LIVRE HUITIEME ÿ
Les FEMMES ET LE SECRET. a
Rien ne pefe tant qu'un fecret :
Le porter loin eft difficile aux dames; Et je fçais même fur ce fait Bon nombre d'hommes qui font femmes, Pour éprouver la fienne un mari s’écria La nuit étant près d'elle: Ô Dieux! qu'eft-ce cela? Je n’en puis plus, on me déchire:
Quoi! j’accouche d'un œuf! d’un œuf? oui, le voilà Frais & nouveau pondu: gardez bien de le dire, On m'appelleroit poule. Enfin n’en parlez pas. La Femme neuve fur ce cas, Ainfi que fur mainte autre affaire, Crut la chofe, & promit fes grands dieux de fe taire. | Mais ce ferment s'évanouit Avec les ombres de la nuit.
L'époufe indifcrete & peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé; Et de courir chez fa voifine.
Ma commere, dit-elle, un cas eft arrivé:
N’en dites rien fur-tout, car vous me feriez battre. Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre, Au nom de Dieu; gardez-vous bien D'aller publier ce myftere.
Vous moquez-vous ? dit l’autre: ah! vous ne fçavez guere Quelle je fuis. Allez, ne craignez rien.
La Femme du pondeur s’en retourne chez elle.
L'autre grille déja de conter la nouvelle:
Elle va la répandre en plus de dix endroits.
< Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
Ce neft pas encor tout, car une autre COMIMErE Tome III. P
58 FABLES CH OISIES.
En dit quatre; & raconte à l’oreille le fait: Précaution peu néceffaire, Car ce n'étoit plus un fecret.
Comme le nombre d'œufs, grace à la renommée ; De bouche en bouche alloit croiflant, Avant la fn de la journée, Ils fe montoient à plus d’un cent.
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