LIX. LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT
Esope conte qu'un manant,
Charitable autant que peu sage,
Un jour d'hiver se promenant
A l'entour de son héritage, 5 Aperc;ut un serpent sur la neige étendu. Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
N'ayant pas à vivre un quart d'heure.
Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure; Et, sans considérer quel sera le loyer 10 D'une action de ce mérite,
Il retend le long du foyer.
Le réchauffe, le ressuscite.
L'animal engourdi sent à peine le chaud, Que l'âme lui revient avecque la colère. 15 II lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt;
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père. Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! Tu mourras ! A ces mots, plein d'un juste courroux, 20 II vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;
Il fait trois serpents de deux coups.
Un tronçon, la queue, et la tête.
L'insecte, sautillant cherche à se réunir;
Mais il ne peut y parvenir.
25 II est bon d'être charitable:
Mais envers qui ? c'est là le point.
Quant aux ingrats, il n'en est point Qui ne meure enfin misérable.