‹ Fables choisies, mises en vers T. 3Chapitre 42 sur 98 · LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNER DE SON MAÎTRE · texte numérisé non relu

LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNER DE SON MAÎTRE

Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles 5 Ni les mains à celle de l'or:

Peu de gens gardent un tréfor Avec des foins affez fideles.

Certain Chien qui portoit la pitance au logis, S’étoit fait un collier du diner de fon Maïtre. IL étoit tempérant plus qu'il neût voulu l'être, Quand il voyoit un mets exquis:

Mais enfin il l’étoit; & tous tant que nous fommes, Nous nous laiflons tenter à l'approche des biens. Chofe étrange! on apprend la tempérance aux Chiens, Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes.

Ce Chien-ci donc étant de la forte atourné, Un mâtin pa & veut lui prendre le diné.

Il n'en eut pas toute la joie Qu'il efpéroit d’abord: le Chien mit bas Îa proie ;

Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé. Grand combat: d'autres chiens arrivent.

Ils étoient de ceux-là qui vivent \ Sur le public, & craignent peu les coups.

Notre Chien fe voyant trop foible contre eux tous, Et que la chair couroit un danger manifefte, . Voulut avoir fa part; & lui fage, il leur dit: … Point de courroux, meflieurs, mon lopin me fufiit; Faites votre profit du refte.

À ces mots, le premier, il vous hape un morceau, Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux; ils firent tous ripaille :

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Chacun d'eux eut part au gâteau.

Je crois voir en ceci l’image d’une ville, Où l’on met les deniers à la merci des gens.

Echevins, Prévôt des marchands, Tout fait fa main: le plus habile PE Donne aux autres l'exemple; & c’eft un pañle-temps é De leur voir nettoyer un monceau de piftoles. Si quelque fcrupuleux, par des raifons frivoles, Veut défendre l'argent, & dit le moindre mot, On lui fait voir qu'il eft un fot.

Il n'a pas de peine à fe rendre:

C'eft bien-tôt le premier à prendre.

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(Fable cxLIX.)

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