venir Esope pour l’éclaircir. Xantus , qui ne cherchoit qu’un prétexte pour le faire battre, lui demanda s’il ne lui avoit pas dit expressément : Va-t’en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. Esope répondit là-dessus que la bonne amie n’étoit pas la femme , qui pour la moindre parole menaçoit de faire un divorce ; c’étoit la chienne qui enduroit tout, et qui revenoit faire caresse, après qu’on l’a voit battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme entra dans une telle colère qu’elle se retira d’avec lui. Il n’y eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fit parler , sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Esope s’avisa d’un stratagème. Il acheta force gibier , comme
S îur une noce considérable , et fit tant qu’il fut renconé par un des domestiques de sa mailresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant d’apprèts. Esope lui dit que son maître , ne pouvant obliger sa femme de revenir , en alioit épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari , par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Esope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à son maitre , et tous les jours se sauvoit du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n’étoit pas possible au philosophe de le confondre.
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Un certain jour de marché , Xantus , qui «voit dessein de régaler quelques-uns de ses amis , lui commanda d'acheter ce qu’il y avoit de meilleur, et rie» autre chose. Je t’apprendrai , dit- en soi-mème le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. Il n’acheta donc que des langues , lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces : l’entrée, le second , l’entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d’abord le choix de ce mets; à la fin ils s’en dégoûtèrent. Ne t’ai-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur? Eh ! qu’y a-t-il de meilleur que la langue , reprit Esope. C’est le lien de la vie civile , la clef des sciences , l’organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les villes et on les police; on instruit, »n persuade , on règue dans les assemblées ; on m’acquitte lu premier de tous les devoirs , qui- est de louer les dieux. Eh bien l' dit Xantus ( qui prétendoit l’attraper ) , achètemoi demain ce qui est de pire; ces mêmes personnes viendront chez moi , et je veux diversifier.
Le lendemain Esope ne fit encore servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde. C’est la mère de tous débats, la nourrice des procès , la source des divisions et des gnerres. Si on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de - l'erreur , et qui pis est , de la calomnie. Par elle on détruit les villes , on persuade de méchantes choses. Si d'un côtç elle loue les dieux., de l’autre elle profère des blasphèmes * contre leur puissance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui étoit fort nécessaire ; car il savoit le mieux du monde exercer la patience d’un philosophe. De quoi vous mettez-vous en peine ? reprit Esope. Eh ! trouve-moi , dit Xantua, un homme qui ne se mette en peine de rien.
Esope alla le lendemain sur la place , et voyant un paysan qui regardait toutes choses avec la froideur et J’indiffcrence d’une statue, il amena ce paysan au logis. Voilà , dit-il à Xantus , l’homme sans souci que vous demandez. Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de IVau , de la mettre dans un bassin, puis de laver
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elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan V. laissa faire , quoiqu’il sût fort Lien qu’il ne méritoit pas cet honneur ; mais il disoit en lui-même : C’est peut-être la coutume d’en user ainsi. On le fit asseoir au haut bout , il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas , Xantus ne fit autre chose que de blâmer son cuisinier, rien ne lui plaisoit : ce qui étoit doux , il le trouvoit trop salé, et ce qui étoit trop salé , il le trouvoit doux. L’homme sans souci le laissoit dire, et mangeoit de toutes ses dents. Au dessert , on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit fait : Xantus le trouva mauvais, quoiqu’il fût très-bon : Voilà , dit-il , la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée , il faut brûler l’ouvrière ; car elle ne fera de sa vie rien qui vaille : qu’on apporte des fagots. Attendez , dit le paysan , je m’en vais quérir ma femme, on ne fera qu’un bûcher pour toutes les deux. Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l’espérance de jamais attraper le Phrygien.
Or , ce n’étoit pas seulement avec son maître qu’Esope trouvoit occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l’avoit envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin le magistrat qui lui demanda où il alloit. Soit qu’Esope fut distrait, ou pour une autre raison , il répondit qu’il n'en savoit rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisoient : Ne voyez-vous pas, dit-il, que j’ai très-bien répondu? savois-je qu’on me ferait aller où je vais? le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d’esprit.
Xantus , de sa part , voyoit par là de quelle importance il lui étoit de ne point affranchir Esope , et combieu la possession d’un tel esclave lui faisoit d'honneur. Même un jour , faisant la débauche avec ses disciples , Esope qui les servoit vit que les fumées leur échauffoient déjà la cervelle , aussi-bien au maitre qu’aux écoliers. La débauche de vin , leur dit-il , a trois degrés : le premier , de volupté; le second, d’ivrognerie; le troisième, de fureur. On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s’en donna jusqu’à perdre la